Marie-Monique Robin: Escadrons de la mort, l’école française – Présentation

Marie-Monique Robin

Escadrons de la mort, l’école française

Couverture

Présentation

Table des matières

  Conclusion L’histoire continue.

Au Parlement français : de la reconnaissance au déni de la réalité

« J’ai été bouleversé par ce documentaire et je dois dire que j’ai honte pour la France. J’espère que nous aurons le courage de faire toute la lumière sur cette face cachée de notre histoire pour que nous ayons enfin le droit de nous revendiquer comme la patrie des droits de l’homme. » C’était le 10 mars 2004 sous les lambris du Palais du Luxembourg. Ancien ministre et actuel médiateur de la République, Bernard Stasi a été désigné par les organisateurs de la neuvième édition des « Lauriers de la radio et de la télévision au Sénat » pour me remettre le prix du « meilleur documentaire politique de l’année ». À dire vrai, quand un mois plus tôt, j’avais été informée du choix du jury, présidé par Marcel Jullian, j’avais d’abord cru à une erreur. Un prix au Sénat pour « Escadrons de la mort : l’école française » : la nouvelle paraissait incroyable ! Ma surprise est à son comble quand j’entends les mots courageux de Bernard Stasi, premier homme politique français – à ma connaissance – à assumer ainsi publiquement la « face cachée de notre histoire ».

Car, il faut bien le reconnaître, après la diffusion de mon documentaire sur Canal Plus, le lundi 1er septembre 2003, la classe politique et la presse françaises ont fait preuve d’une belle unanimité : silence radio, ou, pour reprendre l’expression de Marie Colmant, « apathie générale ». « On guette la presse du lendemain, écrit l’éditorialiste de l’hebdomadaire Télérama, on regarde les infos, en se disant que ça va faire un fameux barouf, que quelques députés un peu plus réveillés que les autres vont demander une enquête parlementaire, que la presse va prendre le relais. Mardi, rien vu, à l’exception d’un billet en bas de page dans la rubrique télé d’un grand quotidien du soir. Mercredi rien vu. Jeudi rien vu. Vendredi, toujours rien vu. Je ne comprends pas. C’est quoi ce monde « mou du genou » dans lequel on vit[1] ? »

C’est vrai qu’il y a de quoi s’offusquer de cette bonne vieille spécificité française : tandis qu’aux États-Unis, la publication de photos, par la chaîne CBS, montrant l’usage de la torture en Irak par des militaires américains déclenchera en avril 2004 une crise légitime outre-Atlantique et fera la une des journaux français pendant une quinzaine de jours, les déclarations, documents à l’appui, d’une palanquée de généraux français, nord et sud-américains et d’un ancien ministre des Armées sur le rôle joué par le « pays des droits de l’homme » dans la genèse des dictatures du Cône sud ne provoquent en France que. l’indifférence générale.

Ou presque : le 10 septembre 2003, le jour où paraît le numéro précité de Télérama, les députés Verts Noël Mamère, Martine Billard et Yves Cochet déposent une demande de commission d’enquête parlementaire sur le « rôle de la France dans le soutien aux régimes militaires d’Amérique latine de 1973 à 1984[2] », auprès de la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale, présidée par Édouard Balladur. Pas un journal, à l’exception du Monde[3], ne se fait l’écho de cette demande. Qu’importe : on se dit, à l’instar de Marie Colmant, qu’il existe bien, en France, « quelques députés plus réveillés que les autres » et que quelque chose va, enfin, se passer. Nenni ! Nommé rapporteur, le député Roland Blum, qui, malgré ma demande écrite, n’a même pas daigné m’auditionner, publie, en décembre 2003, son « rapport » : douze pages où la langue de bois rivalise avec la mauvaise foi[4].

On peut notamment y lire : « La proposition de résolution est fondée, sur un point, sur des faits inexacts. En effet, elle émet le souhait qu’une éventuelle commission d’enquête puisse étudier le « rôle du ministère des Armées et en particulier l’application des accords de coopération entre la France, le Chili, le Brésil et l’Argentine entre 1973 et 1984″. Or, aucun accord de coopération militaire entre la France et l’un de ces trois pays d’Amérique latine n’était applicable lors de la période considérée. [.] Aucun accord de ce type ne figure au recueil des accords et traités publié par le ministère des Affaires étrangères. » Roland Blum – c’est un comble ! – n’a manifestement pas vu mon documentaire, où je montre une copie de l’accord, signé en 1959, entre la France et l’Argentine, pour la création d’une « mission permanente militaire française » à Buenos Aires, laquelle perdurera jusqu’à la fin des années 1970, ainsi que le prouvent les documents que je produis également à l’antenne (voir supra, chapitres 14 et 20). D’ailleurs, si le rapporteur avait fait l’effort de me contacter, j’aurais pu lui indiquer où retrouver ledit accord dans les archives du Quai d’Orsay[5].

Fondé sur le déni pur et simple, le reste du rapport procède du même tonneau négationniste. En voici quelques morceaux choisis : « Que des généraux argentins ou chiliens indiquent qu’ils ont appliqué des méthodes enseignées par d’autres peut se comprendre : ils cherchent à atténuer leur responsabilité individuelle en faisant croire qu’ils agissaient dans le cadre d’une lutte mondiale contre le communisme, mais cela ne doit pas nous faire oublier que les tortionnaires en question ne sont pas vraiment des témoins dignes de confiance. [.] La politique française à l’égard de l’Amérique latine fut à l’époque dépourvue de toute ambiguïté. Au-delà des condamnations verbales de ces régimes, la France agissait concrètement en accueillant massivement des réfugiés de ce pays. [.] Certes, il n’est pas inenvisageable que des personnes de nationalité française aient pu participer à des activités de répression, mais si cela a été le cas, ce fut à titre individuel. »

La lecture du rapport devant la commission des Affaires étrangères a provoqué quelques remarques acerbes du député Noël Mamère, qui a estimé que « les arguments avancés par le rapporteur n’étaient ni valables ni justifiés. Leur seul objectif est d’éviter de faire la lumière et de travestir la vérité ». Venant à la rescousse de son collègue Vert, le député socialiste François Loncle a, quant à lui, « souligné l’intérêt pour les membres de la commission parlementaire de visionner ce documentaire ». Chose que ceux-ci n’ont pas jugé nécessaire, puisque « conformément aux conclusions du rapporteur, la commission a rejeté la proposition de résolution ».

Le déni, encore et toujours. Voilà l’attitude adoptée systématiquement par les gouvernants du « pays des droits de l’homme » chaque fois que des journalistes ou des historiens tentent de lever le voile qui couvre la face peu glorieuse de l’histoire post-coloniale de la France. Le ministre des Affaires étrangères Dominique de Villepin s’est lui aussi comporté en bon petit soldat de l’omerta institutionnelle, lorsqu’il a effectué, en février 2004, une visite officielle au Chili, où les journaux avaient largement rendu compte de mon film[6]. Interrogé à ce sujet lors d’une conférence de presse, le ministre de la République s’est contenté de nier purement et simplement toute forme de collaboration de l’armée ou du gouvernement français avec les dictatures latino-américaines, en laissant entendre que l’enquête sous-tendant le documentaire, qu’il n’a selon toute vraisemblance pas vu, n’était pas sérieuse[7].

La « doctrine française » au cour du génocide rwandais

Après la lecture de l’interview réalisée par ma consour du Mercurio, j’ai eu envie de prendre ma plume pour écrire à Dominique de Villepin. Finalement, je ne l’ai pas fait, mais j’ai lu, depuis, le long essai que lui a adressé Patrick de Saint-Exupéry, journaliste au Figaro, qui lui reproche un autre déni : celui du génocide perpétré au Rwanda par les Hutus contre les Tutsis, d’avril à juin 1994[8]. Un déni, qui, en réalité, en cache un autre : celui du rôle joué par la France dans la genèse du troisième génocide du xxe siècle, où plus de 800 000 innocents furent massacrés en cent jours.

Appelé à témoigner en janvier 2004 devant le tribunal pénal international d’Arusha (Tanzanie), dont la mission est de juger les responsables du génocide rwandais, le général canadien Roméo Dallaire, commandant des forces de l’ONU au Rwanda, expliquera : « Tuer un million de gens et être capable d’en déplacer trois à quatre millions en l’espace de trois mois et demi, sans toute la technologie que l’on a vue dans d’autres pays, c’est tout de même une mission significative. Il fallait qu’il y ait une méthodologie. Cela suppose des données, des ordres ou au moins une coordination[9]. » Celui qui commandait alors les 2 500 casques bleus de la Mission des Nations unies d’assistance au Rwanda (Minuar) et qui, après une longue dépression, a fini par écrire ses mémoires[10], s’est fait plus explicite dans une interview à Libération : « Les Belges et les Français avaient des instructeurs et des conseillers techniques au sein même du quartier général des forces gouvernementales, ainsi que dans les unités d’élite qui sont devenues les unités les plus extrémistes. [.] Des officiers français étaient intégrés au sein de la garde présidentielle, qui, depuis des mois, semait la zizanie et empêchait que les modérés puissent former un gouvernement de réconciliation nationale[11]. »

Qui étaient ces Français et quelle était leur mission ? C’est précisément le cour de l’enquête de Patrick de Saint-Exupéry, qui rappelle qu’en 1990, le président François Mitterrand décida de s’engager résolument aux côtés de son homologue Juvénal Habyarimana, arrivé au pouvoir au Rwanda après un coup d’État sanglant. Représentant la majorité hutue du pays, le dictateur se dit alors menacé par les rebelles tutsis du Front patriotique rwandais de Paul Kagamé, soutenus par l’Ouganda anglophone. Et c’est là que resurgirent les vieux démons coloniaux de la « patrie des droits de l’homme » : obsédé par le « complexe de Fachoda[12] », le président Mitterrand craignait de voir tomber le Rwanda dans le giron anglo-saxon, en l’occurrence américain. Or, le « pays des mille collines », c’est bien connu, fait partie du pré-carré français.

Dans l’entourage présidentiel, on susurre que les États-Unis ont décidé de parrainer une « guerre révolutionnaire » contre la France, menée par le FPR, dont le chef Paul Kagamé, rappelle-t-on opportunément, a été formé à Cuba et à. Fort Bragg. C’est ainsi que, le 4 octobre 1990, après une « manipulation[13] » simulant une fausse attaque des « rebelles » à Kigali, Paris vole au secours de Habyarimana en envoyant des « renforts ». « De 1990 à 1993, nous avons eu cent cinquante hommes au Rwanda, dont le boulot était de former des officiers et sous-officiers rwandais, écrit Patrick de Saint-Exupéry. Ces hommes étaient issus du 8e régiment parachutiste d’infanterie de marine (RPIMa) et du 2e REP, deux régiments de la 11e division parachutiste (DP), le creuset du service Action, le bras armé de la DGSE[14]. » La DGSE, qui, on l’a vu, s’appelait SDECE du temps où un certain général Aussaresses officiait précisément au service Action.

Un extrait du rapport établi par la mission d’enquête parlementaire qui, à la fin de 1998, essaya de faire la lumière sur le rôle de la France au Rwanda, donne une idée précise du « boulot » effectué par les « renforts » français : « Dans le rapport qu’il établit le 30 avril 1991, au terme de sa deuxième mission de conseil, le colonel Gilbert Canovas rappelle les aménagements intervenus dans l’armée rwandaise depuis le 1er octobre 1990, notamment :

– la mise en place de secteurs opérationnels afin de faire face à l’adversaire ; [.]

– le recrutement en grand nombre de militaires de rang et la mobilisation des réservistes, qui a permis un quasi-doublement des effectifs ; [.]

– la réduction du temps de formation initiale des soldats, limitée à l’utilisation de l’arme individuelle en dotation ; [.]

– une offensive médiatique menée par les Rwandais[15]. »

Et Patrick de Saint-Exupéry de décoder le langage militaire, en appliquant le jargon caractéristique de la « doctrine française » : « Ces mots nous décrivent un type précis de guerre, écrit-il :

« Secteurs opérationnels« , cela signifie « quadrillage ».

« Recrutement en grand nombre« , cela signifie « mobilisation populaire ».

« Réduction du temps de formation« , cela signifie « milices ».

« Offensive médiatique« , cela signifie « guerre psychologique »[16]. »

De fait, ainsi qu’il ressort des documents d’archives consultés par mon confrère du Figaro, « la France prend les rênes de l’armée rwandaise », deux ans avant le génocide. Le 3 février 1992, une note du Quai d’Orsay à l’ambassade de France à Kigali met celle-ci devant le fait accompli : « À compter du 1er janvier 1992, le lieutenant-colonel Chollet, chef du détachement d’assistance militaire et d’instruction (DAMI), exercera simultanément les fonctions de conseiller du président de la République, chef suprême des Forces armées rwandaises (FAR), et les fonctions de conseiller du chef d’état-major de l’armée rwandaise. » La note précise que les pouvoirs de l’officier français auprès du chef d’état-major consistent à « le conseiller sur l’organisation de l’armée rwandaise, l’instruction et l’entraînement des unités, l’emploi des forces[17] ».

Tandis que les instructeurs français du DAMI forment dans les camps militaires rwandais des unités, qui seront, plus tard, le fer de lance du génocide, Paris reste sourd aux dénonciations de massacres qui émaillent le début des années 1990, et continue d’armer massivement le Rwanda[18]. « Nous n’avons tenu ni machettes, ni fusils, ni massues. Nous ne sommes pas des assassins, commente, meurtri, Patrick de Saint-Exupéry. Nous avons instruit les tueurs. Nous leur avons fourni la technologie : notre « théorie ». Nous leur avons fourni la méthodologie : notre « doctrine ». Nous avons appliqué au Rwanda un vieux concept tiré de notre histoire d’empire. De nos guerres coloniales. Des guerres qui devinrent « révolutionnaires » à l’épreuve de l’Indochine. Puis se firent « psychologiques » en Algérie. Des « guerres totales ». Avec des dégâts totaux. Les « guerres sales »[19]. » Et d’ajouter : « Cette doctrine fut le ressort du piège [.] qui permit de transformer une intention de génocide en génocide. [.] Sans lui, sans ce ressort que nous avons fourni, il y aurait eu massacres, pas génocide[20]. »

À ceux qui voudraient se raccrocher aux branches de la bonne conscience en se disant qu’après tout le « pays des droits de l’homme » ne pouvait pas prévoir quelle serait l’ampleur du drame en gestation, le journaliste du Figaro apporte de nouveaux éléments qui terrasse leurs dernières illusions : du 17 au 27 septembre 1991, Paul Kagamé, le chef des « rebelles » tutsis a effectué une « visite en France au cours de laquelle il a pu rencontrer MM. Jean-Christophe Mitterrand et Paul Dijoud », note un télégramme diplomatique, cité dans le rapport de la mission d’enquête parlementaire[21]. C’est lors d’un rendez-vous avec Paul Dijoud, le directeur des Affaires africaines au Quai d’Orsay, que le futur président rwandais aurait entendu celui-ci proférer de sombres menaces : « Si vous n’arrêtez pas le combat, si vous vous emparez du pays, vous ne retrouverez pas vos frères et vos familles, parce que tous auront été massacrés[22] », aurait dit celui qui occupera plus tard le poste d’ambassadeur de France en Argentine, au moment où j’enquête pour mon film Escadrons de la mort : l’école française.

En lisant ces lignes, j’ai frémi : la veille de mon départ pour Buenos Aires, j’avais failli informer l’ambassade de France de mes projets, estimant que mon tournage comportait quelques risques et qu’il convenait peut-être d’aviser le représentant des autorités françaises. « Je te le déconseille, m’avait dit Horacio Verbitsky. Dijoud est comme cul et chemise avec les militaires argentins, et il vaut mieux que tu restes le plus discrète possible, si tu ne veux pas faire capoter tes interviews avec les anciens généraux de la junte. »

En attendant, une chose est sûre : fin avril 1994, alors que le génocide rwandais bat son plein, une délégation du « gouvernement intérimaire » de Kigali est reçue à l’Élysée, à Matignon et au Quai d’Orsay. Parmi les dignitaires criminels en visite à Paris, il y a notamment Jean-Bosco Barayagwiza, le chef politique des extrémistes hutus et actionnaire de Radio Mille Collines, qui sera condamné en décembre 2003 par le Tribunal pénal international d’Arusha à trente-cinq ans de prison.

Les guerres sales d’Irlande, de Bosnie et de Tchétchénie

Cela est dur à admettre, mais c’est ainsi : la référence à la « doctrine française » est systématique dès qu’un pouvoir politique vire dans une « guerre sale » au nom, notamment, de la « lutte contre le terrorisme ». Ce fut le cas en Irlande du Nord, où dans les années 1970 et 1980 l’armée britannique a appliqué au pied de la lettre les techniques contre-insurrectionnelles françaises, pour venir à bout des nationalistes de l’IRA. À cette époque, les exécutants de la sale guerre irlandaise disposent d’une bible : intitulée Low Intensity Operations. Subversion, Insurgency and Peacekeeping[23], elle a été rédigée par le général Frank Kitson, qui a inauguré sa carrière comme officier de renseignements militaires au Kenya, avant de commander une compagnie en Malaisie en 1957. Après un court séjour en Irlande du Nord, il est nommé au centre de recherche pour la défense à l’université d’Oxford, où il rédige son opus contre-insurrectionnel. Puis, du printemps 1970 à avril 1972, il reçoit le commandement de la 39e brigade d’infanterie, en Irlande du Nord, qui couvre notamment Belfast.

« Le colonel Roger Trinquier est le seul officier français que Kitson cite abondamment, notait en 1980 Roger Faligot, l’un des meilleurs spécialistes français de la guerre d’Irlande. À juste titre. Trinquier est remarquablement apprécié dans les pays anglo-saxons[24]. » Dans son livre, Roger Faligot analyse les techniques militaires développées par les officiers de Sa Majesté en terre irlandaise : « Contrôle des populations, guerre psychologique, usage d’unités spéciales et hypertrophie d’une communauté de renseignements. [.] Infiltration et manipulation des formations politiques, des mouvements syndicaux ; [.] et neutralisation des dissidents ou des opposants en puissance[25]. » Une application concrète des enseignements du théoricien phare de la « guerre moderne », dans laquelle les services de renseignements britanniques n’hésitèrent pas à chapeauter en sous-main des escadrons de la mort à qui ils désignaient les cibles à exécuter.

Si l’on reprend, une à une, les guerres sales qui ont ensanglanté le Vieux Continent au cours des vingt dernières années du xxe siècle – dont certaines jusqu’à ce jour -, on est surpris de la continuité des méthodes utilisées. À commencer, bien sûr, par l’ex-Yougoslavie, où la vieille amitié franco-serbe explique très certainement le mutisme longtemps observé par les dirigeants français face aux exactions commises par l’ex-président Slobodan Milosevic. Ou par son acolyte le général Ratko Madic, chef des milices serbes de Bosnie, responsables notamment du massacre de 7 000 musulmans à Srebenica, en juillet 1995[26].

Le programme d’épuration ethnique mené par les idéologues et militaires serbes contre les populations croates et musulmanes de Bosnie-Herzégovine s’appuyait sur l’usage systématique de méthodes, développées à grande échelle, qui découlent en droite ligne des enseignements dispensés par les théoriciens de la « guerre psychologique » : « snipers » – tireurs isolés – juchés sur le toit des maisons, comme pendant le siège de Sarajevo, dont la mission n’était pas seulement de tuer à l’aveugle, mais aussi de terroriser les populations, pour, finalement, les contraindre à fuir ; expéditions punitives, tournant généralement aux massacres, menées par les milices serbes, qui se comportaient comme des escadrons de la mort institutionnalisés ; pratique planifiée du viol des femmes comme une arme de la guerre, au point que le Tribunal pénal international de la Haye pour l’ex-Yougoslavie a estimé qu’il s’agissait d’une nouvelle forme de « crime contre l’humanité »[27]. Sans oublier les enlèvements suivis de disparitions, pratique caractéristique de la sale guerre menée par les Serbes : « Près de 17 000 personnes sont toujours portées disparues en Bosnie-Herzégovine, notait Amnesty International dans un rapport du 30 août 2003. Avant de « disparaître », précisait l’organisation humanitaire, nombre d’entre elles ont été aperçues pour la dernière fois aux mains des forces armées, de la police ou de groupes paramilitaires. »

Escadrons de la mort, torture, disparitions, supplétifs et mercenaires : ce sont aussi les techniques utilisées de manière systématique par l’armée russe en Tchétchénie, lors de la première guerre conduite de 1994 à 1996, puis lors de la seconde engagée depuis 1999 et toujours en cours en 2004. Des guerres à huis clos, atroces, qui ont fait sans doute plus de 200 000 morts (sur une population estimée de 734 000 personnes en 1989)[28]. Dans la capitale Grozny (400 000 habitants avant la guerre, moins de 100 000 aujourd’hui), « rasée en l’hiver 1999-2000 au nom de la lutte antiterroriste[29] », la guerre sale menée par les soldats de Vladimir Poutine a atteint un sommet de démence meurtrière, par la multiplication à un niveau inimaginable des méthodes utilisées, en leur temps, par les paras de Massu à Alger. On retrouve dans ces guerres la même justification théorique, si bien développée par le colonel Trinquier (voir supra chapitre 9), qui réduit les combattants tchétchènes à des « terroristes hors la loi ».

Faisant écho aux généraux argentins, le gouvernement russe viole ainsi en permanence les conventions de Genève, puisqu’il estime fort opportunément que les « terroristes tchétchènes » se placent d’eux-mêmes hors des lois de la guerre et qu’ils doivent donc être traités avec un « statut à part ». De surcroît, et par un glissement qui caractérisait aussi les praticiens français de la guerre antisubversive en Algérie, le tour de passe-passe théorique s’applique également aux populations civiles tchétchènes, soupçonnées d’apporter un soutien logistique aux « terroristes ». Au nom de la lutte contre le terrorisme, Vladimir Poutine a créé en Tchétchénie un système hors de l’État de droit, ouvrant la porte à toutes les exactions.

De Guantanamo à la guerre d’Irak

Ce raisonnement vaut aussi pour l’administration Bush qui, dès la fin 2001, est confrontée au problème des prisonniers de la « guerre contre le terrorisme », à savoir les présumés combattants de Al-Qaida, arrêtés en Afghanistan. Sensible, l’affaire oppose alors le secrétaire d’État Colin Powell, partisan d’une stricte application des lois de la guerre, au chef du Pentagone Donald Rumsfeld et au vice-président Richard Cheney. Finalement, ces derniers emporteront le morceau en déclarant les prisonniers « combattants irréguliers » (unlawful combatants) et non pas prisonniers de guerre, ce qui permet de ne pas leur appliquer les conventions de Genève.

Consciente de violer le droit international, qui est censé s’appliquer sur le territoire américain, la Maison-Blanche ouvrira donc un camp spécial, à Guantanamo, sur l’île de Cuba, hors des frontières des États-Unis. « En fait, écrira Le Monde dans un excellent dossier, les arguties du Pentagone et de la Maison-Blanche avaient pour finalité de soumettre les détenus à des interrogatoires[30]. » Or, comme nous l’avons vu tout au long de ce livre, dans la « guerre antiterroriste », qui dit « interrogatoire » dit « torture ». Dès que l’on choisit exclusivement la solution militaire pour répondre aux défis lancés par le terrorisme, la torture devient incontournable et même « logique ». Dès le lendemain du 11 septembre, éditorialistes et « experts » n’avaient d’ailleurs pas manqué de multiplier les interventions médiatiques pour légitimer la torture (voir supra, chapitre 16), comme l’a rappelé l’étonnant – et effroyable – florilège de citations de la presse américaine, écrite et audiovisuelle, établi en 2003 par mon confrère Jean Guisnel[31].

En écrivant ces lignes, je ne peux m’empêcher de repenser au colonel Carl Bernard et au général John Johns, qui avaient prévu dès avril 2003 l’enfer dans lequel le président Georges W. Bush entraînait son pays en attaquant l’Irak. Car, bien sûr, ainsi que le souligne Thomas Malinowski, qui dirige le bureau de Washington de l’organisation de défense des droits de l’homme Human Rights Watch, les problèmes apparus en Irak ont leurs racines à Guantanamo Bay : « On a créé un système de détention qui se situe hors de l’État de droit[32] » et qui, par capillarité, au nom de la lutte contre le terrorisme, contamine les forces armées du « premier gendarme du monde ».

Celui-ci, pourtant, était bien informé des « risques » qu’il courait en ressortant les vieilles recettes de la bataille d’Alger. C’est d’ailleurs, officiellement en tout cas, pour éviter de tomber dans le piège qui conduisit à la défaite des Français en Algérie, que la direction des « Opérations spéciales et des conflits de basse intensité » du Pentagone avait organisé, le 27 août 2003, une projection du film de Gillo Pontecorvo, à laquelle furent conviés des officiers d’état-major et des civils[33]. « Des enfants tirent sur des soldats à bout portant. Des femmes mettent des bombes dans les cafés. Bientôt toute la population arabe communie dans une ferveur folle. Cela vous rappelle quelque chose ? », interrogeait l’invitation à la séance, qui ajoutait : « Les Français ont un plan. Ils obtiennent un succès tactique, mais subissent un échec stratégique. Pour comprendre pourquoi, venez à cette projection rare. »

Je me souviens, qu’à l’époque, je m’étais interrogée sur les véritables raisons qui avaient poussé le Pentagone à présenter La Bataille d’Alger à ses officiers[34]. Aujourd’hui, au regard des révélations qui ont suivi l’affaire des photos publiées en avril et mai 2004 sur la torture en Irak, je suis convaincue qu’il s’agissait de préparer – fût-ce de manière subliminale – les militaires américains, voire l’opinion publique des États-Unis, aux affres incontournables qu’entraîne la « recherche du renseignement », l’immuable pilier de la « guerre contre le terrorisme ». De fait, après l’émotion qu’a provoquée la publication des photos de torture par des soldats américains à la prison irakienne d’Abou Ghraib, on a fini par apprendre que ladite torture avait été secrètement autorisée par le secrétaire à la Défense en personne : « Le scandale de la prison d’Abou Ghraib ne plonge pas ses racines dans les penchants criminels de quelques réservistes, mais dans une décision approuvée l’an dernier par le secrétaire à la défense Donald Rumsfeld, d’étendre aux interrogatoires des prisonniers en Irak un programme secret conçu pour la traque d’Al-Qaida », écrit Seymour Hersh, un vétéran américain du journalisme d’investigation[35]. Mis en place après les attentats du 11 septembre pour faciliter la collecte du renseignement, ce programme autorisait la « contrainte physique et les humiliations sexuelles » sur les membres d’Al-Qaida[36].

À dire vrai, cette affaire est doublement révélatrice : d’abord, elle en dit long sur l’extraordinaire hypocrisie dont font finalement preuve la plupart des médias américains, qui, depuis septembre 2001, n’ont cessé de débattre ouvertement, et avec une belle complaisance, des mérites et méfaits de la torture dans la guerre contre le terrorisme ; ensuite, elle confirme que le dispositif de « guerre contre-révolutionnaire » à la française ne peut fonctionner que dans le secret, le mensonge et la désinformation – et on peut parier que, dorénavant, appareils photos et caméscopes seront strictement interdits aux soldats des troupes d’intervention américaines. Sur ce plan, les généraux algériens d’aujourd’hui, on va le voir, ont parfaitement tiré la leçon de leurs maîtres.

La « sale guerre » des généraux algériens des années 1990

Car il est impossible, en tirant ce bilan de l’application de la « doctrine française » de ne pas évoquer longuement la guerre sale qui ensanglante l’Algérie contemporaine depuis plus d’une décennie. De l’Algérie à l’Argentine, puis de l’Argentine à l’Algérie : la boucle est bouclée, qui se referme sur une montagne de cadavres, innocents jetés à la mer, ou égorgés au nom de « la guerre contre le terrorisme ». De la « guerre sale » des généraux argentins des années 1970 à la « sale guerre » des généraux algériens des années 1990, la continuité est impressionnante.

Certes, de prime abord, les situations n’ont rien à voir. En Argentine, on l’a vu, c’est au nom de la doctrine de la Sécurité nationale que des généraux habités des « valeurs » de l’anticommunisme et de l’intégrisme catholique ont mobilisé et adapté les méthodes de la guerre révolutionnaire « à la française ». En Algérie, ce serait au nom de la défense de la démocratie que l’armée a interrompu le 11 janvier 1992 le processus électoral qui allait donner le pouvoir aux islamistes et déclenché contre ces derniers une guerre sans pitié pour « éradiquer » l’« intégrisme » musulman[37].

Mais en vérité, à ce stade de la violence d’État, ces justifications perverses importent peu. Car, dans les deux cas, la logique est la même : celle de l’« éradication ». En 1975, on l’a vu (voir supra, chapitre 20), le général Videla, futur chef de la dictature argentine, avait déclaré : « S’il le faut, en Argentine devront mourir toutes les personnes nécessaires pour que revienne la paix. » Il est très impressionnant de constater que le général Smaïl Lamari, numéro deux de la police politique algérienne (le DRS, Département de renseignement et de sécurité, anciennement Sécurité militaire), aura pratiquement les mêmes mots en s’adressant à ses hommes en mai 1992 : « Je suis prêt et décidé à éliminer trois millions d’Algériens s’il le faut pour maintenir l’ordre que les islamistes menacent[38]. » Dès lors, il n’est pas surprenant que, dans les deux cas, les « moyens » mis en ouvre l’emportent largement sur les fins officiellement affichées (ramener la paix ou maintenir l’ordre). Et ces moyens, ce sont ceux préconisés par les théoriciens français de la « guerre moderne ». En la matière, les généraux algériens d’aujourd’hui sont allés beaucoup plus loin que les émules latino-américains des officiers français qui avaient forgé leur théorie lors de. la bataille d’Alger.

C’est ce qu’a relevé fin 2003 un remarquable rapport de l’association de défense des droits de l’homme Algeria-Watch, intitulé Algérie, la machine de mort : « Pour conserver leur pouvoir et leurs fortunes nourries par la corruption, ceux que l’on a appelés les généraux « janviéristes » – les généraux Larbi Belkheir, Khaled Nezzar, Mohamed Lamari, Mohamed Médiène, Smaïl Lamari, Kamel Abderrahmane et quelques autres – n’ont pas hésité à déchaîner contre leur peuple une répression sauvage, utilisant, à une échelle sans précédent dans l’histoire des guerres civiles de la seconde moitié du xxe siècle, les techniques de « guerre secrète » théorisées par certains officiers français au cours de la guerre d’indépendance algérienne, de 1954 à 1962 : escadrons de la mort, torture systématique, enlèvements et disparitions, manipulation de la violence des opposants, désinformation et « action psychologique », etc.[39] »

Bilan de ces douze années de guerre, pour une population (32 millions d’habitants en 2003) équivalente à celle de l’Argentine : plus de 150 000 morts, de 15 000 à 20 000 disparus, de 1 à 1,5 million de personnes déplacées, une société brisée pour des générations, des millions de gens vivant en dessous du seuil de pauvreté. Bien sûr, les islamistes en guerre contre le pouvoir ont largement leur part de responsabilité dans cette tragédie. Mais les nombreux témoignages de victimes et de dissidents des forces de sécurité ne laissent aucune place au doute : cette guerre civile n’aurait jamais pris une telle ampleur sans l’effroyable violence et les manipulations déployées par les généraux « éradicateurs », nourris des enseignements de leurs prédécesseurs de la bataille d’Alger et de leurs disciples latino-américains[40]. Toutes leurs méthodes ont été répétées, jusqu’à la nausée, dans l’Algérie des années 1990.

La torture : gégène, « chevalet », « chiffon », ces pratiques élaborées par l’armée française lors de la guerre de libération sont devenues celles de la police et de l’armée algérienne dès 1962. Il n’est donc pas surprenant qu’elles aient été développées à une échelle industrielle lors de la répression sauvage des émeutes d’octobre 1988[41], et plus encore depuis le coup d’État de janvier 1992[42], la torture étant de surcroît souvent pratiquée dans des centres de détention utilisés aux mêmes fins par l’armée française pendant la guerre d’indépendance. Pour ne citer qu’un témoignage, parmi des milliers, rapporté en janvier 1998 à un quotidien britannique par « Robert », un policier dissident qui s’était réfugié en Grande-Bretagne un mois plus tôt : « Robert témoigne de tortures l’année dernière dans l’infâme centre de police de Châteauneuf : « Nous avions amené le prisonnier dans les baraques, en bas par une trappe dans le sous-sol. Il y avait là environ quinze prisonniers dans la salle de torture. Ils avaient tous les yeux bandés. Un homme était en train de pratiquer la torture avec un chalumeau et une paire de pinces. Je l’ai vu de mes propres yeux. Celui que nous avions amené était ligoté à une échelle. Quand il ne voulait pas donner de noms, la police jetait l’échelle et il tombait sur son visage. Puis ils utilisèrent une bouteille cassée. Il y avait aussi une machine pour étirer les torturés. » Il a décrit environ quatre-vingt-dix façons de torturer, dont l’électricité avec l’eau pour augmenter la douleur[43]. »

Les escadrons de la mort : en la matière, les généraux algériens ont incontestablement innové. À l’instar de la « Main rouge » française ou de la « Triple A » argentine, ils ont certes créé, fin 1993, l’Organisation des jeunes Algériens libres (OJAL) et l’OSSRA (Organisation secrète de sauvegarde de la République algérienne) : il s’agissait, purement et simplement, de commandos constitués d’hommes de la police politique du régime, le sinistre DRS[44]. Après avoir liquidé des dizaines d’opposants, en se faisant passer pour des civils anti-islamistes, ces pseudo-organisations disparaîtront à la mi-1994. Car au même moment, les chefs du DRS ont préféré généraliser le déploiement et l’action d’escadrons de la mort également composés de leurs hommes, mais se faisant passer pour des terroristes islamistes[45].

Les rafles et les disparitions forcées : dès janvier 1992, les forces de sécurité ont multiplié les rafles de civils, arrêtés illégalement, systématiquement torturés et déportés par milliers dans des camps de concentration ouverts à cette fin dans le Sahara. Par la suite, principalement du printemps 1994 à 1998, les enlèvements seront presque toujours suivis d’exécutions sommaires (attribuées aux islamistes quand les cadavres sont rejetés en pleine rue) ou de « disparitions » : selon plusieurs témoignages de militaires dissidents, la plupart des « disparus » – dont le nombre est évalué à au moins 20 000 par les organisations de défense des droits de l’homme – ont été liquidés, les forces de sécurité se débarrassant de leurs corps selon les mêmes méthodes qu’en Argentine ou qu’en Algérie quarante ans plus tôt (enterrement dans des tombes anonymes ou des fosses communes, cadavres jetés dans la mer à partir d’hélicoptères.).

La centralisation de la répression et le quadrillage du territoire : sur ce plan, les généraux algériens ont suivi scrupuleusement les méthodes de l’« école française ». Dès l’été 1992, a été constitué un « Centre de commandement de la lutte anti-subversive » (CCLAS), dirigé par le général Mohamed Lamari et réunissant les régiments de para-commandos des « forces spéciales » de l’armée (ANP) et les unités du DRS[46]. Et en mars 1993, les différentes unités du CCLAS ont été déployées dans tout l’Algérois – région la plus peuplée du pays, où s’est concentrée, tout au long de la guerre, la plus féroce répression des populations civiles -, découpé en six « secteurs opérationnels », eux-mêmes divisés en sous-secteurs[47]. Dans la pratique, la coordination de la « sale guerre » a été secrètement assurée, pour l’essentiel, par la police politique, le DRS, qui avait de fait autorité sur l’ensemble des forces de répression : forces spéciales de l’armée et unités du DRS, mais aussi de la police et de la gendarmerie, et milices civiles créées à partir de mars 1994 sur le modèle des « supplétifs » de l’armée française (harkis, mokhzanis, etc.) pendant la guerre d’indépendance. L’épine dorsale de cette organisation était constituée des fameux CTRI (centres territoriaux de recherche et d’investigation), antennes de la direction du contre-espionnage du DRS, dirigée par le général Smaïl Lamari, dans chacune des six régions militaires, fédérant autour d’eux des dizaines de centres secrets de détention et de torture[48] – l’équivalent exact des « détachements opérationnels de protection » (DOP) de l’armée française pendant la guerre d’indépendance de l’Algérie (voir supra, chapitre 9).

Mais, bien plus encore que dans le cas du « modèle français » de la première guerre d’Algérie et des dictatures latino-américaines des années 1970, ce dispositif de « guerre révolutionnaire » est resté soigneusement caché derrière la façade civile du pouvoir, contrôlé en sous-main par les généraux, comme l’a bien vu Algeria-Watch : « Il est essentiel de souligner que les organigrammes de ce « noyau dur » du dispositif de répression sont restés, tout au long de ces années, très largement secrets (ce n’est que par le recoupement de témoignages de militaires et policiers dissidents que les informations précédentes ont pu être synthétisées). Par ailleurs, les opérations de répression elles-mêmes ont été le plus souvent menées de façon quasi clandestine, avec des moyens sophistiqués pour tenter d’effacer toute trace des violations systématiques des droits humains. Cette organisation de l’opacité explique que, souvent, les chaînes de commandement officielles ne correspondent pas à la réalité du terrain (au point qu’il n’est pas rare, par exemple que des officiers du DRS puissent donner des ordres à des officiers de l’ANP de grade supérieur). Seuls les quelques généraux au cour du pouvoir sans discontinuer depuis 1992 (essentiellement les généraux Larbi Belkheir, Mohamed Lamari, Mohamed Médiène, Smaïn Lamari, Kamel Abderrahmane, Brahim Fodhil Chérif) ont une vision d’ensemble des méthodes illégales (en particulier la manipulation des groupes armés islamistes) employées par les différentes composantes de la « machine de mort » qu’ils ont déployée contre la population[49]. »

L’action psychologique : c’est sans conteste dans ce domaine que les généraux algériens ont le plus nettement dépassé les enseignements du colonel Lacheroy, du capitaine Léger et des 5e bureaux (voir supra, chapitre 8). Forts de l’expérience accumulée depuis 1962 par la Sécurité militaire – dont nombre des cadres ont été formés dans les écoles du KGB et de la Stasi -, ils ont conduit à partir de 1992 une action de désinformation particulièrement élaborée, reposant notamment sur l’infiltration et la manipulation des groupes armés islamistes, à la fois pour contrôler et diviser leurs adversaires et pour intoxiquer l’opinion publique internationale. À l’image de la « Force K », ce contre-maquis prétendument anti-français créé par la DST en 1956 pour lutter contre le FLN[50], les chefs du DRS ont créé des faux maquis islamistes – dirigés par des officiers transformés en « émirs » – et infiltré les vrais, au point d’éliminer ces derniers et de s’assurer, à partir du début de 1996, l’entier contrôle du GIA (Groupe islamiste armé), fédérant les groupes armés islamistes[51].

Habileté suprême, en 1996 et 1997, c’est à ces groupes, connus de tous avec terreur comme les « égorgeurs », que sera dévolue par les généraux la tâche classique de la « guerre révolutionnaire » de déplacer les populations civiles pour mieux les contrôler : à coup de massacres aveugles, dont les plus atroces surviendront à l’automne 1997[52], près d’un million et demi de personnes seront contraintes à quitter leurs villages et à s’entasser dans des bidonvilles à la périphérie des grandes villes – où elles vivent toujours, dans une misère atroce, en 2004[53].

Le pays des droits de l’homme

Et la France aujourd’hui ? Cette question revient avec constance dès qu’est organisé un débat à la suite de la projection de mon film Escadrons de la mort, l’école française. Que le lecteur se « rassure » : fort heureusement, il y a belle lurette que l’armée française a banni de ses enseignements – à l’École militaire ou dans tout autre institut de formation dépendant du ministère de la Défense – toute référence à la théorie et aux techniques de la « guerre révolutionnaire ». Dès le début des années 1960, et sur ordre, comme on l’a vu, du général de Gaulle cette « matière » si prisée du temps des guerres coloniales a disparu des programmes militaires, pour ainsi dire du jour au lendemain.

Il n’en reste pas moins vrai que ce sont bien des officiers français, venus pour beaucoup des rangs de la résistance au nazisme, qui, au nom d’une idéologie – l’anticommunisme et la défense des valeurs de l’Occident chrétien -, ont mis au point lors des guerres coloniales en Indochine et en Algérie des « méthodes de guerre » qui ont légitimé les pires sauvageries contre les populations civiles. Et ces méthodes, grâce à leur efficacité, sont devenues des modèles, voire des fins en soi, pour des chefs politiques, dictateurs et despotes (dans le tiers monde et en Russie) ou démocrates (aux États-Unis). Il s’agit là d’une vérité historique que la France officielle ne peut continuer à occulter, en invoquant encore et toujours la « raison d’État ».

Or, dans ce domaine, le travail de mémoire et, surtout, de reconnaissance publique des responsabilités politiques, a tout juste commencé. Il a fallu attendre quarante ans pour que l’on parle enfin ouvertement des atrocités commises par l’armée française en Algérie. Mais dès qu’un Aussaresses ouvre la bouche, les loups se mettent à hurler – sur le thème qu’il faut taire ce qui pourrait salir l’honneur de la France -, entraînant de tragiques conséquences : combien de vieux militaires ai-je rencontré, qui échaudés par l’expérience de leur « ancien camarade », ont finalement décidé d’emporter leurs « secrets » dans la tombe ? Les déboires en justice du général Aussaresses sont révélateurs de cette incapacité qui caractérise la classe politique et intellectuelle française de se pencher sereinement sur ce que Bernard Stasi appelle la « face cachée de l’histoire de la France ». Tout aussi révélateur est le fait qu’aujourd’hui encore, il ne soit pas possible de consulter librement l’ensemble des archives disponibles sur la guerre d’Algérie : théoriquement « déclassifiées » après le délai de quarante ans de rigueur, bon nombre d’entre elles sont, en fait, soumises à des dérogations spéciales que n’octroie jamais le ministre de la Défense.

Cette « omerta légale », pour reprendre l’expression de mon confrère Paul Moreira, et cet « excès de secret »[54] ne sont pas dignes d’un grand pays démocratique comme la France, si prompte, par ailleurs, à donner des leçons de morale humanitaire, dès qu’il s’agit, par exemple, de réclamer l’extradition d’un tortionnaire argentin comme Alfredo Astiz. Or, telle la lune du poète allemand Rainer Maria Rilke, les deux faces de la France sont intimement liées : pour que sa face lumineuse brille pleinement – à l’intérieur comme à l’extérieur -, il faut que soit reconnue, et donc enfin assumée publiquement, sa face cachée et sombre. Il y va tout simplement de la crédibilité, et donc de la respectabilité, du « pays des droits de l’homme ».



[1] Télérama, 10 septembre 2003.

[2] Dans la proposition de résolution n° 1060, les députés Verts, qui seront finalement relayés par le groupe socialiste, écrivent notamment : « Pour la première fois, le film de Mme Marie-Monique Robin apporte une démonstration éclatante des conditions dans lesquelles les militaires français ont livré à leurs homologues argentins le savoir-faire qu’ils avaient acquis pendant la bataille d’Alger. »

[3] Le Monde, 25 septembre 2003.

[4] Rapport 1295, décembre 2003. On peut le consulter sur le site de l’Assemblée nationale : <www.assemblée-nationale.fr>.

[5] Pour les curieux, l’accord est à chercher dans le « carton » intitulé « Série B. Amérique 1952-1963. Sous-série : Argentine, n° 74. Cotes : 18.6.1. mars 52-août 63 ».

[6] Lire notamment Siete +7, 5 septembre 2003.

[7] El Mercurio, 2 février 2004 ; Le Monde, 5 février 2004.

[8] Patrick de Saint-Exupéry, L’Inavouable. La France au Rwanda, Les Arènes, Paris, 2004.

[9] Cité par Patrick de Saint-Exupéry, ibid., p. 252.

[10] Roméo Dallaire, J’ai serré la main du diable. La Faillite de l’humanité au Rwanda, Libre expression, Outremont, 2003.

[11] Libération, 7 avril 2004.

[12] En septembre 1898, tandis que les empires européens se battent pour le partage de l’Afrique, deux expéditions militaires rivales – l’une française, l’autre anglaise – arrivent sur les bords du Nil soudanais, à Fachoda, l’enjeu étant la domination du Soudan : face à la fermeté de Londres, dont Paris recherche alors l’alliance contre l’Allemagne, la France doit finalement reculer.

[13] L’expression est d’un officier français entendu à la fin de 1998 par la mission d’enquête parlementaire sur le génocide du Rwanda, présidée par Paul Quilès (cité par Patrick de Saint-Exupéry, L’Inavouable, op. cit., p. 243).

[14] Patrick de Saint-Exupéry, L’Inavouable, op. cit., p. 201.

[15] Ibid., pp. 247-248.

[16] Ibid.

[17] Ibid., pp. 178-179.

[18] Le Nouvel Observateur, 1er-7 avril 2004.

[19] Patrick de Saint-Exupéry, L’Inavouable, op. cit., p. 253.

[20] Ibid., p. 263.

[21] Ibid., p. 284.

[22] Ibid., p. 283.

[23] Publié aux éditions Faber and Faber en 1971, le livre a ensuite été retiré de la circulation.

[24] Roger Faligot, Guerre spéciale en Europe, Flammarion, Paris, 1980, p. 17.

[25] Ibid., pp. 11-12.

[26] Jean-Franklin Narodetzki, Nuits serbes et brouillards occidentaux. Introduction à la complicité de génocide, L’Esprit frappeur, Paris, 1999.

[27] Voir Marie-Monique Robin, Les 100 photos du siècle, Éditions du Chêne, Paris, 1999, pp. 92-93.

[28] Comité Tchétchénie, Tchétchénie : dix clés pour comprendre, La Découverte, Paris, 2003.

[29] Ibid., p. xxx.

[30] « La torture dans la guerre », Le Monde, 9-10 mai 2004.

[31] Jean Guisnel, Délires à Washington. Les citations les plus terrifiantes des faucons et néoconservateurs américains, La Découverte, Paris, 2003, chapitre 14, « La torture, pourquoi pas ? ».

[32] Ibid.

[33] The Washington Post, 26 août 2003 ; International Herald Tribune, 8 septembre 2003 ; Le Monde, 9 septembre 2003.

[34] Le film La Bataille d’Alger est sorti en salles, aux États-Unis, début 2004, où il a remporté un beau succès : 500 000 dollars de recettes.

[35] C’est Seymour Hersh qui avait révélé, en novembre 1969, le massacre par les GI d’hommes, femmes et enfants du village vietnamien de My Lai.

[36] The New Yorker, 17 mai 2004 ; Libération, 17 mai 200

[37] Selon le général Khaled Nezzar, qui était alors ministre de la Défense, c’est la « société civile » qui aurait demandé l’intervention de l’armée au lendemain du premier tour des élections législatives du 26 décembre 1991, qui promettaient le pouvoir législatif au FIS, le parti islamiste : « Quatre jours plus tard, le 30 décembre, au siège de la centrale syndicale UGTA est créé le Comité national de sauvegarde de l’Algérie (CNSA). Il réunit l’Union générale des travailleurs algériens UGTA, l’Association des cadres de l’administration publique, l’Union nationale des entrepreneurs publics, la Confédération générale des entrepreneurs privés, des représentants de l’Organisation nationale des moudjahidine (les anciens combattants pour l’indépendance de l’Algérie) ainsi que de très nombreuses organisations de femmes, d’artistes, d’intellectuels, de journalistes et l’appui de certains partis politiques. Un mouvement profond jaillit de ces masses inquiètes pour demander l’interruption du processus électoral » (cité in Ali Haroun et alii, Algérie. Arrêt du processus électoral, enjeux et démocratie, Publisud, Paris, 2002, p. 49).

Une justification de la violation de la volonté populaire qui fait étonnamment écho au propos du général chilien Manuel Contreras pour justifier le coup d’État du 11 janvier 1973 contre le président Salvador Allende : « C’est pourquoi le Sénat, la Chambre des députés et le peuple chilien ont demandé l’intervention de l’armée, parce que c’était la seule manière d’en finir avec ce grave problème de subversion » (voir supra, chapitre 18).

[38] Cité par Mohammed Samraoui, Chronique des années de sang. Algérie : comment les services secrets ont manipulé les groupes islamistes, Denoël, Paris, 2003, p. 162.

[39] Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, Algérie : la machine de mort, <www.algeria-watch.org/fr/mrv/mrvtort/machine_mort/machine_mort.htm>, octobre 2003.

[40] Voir à ce sujet la somme, très précisément documentée, de Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire, Françalgérie. Crimes et mensonges d’État, La Découverte, Paris, 2004.

[41] Comité national contre la torture, Cahier noir d’octobre, ENAG, Alger, 1989.

[42] Voir Me Mahmoud Khélili, La Torture en Algérie (1991-2001), Algeria-Watch, octobre 2001, <www.algeria-watch.org/mrv/mrvtort/torture_khelili.htm>.

[43] John Sweeney, « Atrocités en Algérie : « Nous étions les meurtriers qui ont tué pour l’État » », The Observer, 11 janvier 1998.

[44] Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire, Françalgérie. Crimes et mensonges d’État, op. cit., p. 369.

[45] Ibid., p. 373.

[46] Mohammed Samraoui, Chronique des années de sang, op. cit., pp. 190-193.

[47] Habib Souaïdia, La Sale Guerre, La Découverte, Paris, 2001, p. 99.

[48] Quatre-vingt-quinze de ces centres ont été répertoriés par Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, Algérie : la machine de mort, op. cit.

[49] Ibid.

[50] Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire, Françalgérie. Crimes et mensonges d’État, op. cit., p. 27.

[51] Ibid., p. 465 ; et Mohammed Samraoui, Chronique des années de sang, op. cit., p. 214 sq.

[52] Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire, Françalgérie. Crimes et mensonges d’État, op. cit., p. 502 sq.

[53] Norwegian Regugee Council, « Plus d’un million de déplacés internes sont ignorés par la communauté internationale », Oslo, mars 2004.

[54] « Crever l’excès de secret en France » : c’est le titre d’un appel pour un « accès plus libre à l’information », publié dans Libération le 16 avril 2004, et signé dix jours plus tard par deux cents journalistes et hommes politiques. Cet appel demande que soit votée une loi permettant la déclassification des dossiers d’État gardés secrets, à l’instar de la procédure américaine du Freedom of Information Act, qui « oblige toute administration, même la plus sensible, à fournir au public l’accès aux documents classés, sous réserve de neuf exceptions qui devront être correctement motivées ».