ALI YAHIA ABDENNOUR,
PRESIDENT DE LA LIGUE ALGERIENNE DE DEFENSE DES DROITS DE L'HOMME (LADDH)

Propos recueillis par El-Kadi Ihsane, Interface

Alger, 16/08/00 - Ignoré par la majorité des médias algériens, critiqué par le pouvoir pour son combat acharné sur la question des droits de l'homme en Algérie, M. Ali Yahia Abdennour revient sur des questions brûlantes de l'actualité algérienne.


INTERFACE:  Après les émeutes d'octobre 1988 il y a eu une réelle mobilisation des avant-gardes démocratique pour le respect des droits de l'homme, notamment pour la lutte contre la torture. Pourquoi cela n'a-t-il pas suffi à enraciner une culture des droits de l'homme en Algérie?

ALI YAHIA ABDENNOUR:  La mobilisation n'a pas concerné seulement les démocrates, mais aussi les jeunes, les islamistes qui ont organisé des manifestations réprimées par l'armée qui a tiré sur la foule. La culture des droits de l'homme ne s'est pas enracinée dans la société parce que les démocrates éradicateurs qui avaient condamné la torture ont fait volte-face et se sont disqualifiés depuis le coup d'état du 11 janvier 1992. Ils ont passé sous silence cette pratique et l'ont même justifiée pour ne pas gêner le pouvoir dans la répression et ne pas apporter de l'eau au moulin de la mouvance islamiste. Leur conception des droits de l'homme est ségrégative et sélective, ce qui est une perversion. Justifier la torture n'est pas une opinion, mais une offense faite à la conscience universelle, une atteinte à la dignité humaine, un crime contre l'humanité.

L'affaire Pinochet a inquiété tous les dictateurs de la planète. Pensez vous que les chefs militaires algériens sont sensibles, dans leur «gestion» des droits de l'homme, aux risques de poursuites internationales dans l'avenir?

La jurisprudence de l'affaire Pinochet fera date, car, pour la première fois dans l'histoire, un ancien chef d'état est poursuivi à l'étranger pour des crimes qu'il a commis dans son pays, au nom du principe universel contre l'impunité. L'humanité ne peut plus permettre que les puissants tuent et torturent impunément. Tant qu'ils demeurent puissants, les chefs militaires algériens qui ont commis des crimes contre l'humanité sont sûrs de l'impunité, car ils ne seront jugés par aucun tribunal ou cours de justice en Algérie. Ils croient que le principe de non-ingérence les protège des poursuites internationales. Mais ce principe est remis en cause, et le devoir d'ingérence est devenu le droit d'ingérence. Ils doivent choisir de répondre de leurs actes maintenant devant la justice, ou attendre le changement de régime pour être accusés même par ceux qui les défendent actuellement. Sans parler, même à titre posthume, du jugement de l'histoire. Mais tôt ou tard vérité et justice triompheront.

L'expérience du Comité vérité et réconciliation en Afrique du Sud est souvent citée. Comment voyez vous en Algérie le traitement du dossier des disparus et la satisfaction des revendications des parents des victimes du terrorisme?

Le pardon ou l'amnistie ne peuvent avoir lieu, comme cela se fait en Afrique du Sud, sans un débat sur le châtiment et l'impunité, sans la vérité et la justice. C'est une fois justice rendue que l'amnistie et la réconciliation nationale peuvent être envisagée. Pour mettre fin à l'amalgame du pouvoir qui soutient que nombreux sont les disparus qui ont rejoint les maquis ou l'étranger, les familles des disparus ont apporté les preuves qu'ils ont été enlevés à leur domicile, sur leur lieu de travail ou suite à une convocation par des services de sécurité identifiés.

L'affaire des disparus est un des dossiers-clés du pouvoir qui sera jugé par l'opinion sur sa capacité à le résoudre. Les familles demandent le retour des disparus ou même de retrouver leurs corps mais aussi le jugement des bourreaux responsables de ces crimes contre l'humanité. Le pouvoir est tenu de localiser les lieux où certains d'entre eux ont été ensevelis. Aucune enquête n'a été menée et aucun présumé coupable n'a été déféré devant la justice. La création d'une commission d'enquête internationale pour établir la lumière sur les disparus, les massacres collectifs, est nécessaire. Il faut examiner les faits qui méritent une investigation contradictoire, impartiale, détaillée pour éliminer tout doute sur les résultats et faire avancer la vérité. Les revendications des parents des victimes du terrorisme doivent être prises en considération et solutionnées dans les meilleurs délais, ainsi que celle des familles des disparus. La solidarité de la LADDH est totale avec toutes les victimes de la tragédie nationale sans exclusive.

Vous êtes connu pour avoir pris le pari d'une évolution de l'islamisme politique vers l'acceptation des règles du jeu démocratiques et notamment du respect des droits de l'homme. Considérez-vous le pari en voie d'être gagné?

Deux catégories d'algériens coexistent à défaut de cohabiter. Le plus grave est qu'elles ont pris l'habitude de s'ignorer. Il faut y mettre fin. La plate-forme du contrat national signée à Rome en janvier 1995 (par un représentant du FIS notamment), dont chacun peut mesurer la densité et la richesse, demeure l'événement politique le plus important de ces dernières années, la pierre angulaire de la solution à la crise. Elle définit clairement les droits et les devoirs du citoyen sur la base de la souveraineté populaire, du respect de la constitution et des droits de l'homme indivisibles et universels, du multipartisme, de l'alternance au pouvoir, du rejet de la violence pour prendre ou conserver le pouvoir, du gouvernement de la majorité dans le respect des minorités politiques. La promotion d'une culture démocratique fondée sur le principe de liberté, de tolérance, et de solidarité, et sur la recherche d'un équilibre entre l'islam et la démocratie, commence à porter ses fruits auprès de l'islam politique. Il faut persévérer dans cette voie.

Pensez-vous que le régime algérien, dominé par les militaires, est prêt à accepter une auto-réforme afin de transiter vers un régime de droit, ou alors faudra-t-il repasser par des confrontations avec la société comme en 1988?

Tout dans l'Algérie d'hier et d'aujourd'hui s'axe et s'ordonne autour de la hiérarchie militaire appelée «les décideurs», et il n'existe pas de contre-poids à sa puissance. Les leviers essentiels du pouvoir sont entre leurs mains. Les décideurs décident de toutes les orientations politiques, économiques et sociales. Le président de la République et le gouvernement exécutent, le Parlement soutient. Sachant que le pouvoir se garde par la force, et la loyauté par les privilèges et la corruption, ils n'ont ménagé ni l'une ni les autres. Ils ont fait de Bouteflika un monarque républicain, mais lui veut être un monarque absolu avec les pleins pouvoirs, ce qui pose un sérieux et grave problème: le président Bouteflika a son tour n'a pas abordé la crise sous l'angle de sa dimension politique, le seul qui n'ait jamais été traité. Ce n'est toujours pas la voie choisie. Elle demeure à explorer.

Quand l'histoire est en marche les décideurs peuvent retarder son cours mais ils ne peuvent longtemps ramer à contre-courant des changements qui se produisent dans le monde. L'armée vit une période de remise en question lente de sa mission. Elle doit se préparer à se retirer de la vie politique, à se moderniser, se professionnaliser pour mener à bien ses fonctions de défense du pays. Elle doit dans le proche avenir ne plus pratiquer la fraude électorale, le trucage, et les manipulations massives des votes, qui pervertissent la démocratie.

Les récentes visites des ONG de défense des droits de l'homme en Algérie laissent penser que le pouvoir algérien a finalement choisi de jouer la carte de la transparence. Comment interprétez-vous cette évolution?

Il existe un double jeu dans cette affaire. D'une part, le président Bouteflika a voulu montrer à la communauté internationale que la situation sécuritaire s'est améliorée depuis son arrivée. Il a choisi de faire des ONG ses témoins. D'autre part, celles-ci ont décidé de ne pas tout dire de ce qu'elle ont vu en Algérie. Ce qui, bien sûr, convient au pouvoir. Elles veulent laisser la porte ouverte pour pouvoir revenir plusieurs fois. Les représentants de la Croix-Rouge internationale m'ont bien fait savoir à Genève qu'ils n'avaient pas rapporté tout ce qu'ils avaient pu voir dans les prisons algériennes, car leur souhait était de revenir et de poursuivre leurs investigations. C'est également le cas pour Amnesty International et les autres organisations.

À ce jeu-là le président Bouteflika est gagnant.

À court terme et sur le plan international, oui. Mais il ne faut pas se tromper. Les ONG veulent aller au fond des choses et à moyen terme il faudra bien rendre des comptes sur des dossiers précis. Alors interviendra peut-être un autre calcul de Bouteflika. Celui-ci a laissé entendre clairement aux militaires qu'ils avaient fauté sur le terrain des droits de l'homme, mais qu'il était là pour les protéger. Il ne faut pas oublier qu'il a déclaré qu'il faudrait «lui passer sur le corps» avant de toucher un officier de l'armée algérienne. Les investigations des ONG est une carte qu'il peut utiliser contre les militaires. 

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