|
|||||
|
A Relizane, Le Monde, 8 janvier 2003 Emmené par des individus armés le 13 novembre 2002, Kamel Boudahri n'a pas réapparu... Il a le visage épuisé de quelqu'un qui ne dort plus, torturé par un mal invisible. Son fils a disparu le 13 novembre 2002. Ce jour-là, à 16 h 30, Kamel Boudahri, 24 ans, étudiant, a été arrêté à son domicile de Mostaganem (à 300 kilomètres à l'ouest d'Alger et à 50 kilomètres de Relizane), en même temps que son frère Mohammed, 36 ans, fonctionnaire. "Une simple enquête", ont lancé à la mère les sept individus armés qui les emmenaient. A la caserne militaire où ils ont été conduits, les deux frères ont été interrogés séparément. A 21 heures, Mohammed a été ramené chez lui, après avoir été "maltraité, humilié, mais pas torturé", précise-t-il. Le lendemain, à 2 heures du matin, les mêmes individus se sont présentés au domicile des Boudahri. Cette fois-ci, ils venaient annoncer que Kamel leur avait échappé : "Nous avons tiré sur lui, mais il a réussi à s'enfuir", ont-ils affirmé. A la mère, qui hurlait sa détresse et criait que cette version absurde lui rappelait exactement "celles de l'armée française pendant la guerre de libération", le chef du commando a répondu par des menaces de mort. Depuis, pas un jour ne passe sans que le père ne fasse des démarches. Aucune d'elles n'a abouti. M. Boudahri se heurte à un mur de silence : "Votre fils a pris la fuite", lui répète-t-on. SYSTÈME DE TERREUR "Ils montent des scénarios qui ne tiennent pas", soupire Mohammed Smaïn, le représentant à Relizane de la Ligue algérienne de défense des droits de l'homme (Laddh). Cet homme de 60 ans, au visage bienveillant et paisible, est une figure emblématique en Algérie. Il est aujourd'hui poursuivi par la justice pour avoir dénoncé les agissements d'une milice accusée, par de nombreux témoins, d'avoir institué un système de terreur à Relizane entre 1995 et 1998 et d'avoir procédé à une centaine d'enlèvements et d'assassinats de sympathisants islamistes ou supposés tels. Il a, en outre, révélé l'emplacement de trois charniers, dans lesquels ont été jetées les victi- mes supposées de ces exactions. Le 24 février 2002, ce militant des droits de l'homme a été condamné par la cour d'appel de Relizane à une année de prison ferme et à 270 000 dinars de dommages et intérêts pour "diffamation et dénonciation calomnieuse" d'un groupe de "patriotes". Si Mohammed Smaïn n'est pas actuellement sous les verrous, c'est qu'il est en attente d'une éventuelle cassation de ce jugement. L'atmosphère est étouffante à Relizane. Dans cette localité de 80 000 habitants, où 700 personnes ont été exécutées à l'arme blanche en l'espace de dix jours, en décembre 1997, les blessures de la guerre civile sont encore à vif. L'ex-patriote en chef Mohammed Fergane, et maire désigné à l'époque, a été désarmé il y a trois ans et exclu du RND (Rassemblement national démocratique, parti majoritaire en 1997), mais il est toujours en liberté et n'a jamais rendu de comptes à la justice. Cet ancien moudjahid (combattant de la guerre de libération) dément en bloc toutes les accusations portées contre lui et parle de "complot". Il accuse Mohammed Smaïn d'être "lié aux gens du FIS" et de "s'acharner" contre lui. "Je n'ai jamais procédé à des interpellations ni à des arrestations. Ce que vous racontent les familles est faux, déclare-t-il. Pourquoi se réveillent-elles aujourd'hui ? La vérité éclatera un jour. Moi, j'ai la conscience tranquille, hamdullah -grâce à !" A ses côtés, Mohammed Abed, un autre "patriote", accusé lui aussi d'avoir procédé à de nombreuses exactions, sort brusquement de son mutisme, les larmes aux yeux. Dans une explosion de colère et de douleur, il raconte tout : son premier fils, tué par des terroristes, en avril 1995, les têtes coupées "retrouvées le matin sur le pas des portes", tous ces terroristes "qui restent impunis". La tentative d'assassinat dont lui, Abed, a été la cible et dont il porte encore les traces (deux blessures de balles à la tête.) Son second fils, mort en août 2001 en France, dans des conditions qui font penser à un règlement de comptes... Combien de temps faudra-t-il à Relizane, ville martyre, pour pan-ser ses plaies ? Selon Mohammed Smaïn, en matière de droits de l'homme, les choses s'améliorent lentement, à l'exception du comportement de la SM (sécurité militaire.) "Avec la gendarmerie, tout va bien. Avec la police, même chose. Nous ne souffrons plus de dépassements des forces de l'ordre, dans l'Ouest algérien, sauf de la part du CTRI -Centre territorial de recherches et d'investigation, relevant de la sécurité militaire-, déclare-t-il. Aujourd'hui comme hier, c'est un corps qui reste au-dessus des lois, qui ne veut pas lâcher prise et qui continue de monopoliser le système sécuritaire. Ses hommes arrivent cagoulés, interpellent, torturent, enlèvent, agissent comme ils le veulent. La SM est un Etat dans l'Etat. C'est la plaie qui ne veut pas cicatriser et qui constitue une bombe à retardement dans le pays. C'est cela le plus inquiétant, aujourd'hui, en Algérie." Florence Beaugé -------------------------------------------------------------------------------- Les disparitions en Amérique latine A titre de comparaison, et bien que les situations n'aient pas été identiques à celle que connaît l'Algérie, on peut rappeler le cas des disparitions sous les dictatures militaires en Amérique latine. Argentine : Selon les associations de défense des droits de l'homme, 30 000 disparus pendant la dictature militaire (1976-1983) pour une population estimée à 28 millions de personnes. Chili : 3 000 disparus, pour 10 millions de personnes. Ces enlèvements ont suivi le coup d'Etat du général Pinochet, le 11 septembre 1973. Uruguay : une quarantaine de disparus pendant la dictature militaire (1973-1985) pour une population de 3 millions de personnes. Paraguay :
des centaines de
disparus pendant la plus longue dictature d'Amérique latine (1954-1989),
pour une population de 5 millions de personnes. |
|||||
|
www.algeria-watch.org
|
|||||