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Mémorandum
des familles de disparus en Algérie
remis
à M. Farouk Ksentini, président de la Commission Nationale
Consultative de Promotion et de Protection des droits de l'Homme (CNCPPDH)
le jeudi 5 septembre 2002
Ce mercredi 4 septembre
2002, nous, familles de disparus constituées en associations et
comités à Alger, Relizane, Constantine, Oran, Mostaganem,
etc. nous nous sommes réunies pour une évaluation du mouvement
des disparus et du dossier des disparus au niveau des institutions et
des autorités algériennes.
Après un débat sur la situation générale de
notre mouvement des familles et sur ses perspectives de notre mouvement,
nous avons abordé la question du traitement du dossier des disparus
par les autorités algériennes et notamment la Commission
Nationale Consultative de Promotion et de Protection des droits de l'Homme
(CNCPPDH).
A l'issue de notre discussion et en vue de la rencontre de ce jeudi 5
septembre avec M. Farouk Ksentini, président de la CNCPPDH, nous
avons adopté le mémorandum suivant.
1 - Les autorités
et les disparitions forcées : de la négation à la
reconnaissance
Il est nécessaire
pour mieux comprendre les enjeux et situer le dossier des disparus dans
le contexte actuel de revenir brièvement sur l'évolution
du dossier des disparus au niveau des institutions algériennes.
Après avoir nié l'existence même des disparus et du
phénomène des disparitions durant presque 5 ans, le pouvoir
a fini aujourd'hui non seulement par reconnaître sa responsabilité,
en tant qu'Etat, dans ces disparitions mais il est prêt semble-t-il
à " aider socialement " les familles des victimes.
Le combat des
familles de disparu(e)s
Cette reconnaissance est venue suite à un long combat de prés
de dix années de recherches, de patience et d'engagement que nous
avons mené, malgré une situation caractérisée
par la violence, la terreur et la répression. Nous avons cherché
nos disparu(e)s dans les hôpitaux, les commissariats, les morgues,
les différentes casernes militaires et de gendarmerie. Nous avons
déposé des plaintes auprès de la justice et malgré
cela, les autorités ont non seulement nié leur implication
dans ces enlèvements mais surtout refusé de reconnaître
l'existence des disparus. L'implication à nos côtés
et le soutien de quelques avocats connus pour leur engagement pour les
droits de l'Homme et la Ligue Algérienne de Défense des
Droits de l'Homme (LADDH) nous ont donné les outils nécessaires
pour épuiser toutes les voies de recours sur le plan judiciaire.
La justice a elle aussi refusé de prendre ce dossier en main et
de nous aider à retrouver nos disparu(e)s. Face à cette
hogra et injustices permanentes, nous avons brisé le mur de la
peur en organisant deux rassemblements successifs dès les mois
de septembre et d'octobre 1997.
Les familles de
disparu(e)s s'organisent
L'implication des ONG internationales a amené la question des disparu(e)s
en Algérie sur la scène internationale et au niveau des
instances de l'ONU. En août 1998, la question des disparitions forcées
était inscrite à l'ordre du jour du Comité des Droits
de l'Homme des Nations Unies, constitué d'experts internationaux
indépendants. Depuis, les familles n'ont cessé de manifester
chaque semaine, de se réunir, d'interpeller l'opinion publique
nationale et internationale.
Notre mobilisation et les recommandations du Comité des droits
de l'Homme, qui étaient favorables à nos revendications,
ont fini par faire fléchir le pouvoir, qui a du reconnaître
pour la première fois l'existence du phénomène des
disparitions. Ainsi, les autorités ont toléré les
rassemblements hebdomadaires des familles de disparus ; ensuite une délégation
de familles de disparu(e)s a été reçue vers la fin
août 1998 par les services du chef de l'Etat de l'époque,
M. Liamine Zeroual. En septembre 1998, les autorités algériennes,
suite aux recommandations du comité des droits de l'Homme, ont
ouvert des bureaux d'accueil dans les wilayas pour constituer un fichier
central sur les disparu(e)s. C'était le début de la reconnaissance
officielle. Durant la campagne électorale, le président
Abdelaziz Bouteflika reconnaissait l'ampleur du phénomène
en avançant le chiffre de 10 000 disparitions ; en juillet 1999,
ses services recevaient à El Mourradia une délégation
des familles.
2- Le traitement
du dossier des disparus : contradictions et mauvaise foi
Malgré nos
réticences et nos doutes sur la bonne volonté des autorités
à solutionner ce dossier, les familles de disparus se sont rendues
massivement au niveau de ces bureaux d'accueil pour déposer leurs
dossiers. A ce jour, quatre ans après, non seulement les autorités
ne sont pas arrivées à mettre en place un fichier central
sur les disparus, mais plus grave encore, aucun cas n'a été
élucidé.
Les chiffres avancés par le président Abdelaziz Bouteflika,
les différents ministères (intérieur, justice), l'ONDH
et par la suite M. Farouk Ksentini ne sont pas concordants. Seul le ministre
de l'intérieur, M. Yazid Zerhouni a fait une déclaration
officielle, devant les députés, en mai 2001 . C'est par
des articles publiés par la presse, citant des " sources officielles
" sans les désigner, que les familles ont eu connaissance
de ces chiffres contradictoires. Rien, absolument rien, ne prouve que
de véritables investigations, ont été menées.
Jamais les familles, ni les témoins qu'elles auraient pu amener,
n'ont été entendus. Presque toujours, les familles ont reçu
une deuxième fois une lettre disant la même chose que les
lettres reçues des années auparavant du médiateur
de la République ou de l'ONDH, à savoir : " votre fils
est dans les maquis ", ou " il a été tué
lors d'un accrochage ",
Rien ne prouve que les autorités
aient mené de véritables enquêtes ni qu'elles ont
mis en place un fichier central comme le demandait le Comité des
droits de l'Homme.
Ce traitement des dossiers par les autorités démontre leur
mépris à notre égard comme s'il s'agissait de chiffres
et de papiers alors qu'il s'agit de la vie de nos enfants, d'êtres
humains qui sont pour nous, jusqu'à preuve du contraire, toujours
vivants.
3- Déclaration
de principes des familles de disparus
Pour quelques-unes
des familles, cela fait presque dix ans qu'elles sont à la recherche
de leurs proches. Cette situation n'arrange pas du tout les relations
entre nous, familles de victimes et les autorités. Il est clair
que pour nous aujourd'hui les promesses et les intentions ne suffisent
plus pour renouer le dialogue et retrouver la confiance. Ceci étant
dit nous avons, en tant que familles pris acte de la création de
la CNCPPDH, de ses prérogatives, de ses objectifs et des différentes
déclarations de son président M. Farouk Ksentini.
A plusieurs reprises, M. Ksentini, président d'une commission placée
auprès du Chef de l'Etat, et dont la parole engage donc la Présidence
de la République, a insisté sur " la volonté
d'aller à un règlement du dossier d'ici la fin de l'année
" en parlant d'indemnisations.
Nous familles de
disparu(e)s considérons que ces déclarations et ces promesses
sont insuffisantes. Ceci étant dit, nous sommes prêts encore
une fois à discuter avec les autorités et la Commission
sur une démarche véritable pour la reconnaissance et la
vérité sur les disparu(e)s.
C'est donc ce contexte que nous avons demandé une rencontre officielle
avec M. Farouk Ksentini, président de la Commission, pour entamer
un dialogue constructif afin de parvenir à une solution et à
un règlement justes du dossier des disparu(e)s. Nous sommes disposées
à discuter ensemble et à aider à trouver les moyens
nécessaires pour faire toute la lumière sur la disparition
de nos proches, malgré le doute sur la bonne foi du pouvoir. Les
autorités peuvent, pour démontrer leur volonté de
régler cette tragédie, donner des gages de leur bonne foi.
Ainsi, par exemple, la Commission Ksentini en coopération avec
les autres institutions peut d'ores et déjà nous transmettre
la liste détaillée des 978 cas " élucidés
" d'après le ministère de l'Intérieur en mai
2001. Elles peuvent aussi nous informer sur les détenus considérés
selon elles comme disparus.
En tout état
de cause, pour nous, les principes de base pour toute démarche
commune de règlement du dossier sont les suivants :
1. La responsabilité
de l'Etat est entière dans le phénomène des disparitions,
car la Constitution lui fait obligation de garantir la sécurité
des personnes ;
2. les disparitions
de nos proches doivent être considérées comme étant
des disparitions forcées selon les termes de la Déclaration
sur la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées,
adoptée par l'Assemblée générale des Nations
Unies du 18 décembre 1992 ;
3. l'indemnisation
ne saurait à aucun moment remplacer ou annuler un processus de
vérité sur le sort de nos enfants. C'est une aide et une
solidarité nationales apportées aux familles de disparu(e)s.
Les critères fixant ces indemnisations et les modalités
de leur attribution doivent être discutés dans la transparence
avec les familles des victimes ;
4. L'indemnisation
ne saurait remplacer la mise en place d'une véritable politique
nationale de réhabilitation, psychologique notamment, des familles
des victimes et de leur entourage, traumatisées comme d'autres
couches de la population algérienne ;
5. La mise en place
d'un processus contradictoire et individualisé d'établissement
de la vérité sur les disparitions ; ce mécanisme
doit, pour être crédible, associer les représentants
des familles et les organisations des droits de l'Homme et permettre aux
familles de soumettre leurs cas, en présence de leusrs témoins
et d'un avocat de leur choix.
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