" Nous voulons des noms de disparus-repentis "

Interview avec Me Khelili

Schehrazed Hadid, Le Matin, 2 février 2000

Rencontré à Paris juste avant son déjeuner avec une de nos consoeurs de TF1, Me Khelili, avocat et président du Syndicat national des avocats algériens, nous livre ses appréciations sur l'actualité judiciaire algérienne. Il nous révèle les différentes pressions qui s'exercent sur les avocats. A travers cet entretien, Me Khelili nous montre comment les avocats qui traitent les dossiers des disparus sont les plus ciblés.

Le Matin : En ce moment même, il y a de nombreuses pressions qui s'exercent sur les avocats. Qu'en est-il exactement ?

Me Khelili : Ces pressions ne datent pas d'aujourd'hui. En tant que président du Syndicat des avocats j'ai eu l'occasion d'alerter l'opinion publique et les autorités quant aux provocations subies par les avocats d'une manière générale. Provocations qui sont passées à un stade supérieur jusqu'à des traquenards dans lesquels les avocats ont été pris. Je citerai pour cela Me Messli qui croyait exercer son travail normalement en prenant en charge les affaires de ce qu'on appelle maintenant les " égarés ", autrefois appelés les " terroristes ", à la suite de la loi sur la rahma. Et comme toute loi, elle prévoit l'intervention d'un avocat si la personne qui doit se rendre aux autorités choisissait de passer par ce biais. L'avocat avait toutes les capacités et était libre d'agir en matière de reddition de personnes recherchées. Me Messli avait pris cela au sérieux. Il a initié un travail concernant un des prétendus terroristes de l'époque en prenant attache avec les autorités compétentes, notamment le procureur de la République et les juges d'instruction qui l'ont autorisé à poursuivre sa mission. Il a même pris des convocations du magistrat instructeur destiné à la personne qui devait se rendre aux autorités. Il a accompli sa mission avec succès qui n'était pas du tout contraire à la législation en vigueur. Mais à la seconde opération du même genre, Me Messli a été victime d'un traquenard posé par les magistrats, d'un côté, et les services de sécurité militaires, de l'autre. Ces derniers l'ont arrêté, plutôt kidnappé, en plein jour alors qu'il roulait en voiture en compagnie de son fils âgé de 5 ans et de son beau-frère. Cet enlèvement a été déguisé comme étant l'ouvre des terroristes. Tout le monde a été braqué. Même son enfant a été obligé de mettre les mains sur la tête et genoux par terre pendant que son père se faisait enlever derrière son dos. C'est ainsi que Me Messli a été enlevé, cagoulé et menacé de mort au bord de l'autoroute. Aussitôt disparu, nous les avocats syndicalistes avons été alertés par sa famille et, nous avons entrepris des recherches qui ont été ponctuées par des échecs. Nous avons frappé à toutes les portes et à chaque fois, on nous répondait que ce ne sont ni la police ni les services qui ont procédé à cette arrestation et qu'il s'agit tout simplement d'un enlèvement terroriste. Voyant que les autorités n'étaient pas de bonne foi avec nous en voulant nous mener en barque, j'ai alerté toutes les ONG et autres institutions internationales pour faire pression sur les autorités algériennes. Et ce fut le cas. Dix jours plus tard, Me Messli a été conduit en catimini devant un procureur de la République de la banlieue d'Alger, à savoir Rouiba. Quand nous (un groupe d'avocats) nous sommes constitués pour le défendre, nous avons constaté des traces de violences sur son corps. Il nous a révélé par la suite qu'il a été sérieusement torturé pendant sa détention abusive par les agents qui l'avaient arrêté. Nous avons demandé une expertise médicale pour relever les blessures et déposer plainte contre les policiers. Malheureusement, toutes ces démarches ont été vaines. On lui a monté, à la dernière minute, un dossier de toutes pièces pour le condamner à 3 ans de prison ferme. La défense a demandé et obtenu le pourvoi en cassation. Le retour était fait devant la même juridiction trancomposée alors qu'elle ne devait pas déjuger. Le meilleur, c'est qu'elle a confirmé la même condamnation de Me Messli qui a bénéficié d'un mois de grâce bouteflikienne. Voici, un des traquenards contre lequel nous nous indignons avec force.

Le Matin: Il y aurait d'énormes pressions qui s'exercent depuis quelque temps sur les avocats qui traitent le dossier des disparus. Quels sont les vrais faits ?

MeKhelili: Avant de vous répondre, j'aimerais vous rappeler que, pendant l'avènement du terrorisme multiforme et multisource, nous avons perdu près de 20 avocats. Il y a des avocats qui ont complètement disparu. D'autres ont été retrouvés assassinés, égorgés. Je connais deux avocats qui ont plaidé des affaires " islamistes " avec succès et qui, le soir, ont été égorgés successivement au même endroit ! Un bâtonnier dont on n'a aucune nouvelle jusqu'à ce jour, a disparu en pleine autoroute qui relie Alger à Médéa. Alors devinez qui a pu faire des choses pareilles. Il n'y a eu aucune enquête après leur disparition. Même pas un mot de condoléances à leurs familles du ministère de la Justice. Pour répondre maintenant à votre question, les pressions sont nombreuses. Elles sont très souvent sous forme de menaces à peine voilées et des actes de provocation indirects. Je citerai pour cela l'exemple de la pression que les avocats ressentent à travers les discours officiels. Moi même j'ai eu d'énormes problèmes. On a débarqué chez moi, avec armes et bagages, police et armée. On a pris mes deux enfants sous mes yeux. L'un d'eux qui est handicapé mental a reçu un coup de crosse au visage et saignait devant moi. On m'a lancé des injures en présence de ma famille. En ce moment même, on est en train de me menacer d'expulsion de mon cabinet. On utilise tous les moyens abusifs et arbitraires pour nous faire comprendre que nous devrions laisser tomber une mission qui relève du sacré, parce que nous défendons des personnes qui ont été arrêtées au déclarées disparues. On a pris des gens qui dormaient avec leur pyjama et qui n'avaient rien à voir ni avec la politique ni avec le terrorisme. Des familles entières ne verront peut-être plus jamais leurs pères ou leurs fils. C'est un drame qui est très profond, une plaie qui ne se refermera jamais.

Le Matin: Ces disparitions durent toujours.

Me Khelili: Absolument, les disparitions demeurent même si c'est à moindre échelle. Tout récemment, nous avons reçu des plaintes de familles dont les enfants ou les pères ont été arrêtés dans des conditions qui ne sont pas légales. C'est pour cela que nous parlons d'enlèvement. Lorsqu'il n'y a pas d'arrestation légale avec toutes les conditions requises, dont la possibilité pour la personne concernée de se défendre, nous qualifions cet acte d'enlèvement et non d'arrestation. Nous allons initier des procédures qui vont, tôt ou tard, et quelles que soient les entraves, aboutir devant la justice. Il y a certes la justice nationale, mais il y a aussi la justice internationale.

Le Matin: Selon des rumeurs, des militaires ont pris l'identité de certains disparus pour se faire passer pour eux et comme étant des repentis. Est-ce vrai ?

Me Khelili: Quelques semaines avant la mise en application de la loi sur la concorde civile, des familles sont venues nous dire qu'elles ont reçu des convocations pour se présenter aux daïras. Au niveau de ces institutions, on leur a assuré que leurs enfants sont encore vivants et qu'ils ne tarderont pas à rentrer chez eux un soir. " Nous vous demandons de nous fournir leurs papiers tout en gardant la discrétion, c'est mieux pour vous ", leur a-t-on dit. Les familles, heureuses de voir leurs enfants revenir enfin, ont donné les papiers, à savoir des pièces d'identité à la daïra. A ce jour, aucune famille n'est venue me dire que tel disparu a réapparu depuis qu'elles ont déposé ces documents. Mais ce qui nous a étonnés, ce sont les déclarations de l'ONDH et du ministre de l'Intérieur qui soulignent qu'il n'y a pas de disparus, mais qu'il s'agit de gens qui sont montés au maquis sans avertir leurs familles. Et du reste, ils rajoutent que, parmi ces gens-là, il y a certains qui se sont rendus aux commissions de probation initiées par la loi sur la concorde civile. C'est un grand mensonge. Nous avons des dossiers de disparus avec des noms précis. Nous avons demandé au ministère de la Justice et à l'ONDH de nous donner les noms de ces prétendus repentis et pas seulement de chiffres. A ce jour, aucun nom n'a été rendu public par les autorités. Aujourd'hui, je les mets au défi. J'ai envoyé une sommation par huissier à Rezzag Bara, président de l'ONDH, pour lui exiger de donner des noms. Car s'il continue à affirmer que des disparus se sont rendus aux commissions de probation, je déposerai plainte contre lui pour diffamation et complicité dans ces disparitions. Aujourd'hui, il y a des familles qui viennent nous dire que ce ne sont pas leurs enfants qui se sont présentés aux commissions de probation mais des militaires ou des personnes qui dépendent des services de sécurité qui ont pris l'identité de nos enfants. Moi, je voudrais bien vérifier cela. Pourquoi ne pas les croire ? Parce que Rezzag Bara et le ministre de l'Intérieur refusent de nous donner des noms. Leurs chiffres ne vont pas nous convaincre. Nous possédons des dossiers que nous avons communiqués aux instances internationales dont Mme Marie Robinson de l'ONU. Que les commissions de probation rendent alors publique la liste de ces prétendus disparus descendus du maquis pour bénéficier de la loi sur la concorde civile. Nous sommes prêts à les confronter avec nos dossiers. Aucun cas de disparu sur les 10 000, chiffre officiel donné par le Président, n'a été élucidé, contrairement à ce qu' annoncent certains journaux et médias. Je m'adresse aux autorités : " Dites-nous la vérité, le peuple a le droit de savoir. " Une fois, une de vos consours a organisé une table ronde sur les disparus et à laquelle j'étais invité ainsi que l'ancien ministre de l'Intérieur. Cette table n'a jamais eu lieu car le ministre de l'Intérieur n'a pas daigné tenir parole et discuter avec nous au micro. Pourquoi cette gêne de dire la vérité ?

S. H.

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