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Comment le journal algérien El Watan présente le drame des "disparus
et réaction de Amnesty International
Amnesty et les groupes armés
El Watan, 20 août 1998
Des familles demandent le rapport opératoire
Les familles Diaf et Farès, qui ont perdu deux des leurs au cours de leur hospitalisation à la clinique Mohamed Abderrahmani de Bir Mourad Raïs, ont été reçues hier par le directeur de cette infrastructure. Accompagnées de leurs avocats et en présence d'un huissier de justice assermenté, elles ont demandé au responsable de la clinique le rapport opératoire sanctionnant le décès de leurs proches. Le directeur a exigé une demande écrite, sans pouvoir se prononcer sur les délais que prendra la réponse à leur requête, qui sera transmise à la tutelle, selon ses dires. Il convient de préciser que les familles Diaf et Farès ont eu recours à leur huissier pour confirmer leur demande et ce, après avoir demandé à plusieurs reprises ces rapports au secrétariat du chef de service de chirurgie cardio-vasculaire, le Pr Bourezak. A chaque fois, il leur a été répondu que ces documents ne sont pas encore prêts.Pour rappel, ces rapports, qui sont dénommés «protocoles opératoires», sont établis et consignés dans un cahier de protocole (registre spécial) immédiatement après l'intervention. Dans ce protocole, sont mentionnés les actes opératoires et, le cas échéant, les causes du décès. Comme il est du droit aussi bien du malade que de sa famille, en cas de décès du patient, de demander ce rapport, qui d'ordinaire est remis au concerné. Il est pour le moins curieux que ce rapport n'ait pu être remis à ce jour aux familles malgré leur insistance. Les difficultés ou entraves auxquelles sont confrontées ces familles, qui ont été obligées à recourir à l'assistance d'un huissier pour obtenir l'un de leurs plus élémentaires droits (connaître les causes du décès de leurs proches), révèlent d'ores et déjà l'opacité qui entoure cette affaire, qui n'a pas encore fini de révéler ses premiers secrets.
El Watan, 20 août 1998
Familles des disparus: L'affaire n'est plus un tabou
"Notre affaire n'est plus un tabou, elle concerne tous les Algériens", déclare la mère d'un disparu lors d'un rassemblement devant le siège de l'Office national des droits de l'homme.
En effet, le dossier est désormais sur le bureau des services du ministère de l'Intérieur qui s'est engagé à prendre sérieusement en charge ce problème après avoir affiché un long mutisme. Alors qu'il y a quelques mois, en répondant à une question des députés PT sur le problème des disparus, lors d'une séance de travail à l'APN, le ministre de l'Intérieur, M. Mostefa Benmansour a affirmé qu'il n'y avait à sa connaissance aucune disparition imputable aux forces de sécurité et a demandé aux députés de fournir les preuves de ces accusations. Pourtant, les familles des disparus ne cessent de revendiquer le droit d'avoir des nouvelles de leur enfants enlevés par les services de sécurité. «Nous avons des preuves concrètes et des témoins qui ont assisté aux enlèvements de nos enfants par des gendarmes, police, l'armée ou des patriotes». Durant des années, ces pères et mères de familles ont été envahis par la peur d'aller déposer plainte. Ils se sont contentés d'aller chercher aux commissariats et faire des requêtes au niveau des institutions concernées. Aujourd'hui, avec le soutien de certains partis politiques, à savoir le PT et le FFS qui font de cette affaire leur cheval de bataille que nombre d'observateurs qualifient de récupération politique , les proches des disparus tentent d'exorciser leur peur et portent leurs revendications dans la rue. Leurs contestations a,cependant, eu un écho favorable des autorités surtout depuis la venue du panel onusien en Algérie au mois de juillet. La rencontre qui a eu lieu dimanche dernier avec la délégation des familles des disparus et les représentants de la Présidence et du ministère de l'Intérieur a, en quelque sorte, redonner confiance à ces familles. L'entrevue a été qualifiée de très bénifique par la délégation. «M. Akhrouf, le chargé des libertés publiques, nous rassuré que l'affaire sera transmise aux hautes instances et la lumière sera faite sur cette affaire», a rapporté le représentant de la délégation lors d'un point de presse organisé mardi au siège du PT. Le porte-parole de ce parti, Louiza Hanoune a, de son côté, souligné qu'«à partir du moment où la Présidence a accepté de recevoir ces familles, elle a reconnu de fait l'existence des disparus» et d'ajouter: «L'essentiel est que la chape de plomb a été enlevée et que tout le monde en parle.» Selon elle : «Depuis les deux audiences, des familles ont pris contact avec nous voulant déposé les dossiers de leur proches.» Par ailleurs, le RCD déclare à travers un communiqué rendu public, qu'«il est vital que les autorités répondent à l'angoisse des familles et que les formations politiques ou les associations se mobilisent pour tous les cas relevant des droits de l'homme sans attendre de leur mobilisation rentabilité politique ni même reconnaissance" . Déterminées à ne pas baisser les bras, les familles des disparus se sont rassemblées, hier, devant le siège de l'ONDH alors que Rezzag Bara, lors de la dernière rencontre, leur avait fixé rendez-vous pour le mercredi prochain. Il est à relever que lors de ce rassemblement d'autres familles ont rejoint le rassemblement. De nouveaux cas de disparus ont été présentés aux journalistes. Devant les assurances des autorités, les parents des disparus ont repris espoir et comptent se structurer afin de donner à leur mouvement de protestation un cadre légal. Une assemblée générale se tiendra demain pour se constituer en association au siège du PT. Louiza Hanoune, qualifiée par les familles des disparus de «la mère des orphelins», sera probablement présidente d'honneur.
Djamila K.
El Watan, 22 août 1998
Cas des disparus / Les familles se mobilisent
L'assemblée générale regroupant les familles des disparus qui devait donner naissance, hier, à une association s'est transformée en un rassemblement national au siège du Parti des travailleurs.
.Près de mille personnes (deux mille, selon les organisateurs) se sont rassemblées dans la cour du siège du Parti des travailleurs brandissant les photos de leurs proches. Les parents des disparus sont venus d'Oran, de M'sila, de Sidi Bel Abbès, de Sétif, de Médéa, de Chlef, de Aïn Defla... assister à une assemblée générale pour la création d'une association des familles des disparus afin de donner un cadre légal à leur mouvement, comme cela a été annoncé par le collectif. Finalement, l'assemblée générale a pris le caractère d'un rassemblement national pour des motifs d'organisation. D'emblée, les membres de la délégation qui ont été reçus par les services de la Présidence et du ministère de l'Intérieur ont exposé le bilan de toutes leurs actions, à savoir rassemblement, meeting, et ont fait le compte rendu des deux dernières audiences qui ont eu lieu le 17 du mois en cours. «Nous nous félicitons du fait que cette question a été reconnue et que les autorités aient affiché une volonté de prendre en charge le dossier des disparus. C'est pour nous une petite avancée produite par la mobilisation des familles», soulignent-ils. Réitérant leur principale revendication -«qu'on nous rende nos enfants, que l'on nous montre où ils sont» -, les membres de la délégation passent à la lecture de la plate-forme de revendications. Ils décident, en effet, de poursuivre leur mouvement par des rassemblements, des meeting et le maintien du sit-in chaque mercredi matin devant le siège de l'ONDH, tout en comptant sur le soutien de la presse nationale et internationale, des partis politiques, des associations et des avocats. Ils ont également annoncé que la collecte des dossiers et la confection des listes des cas de disparus se poursuivront; ils seront déposés régulièrement au niveau du ministère de l'Intérieur. Ils appellent, en outre, à la constitution d'un collectif d'avocats pour les soutenir et les assister juridiquement. La plate-forme de revendications a été votée à l'unanimité.Lors du rassemblement, un bureau provisoire qui sera chargé du suivi des actions à mener et d'engager toutes les démarches pour fonder l'association a été dégagé. Dans la résolution finale, il est entre autres indiqué que les membres du bureau auront à informer les familles de toutes les initiatives pour la satisfaction de leurs revendications, engager des démarches auprès du ministère de l'Intérieur pour avoir un local et un téléphone, collecter les dossiers au niveau national ainsi que ceux qui existent déjà auprès des avocats, de partis ou d'associations, assurer une permanence pour recevoir les familles provisoirement au niveau du siège du PT chaque lundi et jeudi, etc.«Nous nous engageons à poursuivre toutes ces actions jusqu'au règlement du cas du dernier disparu», annoncent les membres du bureau. Par ailleurs, les familles ont insisté sur le changement de l'appellation. «On ne parlera plus de disparus mais d'enlevés», lance un jeune homme dont un frère est porté disparu. La proposition a été adoptée. Pour ces mères, épouses, frères et sours leurs proches ont été enlevés. «Mon frère est président d'APC à la commune d'El Hassania, wilaya de Aïn Defla. Il a été enlevé par la Gendarmerie en 1994 en pleine journée de son lieu de travail devant de nombreux témoins et depuis nous n'avons aucune nouvelle de lui ; où est l'Etat de droit dont on parle ? » s'insurge-t-il. Et à une jeune dame d'intervenir tout en faisant dans la dérision : «Comment peut-on croire qu'une vieille femme de 71 ans soit enlevée de nuit de sa maison. Depuis 1994, ses proches sont sans nouvelle. » Après quelques interventions des membres du bureau, la parole a été donnéeà Me Bouchachi, qui est en charge de certains dossiers de cas de disparus. Il affirme : «Ma tristesse est que (c'est) depuis cinq années (déjà), que je suis cette affaire humanitaire.» Faisant dans la plaidoirie, Me Bouchachi souligne que «les autorités doivent informer toutes ces familles du sort des milliers de personnes enlevées. C'est de leur droit d'avoir des nouvelles de leurs enfants. Tout ce rassemblement connote une tragédie humanitaire nationale. Les avocats de ces familles n'ont rien pu faire, c'est pour cela que nous remercions les partis politiques qui ont soutenu et encouragé ces familles». Il affirme, en outre, que «ces enlèvements constituent une politique générale de l'Etat. En 1992 la loi a donné toutes les prérogatives aux forces combinées de procéder aux enlèvements des citoyens». La responsabilité ne revient pas aux gendarmes et aux policiers. «Les institutions de l'Etat doivent assumer leurs responsabilités historiques sur cette affaire tragique qu'ont vécue des milliers de familles algériennes», ajoute-t-il. Me Khelilli a, pour sa part, déclaré "Au moment où nous avons tenté d'ouvrir ce dossier, des membres de ma famille ont été arrêtés et nous avons reçu des menaces», et de préciser «Nous avons fait le tour du monde afin de dévoiler cette honte.» Citant l'exemple d'une femme qui s'est vu prendre ses deux enfants par les services de sécurité et menacée d'être enlevée elle aussi si elle déposait plainte, Me Khellili affirme que «c'est un scandale de prendre des enfants et de les séquestrer». Et d'ajouter : «Nous avons toutes les preuves des arrestations". Au terme de ce rassemblement, Louiza Hanoune a animé un point de presse dans lequel elle a annoncé que «le premier résultat de tout le mouvement entamé jusque-là est que des familles ont pu se regrouper dans les villes de l'intérieur et désigner des représentants qui sont venus au rassemblement national. Le plus important aujourd'hui est que ces familles se sont imposées et posé le problème auprès des plus hautes instances. C'est bien sûr grâce à toute la mobilisation de ces familles». Le porte-parole du PT a, en outre, relevé que ces familles rencontrent d'énormes problèmes d'ordre administratif.«Plusieurs mères de familles se sont confrontées à des situations très complexes. Les inscriptions scolaires posent désormais un problème à ces mères qui ne peuvent pas signer un quelconque document administratif où l'autorisation du père est indispensable». Elle a, par ailleurs, relancé la proposition de la publication d'un »livre blanc» où tous les témoignages relatifs aux disparus seraient portés. De leur côté, les membres du bureau affirment que leur mouvement se poursuivra jusqu'à ce que la lumière soit faite sur cette affaire. Leur prochain sit-in aura lieu mercredi devant le siège de l'ONDH. Par ailleurs, les familles des disparus relèvent avec regret le silence du président de la République sur cette affaire : «Le président n'a pas soufflé mot sur ce problème lors de son discours télévisé».
Djamila K.
El Watan, 22 août 1998
Amnesty et les groupes armés
Au nom d'Amnesty International, je tiens à vous remercier d'avoir publié, le 13 août, notre texte sur la douloureuse question des «disparus», nous donnant ainsi l'opportunité de contribuer à ce débat.
Cependant, il me semble important d'apporter quelques précisions à certaines remarques contenues dans votre article paru le 16 août 1998, intitulé «L'étonnement d'Amnesty International». Dans cet article, vous écrivez : «Il est de notre devoir de s'interroger encore une fois sur le silence observé par Amnesty International à propos du terrorisme islamiste.»Comme vous le savez sans doute, Amnesty International n'a cessé depuis des années de condamner les assassinats, les viols, les prises d'otage, les menaces de mort et d'autres crimes commis par les groupes armés en Algérie, tout comme dans d'autres pays. D'ailleurs, votre journal lui-même a cité à plusieurs reprises des rapports et des communiqués d'Amnesty International condamnant les crimes de ces groupes. A titre d'exemple, dans El Watan du 20 novembre 1996, vous écriviez : «... La stratégie des groupes islamistes, observe l'organisation (AI), est de semer la terreur dans la population civile... Ils sèment la terreur et commettent des assassinats particulièrement atroces.» Par ailleurs, le 7 novembre 1994 El Watan notait : «Dans son rapport, Amnesty International souligne que... les groupes armés ont délibérément tué des centaines de civiles, prenant pour cibles ceux qui s'opposent à leur programme politique».Dire aujourd'hui que notre organisation a passé ou passe sous silence les crimes des groupes armés en Algérie nous paraît fort regrettable. Faut-il encore une fois rappeler qu'Amnesty International, en tant qu'organisation de défense des droits humains, condamne et s'oppose aux violations des droits humains quelles soient l'identité ou l'idéologie de leurs auteurs. Nous ne nous sommes pas contentés de condamner les crimes des groupes armés en Algérie, nous avons aussi dénoncé les crimes que certains qualifient de «dépassements», commis par des membres des services de sécurité - et c'est bien cela, défendre les victimes, toutes les victimes, en dehors des considérations partisanes, qui nous est reproché. Quant aux «disparitions», il est erroné d'écrire que les familles «n'ont commencé à solliciter les autorités et l'ONDH que depuis quelque temps». Le rapport annuel 1994/95 de l'ONDH lui-même fait état de 373 plaintes pour «disparition» pour l'année 1994 et de 567 plaintes pour l'année 1995, et le rapport annuel de 1996 fait état de 247 plaintes pour l'année 1996. Pourrait-on donc nous reprocher de nous étonner que ce problème ait pris toutes ces années pour qu'il soit enfin posé publiquement ?Par ailleurs, vous ajoutez dans votre article que «le secrétaire général d'Amnesty International avait été invité à venir en Algérie. La visite n'a pu avoir lieu pour la simple raison que M. Pierre Sané avait posé le préalable d'une rencontre avec le président de la République». Il est opportun de rappeler qu'Amnesty International est interdite de séjour en Algérie depuis maintenant deux ans, au cours desquels nous n'avons cessé de demander de pouvoir nous y rendre. Si nous avons en effet exprimé le souhait qu'une délégation d'Amnesty International puisse être reçue par le président de la République et s'entretenir avec d'autres responsables, cela n'a jamais été un préalable. Entre 1991 et 1996, nous nous sommes rendus en Algérie chaque fois que les autorités ont bien voulu nous accorder des visas - ce qui n'a malheureusement pas été aussi souvent que nous l'aurions souhaité - et nous avons rencontré les responsables qui ont bien voulu nous recevoir. Nous souhaitons toujours nous rendre en Algérie, sans préalable aucun, dès que les autorités voudront bien nous accorder des visas. Entre temps, le fait de ne pas pouvoir nous rendre en Algérie ou dans d'autres pays ne nous empêchera pas de continuer notre travail.Le sérieux et la qualité des informations publiées dans nos rapports sur des pays où nous ne sommes pas autorisés à nous rendre, tels que le Soudan, l'Iran, la Chine ou le Myanmar, le prouvent bien. Les tracasseries et la censure peuvent retarder l'émergence de la vérité, mais ne peuvent en aucun cas l'étouffer pour toujours.
Marc Saghié
El Watan, 24 août 1998
Cas des disparus: Manifestation à Constantine
Plus d'une soixantaine de personnes, exclusivement des femmes, membres de familles de disparus ont procédé, tôt hier matin, à une marche. Selon une source fiable, elle aurait été organisée par le PT, parti de Louisa Hanoune. Ainsi, et à travers les grandes artères de Constantine, les manifestantes ont défilé tout en criant : «Rendez-nous nos enfants !» Elles sont notamment passées devant le palais de la justice, le cabinet de la wilaya pour atterrir enfin au siège de la médiature de la République où elles se sont rassemblées massivement en sit-in pour revendiquer haut et fort que lumière soit faite sur le sort des membres de leur famille disparus.Elles ont, en outre, manifesté leur mécontentement devant le refus des officiels de répondre à leurs interrogations; certaines d'entre elles ont rappelé les conditions obscures dans lesquelles leurs enfants ont été «enlevés». Leur grogne était à son comble du fait qu'aucun responsable n'a daigné les recevoir. Il est à rappeler que les familles des disparus du gouvernorat du Grand-Alger ont été reçues à la Présidence.
Rachda B.
El Watan, 24 août 1998
Oran: Rassemblement des familles des disparus
Le siège du Parti des travailleurs à Oran a connu hier en fin d'après-midi un rassemblement des familles des disparus.
Ce sont dans la quasi-majorité des femmes munies de photos ou de pièces d'identité de membres de leur famille dont elles disent n'avoir aucune nouvelle depuis des périodes se situant entre près de deux à quatre années.Pour Mme Nayli, représentante locale du PT, «il s'agit là de rendre compte des démarches entreprises à Alger». A partir d'Oran, elles sont une dizaine de femmes à avoir effectué le voyage. Cependant, nous dira-t-on sur place, les doléances déposées au niveau du siège sont estimées provisoirement à près de 87.«En tant que parti politique, dira encore Mme Nayli, qui n'a pas manqué de s'étaler sur les positions de son parti, nous ne faisons que soutenir ces familles dans leur démarche.» A propos de démarche, l'une des représentantes de la délégation d'Oran prévoit un rassemblement local face au siège de l'ONDH, comme ce fut le cas à Alger. A la tête de la délégation, une autre femme dira, parlant des disparus : «A supposer qu'ils aient appartenu à l'ex-FIS, un parti qui était reconnu par l'Etat en ayant des bureaux, etc., ou qu'ils aient commis un crime, la justice devait s'en charger.» Sur place et devant les journalistes locaux, chacune des femmes voulait à tout prix apporter son propre témoignage. Parmi elles, quelques-unes ont été présentées comme ayant fait de la prison et, au préalable, subi des tortures.L'une d'elle dira avoir passé près d'une année avant d'être acquittée par le tribunal. A la question relative à la cause de son arrestation, elle répondra : «Mère d'un terroriste.» Une autre femme n'a pas manqué de se munir d'une série de poèmes dont quelques-uns dédiés à son jeune fils. Celui-ci, dit-elle, avait rejoint le parti dissous par déception face à la situation sociale vécue par sa famille. Elle espère donc aujourd'hui avoir des nouvelles de son cas.
Djamel Benachour
El Watan, 27 août 1998
Familles des disparus: "Rezzag-Bara nous a déçus"
Une délégation des familles des disparus a été reçue hier par le président de l'ONDH, Rezzag-Bara, comme cela a été décidé lors de la dernière rencontre du 12 du mois en cours. Près de deux cents personnes se sont rassemblées devant le siège de cette institution. Les familles des disparus, dont un nombre important vient pour la première fois au rassemblement dans l'espoir d'avoir des nouvelles de leurs proches, réitèrent leur principale revendication, à savoir : «Où sont nos enfants ? On veut les voir.» Brandissant les portraits des disparus, les familles, dont la majorité est composée de femmes, racontent au moindre détail les conditions dans lesquelles leurs proches ont été «enlevés». «Désormais, on ne parlera plus de disparus mais d'enlevés, car nos enfants ont été enlevés par les services de sécurité et nous avons des preuves», lance la sour d'un disparu. Et à une autre d'ajouter : «La plupart ont été enlevés de leur domicile de nuit, au moment du couvre-feu.» Estimant que plusieurs familles sont, aujourd'hui, victimes d'injustice, une jeune fille raconte que sa famille vit un double drame : «Mon frère aîné a été assassiné par balle par un groupe terroriste et un deuxième a été enlevé. Ce dernier a disparu depuis près d'une année après avoir été arrêté et relâché à six reprises. Son seul tort, c'est qu'il s'appelle Abass, et les services de sécurité étaient à la recherche d'un certain dénommé Abass.» En attendant la sortie de la délégation, les familles des disparus commentent, entre autres, les dernières évolutions de leur mouvement de protestation. «La seule chose que nous avons acquise pour le moment est que les autorités reconnaissent qu'il y a réellement des disparus», relève-t-on. A l'issue de la rencontre, le représentant de la dégation annonce que «le président de l'ONDH a nié les engagements qu'il avait pris lors de la dernière rencontre. Il a annoncé que l'ONDH n'est qu'un relais entre les familles des disparus et les institutions de l'Etat. Rezzag-Bara a également affirmé que parmi les disparus il y en a certains qui ont rejoint le maquis, et ce problème est du ressort des institutions de l"Etat». A l'annonce de ces propos, la foule s'est prise d'une violente colère. «Ce sont eux qui les ont pris au maquis. Nos enfants ne sont pas des terroristes», lance-t-on. Après avoir écouté et réfuté les déclarations rapportées, les familles des disparus ont décidé de se rendre au siège du Parti des travailleurs. Par ailleurs, Rezzag-Bara a de son côté affirmé que la rencontre d'hier était prévue pour l'évaluation de l'état d'évolution de la question. «Effectivement, le problème a connu une avancée en terme de prise en charge. D'ailleurs, au ministère de l'Intérieur une cellule de crise est mise en place afin de se pencher sérieusement sur cette situation.» Signalons que des procédures de localisation ont été entamées depuis 1993. Rezzag-Bara a indiqué, en outre, que les institutions ont ouvert des enquêtes suite à la présentation des dossiers. Les résultats de ces dernières ont été transmis au niveau de l'ONDH au cas par cas. «Pour certains, Il est mentionné qu'il n'y a pas de réponse, soit le cas est non interpellé par les services de sécurité, en l'occurrence la DGSN et la Gendarmerie, soit recherché par mandat d'arrêt, soit enlevé par un groupe armé non identifié, soit écroué dans une prison, soit décédé lors d'un accrochage ou soupçonné d'avoir rejoint le maquis.» Le premier responsable de l'ONDH souligne que «l'Office national des droits de l'homme n'est que le médiateur entre les institutions de l'Etat et les citoyens». «Le traitement de ces cas se fait dans un cadre global et les réponses que nous livrons aux familles sont à leurs yeux peu convaincantes», affirme-t-il. Pour mieux expliquer le rôle de l'ONDH, Rezzag-Bara annonce que «l'institution n'est qu'un instrument consultatif. Nous n'avons pas le pouvoir d'injonction et d'intervention». Pour ce qui est de la prise en charge de ce problème, le président de l'ONDH a déclaré qu'«une réflexion est actuellement menée au niveau des institutions de l'Etat afin de trouver des formules pour traiter ces cas de disparus». Selon lui, le traitement pourrait être abouti sous forme de deux procédures. «Les cas peuvent être traités administrativement, autrement dit par l'Exécutif (le ministère de l'Intérieur) ou par une procédure judiciaire», indique-t-il. Concernant le nombre des disparus, notre interlocuteur relève que 567 cas ont été enregistrés en 1995, 988 en 1996 et 706 en 1997 pour lesquels nous avons eu 514 réponses. Tout en commentant ces chiffres, Rezzag-Bara réaffirme que «l'ONDH n' a pas le pouvoir de l'investigation mais il a le pouvoir de demander des requêtes, tout en signalant que le problème des disparus existe et ne nous l'avons jamais caché».
D.K.
El Watan, 31 août 1998
Cas des disparus: Mise en place des structures officielles
Le ministère de l'Intérieur, des Collectivités locales et de l'Environnement entend mettre en application les engagements pris quant au traitement du brûlant dossier des personnes disparues.
Dans un communiqué rendu public, hier, par le biais de l'APS, le ministère de l'Intérieur annonce la mise en place au niveau du gouvernorat du Grand-Alger et des autres wilayas d'un bureau d'accueil chargé de recevoir les personnes qui demandent des éclaircissements sur leurs parents déclarés disparus. A cet effet, précise le communiqué, «les personnes concernées sont invitées à se présenter au siège des institutions précitées pour exposer leurs doléances et y déposer tous les dossiers et documents pouvant permettre aux pouvoirs publics de les aider dans la recherche de leurs proches». La dernière rencontre entre la délégation représentant les familles des disparus et les services du ministère de l'Intérieur n'aura pas été vaine. D'ailleurs, lors de cette rencontre, le chargé des libertés publiques a rassuré la délégation que le problème sera sérieusement pris en charge. En effet, désormais, les familles des disparus se dirigeront vers les wilayas afin de déposer leurs doléances. Il ne serait plus question de l'ONDH ou du PT, d'autant que le siège de ce parti était leur lieu de rencontre. Les dossiers de leurs proches sont réceptionnés au niveau du parti. De part cette décision, est-il permis de déduire que le ministère de l'Intérieur entend mettre à l'abri de toute instrumentalisation partisane cette question si sensible ? Encore faut-il que le pouvoir la prenne sérieusement en charge, ce qui est au demeurant un devoir primordial, sans verser lui aussi dans la récupération. D'autant que ce même pouvoir a de tout temps adopté une attitude d'indifférence telle qu'il en a fait un tabou. Toutes les actions entreprises par les parents des disparus afin d'interpeller les instances concernées sur le sort de leurs enfants ont finalement cassé le tabou. Après plusieurs rassemblements au niveau de l'ONDH, une tentative d'une marche et un rassemblement national dans le siège du Parti des travailleurs, les familles des disparus auront désormais des interlocuteurs outre le ministère de l'Intérieur. Rappelons que 284 cas de disparus ont été déjà déposés au niveau de cette institution lors de l'audience accordée à une délégation. Depuis, d'autres listes ont été élaborées au niveau de toutes les wilayas. Le rassemblement national du 21 août dernier a permis à plusieurs familles de s'informer sur les modalités à entreprendre afin de constituer les dossiers de leurs proches qui, selon elles, ont été enlevés par les services de sécurité. Le comité représentant les familles des disparus s'est attelé à contacter toutes les wilayas pour recueillir les dossiers. En effet, selon un membre du comité, une liste de 700 cas a été communiquée au comité provisoire qui assure la permanence au niveau du siège du PT. Cette liste sera normalement déposée au ministère de l'Intérieur.
Djamila K.
El Watan, 2 septembre 1998
Cas des disparus: La responsabilité des institutions officielles
Les familles des disparus enregistrent avec satisfaction la décision, annoncée avant-hier par le ministère de l'Intérieur, de la prise en charge de leurs doléances.
Dans un communiqué rendu public hier, le bureau national de ces familles affirme, à l'issue d'une réunion : «Nous enregistrons avec satisfaction que pour la deuxième fois, après celle où notre délégation a été reçue à la Présidence, les autorités du pays reconnaissent officiellement le fait que des citoyens ont été enlevés et séquestrés par les corps constitués de l'Etat sans aucune forme de procès puis portés sur la liste des disparus.» En outre, le bureau national souligne que le communiqué du ministère de l'Intérieur «confirme le caractère national de ce drame», tout en précisant «ce que notre rassemblement du 21 août avait déjà établi dans la mesure où vingt et une wilayas y étaient représentées».La décision du ministère de l'Intérieur selon laquelle des bureaux d'accueil seront mis en place au niveau de chaque wilaya signifie pour le bureau national provisoire : «le résultat direct de notre mobilisation, notre détermination à faire la lumière, obtenir notre droit démocratique de voir réapparaître nos parents enlevés pour avoir effectué toutes les démarches individuelles auprès de toutes les institutions (palais de justice, gendarmerie, commissariats, casernes, prison, etc.)».Constatant que toutes ces démarches ont mené à l'échec, affirme : «Il nous est plus possible de les refaire.» Par ailleurs, les signataires du communiqué annoncent : «Nous n'acceptons pas que les bureaux ouverts au niveau des wilayas aient pour mission de les aider (personnes concernées) dans la recherche de leurs proches», mais exigent «de prendre en charge eux-mêmes les recherches en interpellant les institutions concernées par les enlèvements», tout en signalant que «c'est d'ailleurs la raison pour laquelle nous avons toujours exigé que les pouvoirs centraux nous répondent par une décision politique publique pour que toutes les institutions fassent réellement leur travail et rendent compte du sort réservé à nos parents».Réitérant leur engagement «à poursuivre toutes les actions jusqu'à l'apparition du dernier des disparus», le bureau provisoire appelle les familles des disparus à se regrouper dans toutes les wilayas, à prendre contact entre elles au niveau des bureaux ouverts par le ministère de l'Intérieur, se constituer en comités locaux et prendre attache avec le bureau provisoire installé au siège du PT pour poursuivre et amplifier «notre mobilisation jusqu'à la satisfaction de notre cause juste et légitime», affirme-t-on.Par ailleurs, le bureau national a décidé de maintenir les sit-in chaque mercredi devant l'ONDH et les sièges de wilaya sur tout le territoire national et de poursuivre la collecte des dossiers et le dépôt des listes au fur et à mesure de leur confection au ministère de l'Intérieur.
Djamila Kourta
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