Comment le journal algérien El Watan présente le drame des "disparus
et réaction de Amnesty International

 

Lettre de Amnesty International

El Watan, 5 août 1998

AFFAIRE DES DISPARUS/ L'ONDH répond au panelAFFAIRE DES DISPARUS / L'ONDH L'Observatoire national des droits de l'homme (ONDH) a répondu lundi aux interrogations des membres de la délégation onusienne à propos de la liste des 240 cas de disparition présentée par certains avocats du parti dissous.
L'ONDH a apporté dans ses lettres les réponses à plusieurs cas portés sur la liste. Cette dernière comporte en fait 239 noms suivis des adresses, des lieux de disparition et des supposés auteurs de celle-ci. L'Observatoire a identifié 157 cas, parmi lesquels 120 disposent déjà d'un dossier de recherche auprès de l'ONDH, et des plaintes à leur sujet ont été déposées par leurs familles.La liste comporte par ailleurs des informations du genre «17 citoyens enlevés par un groupe armé non identifié ont disparu de Ras El Oued à Bordj Bou Arreridj, le 12 juillet 1994 (...), 76 jeunes ont été enlevés dont 53 à Relizane par des individus armés non identifiés».Dans la réponse de l'ONDH, il est clairement expliqué que pour l'affaire des Ras El Oued, et après investigation, il s'est avéré que «des citoyens ont découvert 15 corps portant des impacts de balles jetés dans une forêt. Les services de sécurité ont ouvert une enquête et interrogé les familles des victimes. Une information judiciaire a été ouverte et une commission rogatoire a été constituée. Un rapport a été envoyé au groupe de travail des exécutions sommaires de Genève, qui a pris acte, puisque la justice suit son cours».Par ailleurs, l'ONDH a ajouté dans sa réponse que 12 autres cas portés sur la liste sont recherchés par la justice pour leur implication dans des affaires liées au terrorisme. Parmi ces derniers, deux ont fait l'objet d'une condamnation à perpétuité par contumace. L'ONDH a également joint à sa réponse les statistiques des requêtes qu'il reçoit depuis sa création, il y a près de trois ans. Fait à relever, le nombre des lettres des citoyens a connu une sensible hausse ces dernières années et les cas de violation des droits de l'homme, d'atteinte et de disparition concernent essentiellement les années 1994 et 1995, caractérisées par une anarchie totale et une déliquescence des institutions de l'Etat au point où tous les services, même ceux non impliqués directement dans la gestion de la sécurité, se sont mis à mener la lutte antiterroriste.Parallèlement à cette situation, les groupes armés, avec leurs réseaux de soutien, infiltrés au sein même des institutions chargées de la sécurité, ont procédé à des enlèvements au nom des forces de sécurité et parfois avec leurs tenues, puis exécuté les victimes, laissant croire les témoins oculaires à une descente policière ou militaire et créer ainsi la suspicion au sein de la population. C'est tous ces paramètres qu'il fallait prendre en compte pour expliquer la situation des droits de l'homme en Algérie. Un sujet qui a pris deux heures de temps aux membres de la délégation onusienne lorsqu'elle a rencontré M. Rezzag Bara. Ce dernier a affirmé que les discussions ont été très franches et claires. «L'Américain, par exemple, était surpris d'apprendre que l'ONDH n'a pas les prérogatives d'injonction mais tout simplement d'alerte.» Abordant les questions des droits de l'homme, le responsable de l'Observatoire a affirmé que l'amélioration progressive de la situation sécuritaire, par l'élimination du danger potentiel qui menaçait les fondements même de l'Etat, ne s'est pas faite malheureusement sans bavures qui aujourd'hui sont pour leur plupart prises en charge par les institutions judiciaires. «Il faut reconnaître que c'est maintenant que les familles viennent déposer plainte pour les cas de violation qui ont eu lieu durant les années 1994-95, parce que la situation s'y prête et le terrorisme ne fait plus peur.» Ce qui explique, selon Me Rezzag Bara, l'augmentation des requêtes ces derniers temps.D'après le premier responsable de l'ONDH, les membres de la délégation ont été surpris de constater que les prisonniers, par exemple, se plaignaient beaucoup plus de leur dossier au niveau de la justice que des conditions de leur détention, d'autant que Serkadji a été présenté par certaines ONG comme étant un centre de torture. Cette déclaration rejoint en fait celle faite par un proche du panel, selon laquelle la délégation s'attendait à voir une prison comme celles décrites dans le film Midwest Express. Me Rezzag Bara a longuement parlé des mécanismes judiciaires et institutionnels mis à la disposition du citoyen dans le cadre de la prévention contre les atteintes aux droits de l'homme et qui n'existent pas ailleurs dans les pays du tiers monde.En tout, deux heures de discussions qui ont pu éclairer la délégation sur certains côtés de la crise algérienne. Au mois de juin, Me Rezzag Bara a déclaré que ni Me Ali Yahia Abdenour ni M. Bouchachi n'ont déposé de plaintes auprès de la justice pour les cas de disparus qu'ils ont présentés à la délégation onusienne, alors que leur liste a fait le tour du monde.

Salima Tlemçani

 

El Watan, 6 août 1998

FAMILLES DES DISPARUS/ "Où sont nos enfants?"

Près d'une centaine de familles de disparus se sont rassemblées hier devant le siège de l'ONDH afin d'interpeller le président de cette institution, Kamel Rezzag Bara, sur le cas de leurs proches disparus dans des conditions douteuses.
Sous un soleil de plomb, mères, épouses, pères et sours sont venus, hier, crier leur désarroi et leur détresse afin que le premier responsable de l'Observatoire fasse la lumière sur ces disparus. «Qu'il nous dise où sont nos enfants. Si on leur reproche quelque chose qu'on use de la justice et qu'on les juge», réclame une dame qui éclate en sanglots. Les photos des disparus à la main, les femmes racontent chacune son histoire. Elles sont unanimes à dire que leurs enfants ont été pris de nuit de leur domicile par des militaires, policiers ou Patriotes.La plupart des faits ont eu lieu entre 1994 et 1996. «Ils sont venus à 4 h du matin et ont arraché mon fils du lit. Depuis ce jour -à, je n'ai aucune nouvelle. J'ai tapé à toutes les portes, en vain. J'ai adressé des correspondances au président de l'Observatoire, au médiateur de la République M. Habbachi. Je n'ai eu aucune réponse», raconte une dame, et à une autre d'enchaîner : «Mon mari est un ingénieur agronome, il n'a jamais soutenu le FIS, ni de près ni de loin. Et pourtant, ils l'ont pris depuis 1994, et je n'ai aucune nouvelle de lui.»Déchirées par la douleur, toutes ces mères et épouses ne demandent qu'une seule chose : des nouvelles de leurs proches. «Qu'ils soient morts ou vivants, qu'ils nous le disent, on veut voir nos enfants», crie une vieille dame.Durant une heure, ces manifestants n'ont pas lâché les journalistes, documents à l'appui, afin de leur expliquer que toutes les recherches se sont avérées vaines.Après avoir exposé leur cas, les familles des disparus ont tenté de pénétrer à l'intérieur de l'ONDH. Ammi Ahmed, comme à l'accoutumée essaye de leur expliquer qu'elles ne peuvent y accéder. Il leur propose de dégager une délégation pour être reçue par Rezzag Bara. Effectivement, trois femmes et un homme ont été reçus. Une demi-heure après, la délégation ressort avec des garanties que «des investigations seront relancées au niveau des prisons sur le territoire national en vue de retrouver les disparus inscrits et dont les dossiers sont en notre possession», rapporte une dame. Cette déclaration n'a visiblement pas apaisé les esprits. «Y en a marre d'entendre le même discours. C'est ce qu'on nous a toujours raconté. On veut la vérité !», lance une jeune dame dont le frère est porté disparu depuis 1995. Cette dernière a délenché la colère chez la foule. «Nos enfants sont innocents. Qu'ils s'attaquent aux terroristes qui sont au djebel. Ceux qui ont tué, brûlé et massacré ont bénéficié de la rahma et vivent tranquillement», vocifère une femme.Evoquant le nombre des disparus, les familles affirment que le nombre est supérieur aux 240 cas présentés par Rezzag Bara au panel onusien. «Plusieurs milliers de dossiers ont été déposés à l'Observatoire. Vous n'avez qu'à vérifier chez les avocats des familles des disparus», affirme le frère d'un disparu et d'ajouter : «Nos frères et enfants ne sont pas au maquis», en réponse à Rezzag Bara qui avait évoqué, lors de son entretien avec le panel le cas de certains disparus qui avaient rejoint le maquis.

Djamila K.

 

El Watan, 9 août 1998

DISPARUS:FICTION OU RÉALITÉ?/La guerre des chiffres

Outre la torture et les carnages, la tragédie algérienne est aussi sinistrement marquée par des cas de personnes disparues dont le recensement a donné lieu à des chiffres contradictoires.
Les chiffres officiels annoncés par l'Observatoire national des droits de l'homme (ONDH), dirigé par Rezzag Bara, sur ces cas ne reflètent pas les données mises en lumière par certaines voix, entre autres celles des familles des disparus, des ONG et des ligues des droits de l'homme.Est-ce pour les officiels une manière de minimiser le drame et donner une bonne image de l'Algérie à la communauté internationale en rendant publics, des chiffres aussi contestés ? La partie contestataire n'essaierait-elle pas d'exploiter ces questions à des fins politiques, comme le relatent certains observateurs, en dressant un bilan plus exhaustif en la matière ?Si les groupes armés islamistes ont une grande part de responsabilité dans ces crimes, y a-t-il des groupes occultes, s'interrogent certaines parties, qui versent aussi dans ce genre d'exactions ? Certes des questions se posent sur la fiabilité de ces chiffres qui laissent le commun des mortels pantois. Le cas des disparus relève des questions des droits de l'homme mais ce volet est loin d'être immunisé par des interprétations politico-politiciennes dont les dérives seront subies seulement par les victimes de ces actes et leur famille. Car avant tout, il s'agit de vies humaines.Lors de sa récente visite en Algérie, le panel onusien, conduit par l'ex-président du Portugal Mario Soares, a remis une liste de 240 personnes portées disparues au président de l'ONDH, Rezzag Bara. En guise d'éclaircissement sur ce dossier, ce dernier a relevé que 120 cas sont en cours de traitement au niveau de son institution, à commencer par les 15 disparus signalés à Ras El Oued, dans la wilaya de Sétif. Le dossier se trouve au tribunal de ladite wilaya. En outre, 12 personnes, enregistrées sur cette même liste onusienne, ont été reconnues coupables d'activité terroriste par la justice dont 2 ont été condamnées par contumace à la réclusion à perpétuité et sont toujours recherchées. Deux cas concernent des terroristes tués dans un accrochage avec les forces de sécurité. Alors que 68 dossiers exposés également par le panel sont en cours de traitement par la justice. Concernant les cas restants, aucune instance de recours n'a été saisie à leur sujet. L'ONDH a reçu 373 requêtes en 1994. Chiffre qui atteint la barre des 706 en 1997, dont 514 ont rejoint les groupes armés. Entre 1992 et 1996, cet organisme a traité 988 dossiers. Ils touchent notamment les wilayas d'Alger et de Tipaza, avec respectivement 303 et 117 cas. Suivent les wilayas de Constantine, Blida et Médéa, avec, dans l'ordre, 106, 67 et 55 cas. Selon l'ONDH, 337 cas de disparus ont été enregistrés au domicile des personnes, 108 sur les lieux de travail, 192 dans la rue et 24 cas après que les personnes se sont rendues aux services de sécurité.De son côté, l'Association des familles des victimes des enlèvements par des groupes terroristes a précisé il y a quelques mois qu'elle a recensé au cours de l'année 1997 près de 2 000 cas de disparitions pour les seules wilayas de Blida et de Médéa.Lors du rassemblement organisé le 5 août devant le siège de l'ONDH par une centaine de familles de disparus, celles-ci ont signifié que le nombre des personnes victimes de ces actes dépasse le chiffre de 240 présenté par Rezzag Bara au panel onusien. «Plusieurs milliers de dossiers ont été déposés à l'observatoire», constatait le frère d'un disparu.De son côté, Me Ali Yahia Abdenour donne un chiffre de 18 000 disparus de 1994 à ce jour.Dans son rapport sur les droits de l'homme rendu public durant le deuxième trimestre de l'année 1997 sur l'année civile 1996 dans 149 pays, Amnesty International a souligné, concernant l'Algérie, qu'elle est restée sans nouvelles de plusieurs centaines de personnes arrêtées précédemment.Faudrait-il signifier que les pouvoirs publics se cantonnent pendant longtemps dans le silence sur la question des disparus au point d'en faire un tabou ? Mais cela n'empêche pas, entre autres, des organisations internationales ainsi que des voix s'élevant de l'intérieur du pays de soulever ces cas.A titre de rappel, le comité des droits de l'homme de l'ONU, composé de 18 experts, a adopté le 29 juillet un rapport sévère sur l'Algérie concernant ce volet. Au chapitre des personnes disparues, cet organisme, s'il n'a pas donné des chiffres sur cette question, a exprimé «les graves préoccupations que lui inspire le nombre des disparitions et l'incapacité de l'Etat à réagir de manière appropriée, ou à répondre tout simplement à des violations aussi graves». En conséquence, le comité a recommandé certaines mesures à même de clarifier cette situation des plus dramatiques. A ce titre il est souhaité l'établissement d'un «registre central» pour recenser «tous les cas de disparition signalés et toutes les démarches effectuées au jour le jour pour retrouver les disparus». Comme il est demandé à l'Etat - partie de donner «des renseignements sur le nombre de cas signalés, les enquêtes menées et les résultats obtenus».Avant de parler d'«ingérence internationale», les pouvoirs publics doivent rompre le silence sur ces questions sensibles et les dénouer ensuite. Se confiner dans l'inertie, n'est-ce pas une manière d'ouvrir une brèche et de donner l'aubaine à la communauté internationale pour s'ingérer dans les affaires intérieures du pays où cette situation risque d'être exploitée d'une manière politicienne ? A moins que les mêmes pouvoirs y trouvent leur compte pour perdurer...

Amnay Idir

 

El Watan 13 août 1998

FAMILLES DES DISPARUS/ "Rétablir la vérité"

Les familles des disparus ont, encore une fois, interpellé hier le président de l'Office national des droits de l'homme (ONDH), M. Rezzag Bara, sur le sort de leurs enfants enlevés dans des conditions qu'elles jugent douteuses.
Une semaine après qu'elles se sont réunies devant le siège de l'ONDH, les familles des disparus sont venues hier, jour de réception au niveau de cette institution, demander des nouvelles de leurs enfants et les suites des enquêtes menées jusque-là. «Nous voulons qu'ils nous disent la vérité sur nos maris, nos enfants et nos frères. Cela fait près de cinq années qu'on nous signifie que les enquêtes sont en cours», relève une dame. Et à une autre d'ajouter : «même si nos enfants sont inculpés de quoi que ce soit, qu'ils les jugent et qu'ils nous disent où ils sont». Elles sont venues de Blida, de Baraki, d'El Harrach, de Sétif, de Bouira ; toutes ces familles dont la plupart sont des femmes, affirment que leurs requêtes auprès des instances concernées sur le sort de leurs enfants se sont avérées vaines. Elles annoncent, en outre, que leur seul interlocuteur demeure, aujourd'hui, le président de l'ONDH, qui les rassurent à chaque fois que des investigations sont au cours afin de faire la lumière sur tous ces cas de disparus. «Nous n'allons pas nous taire, nous continuerons à venir à l'ONDH et à interpeller le premier responsable de cette institution jusqu'à ce qu'on nous dise la vérité», lance une vieille dame. Voulant toutes être reçues par Rezzag Bara, les familles se bousculaient au portail de l'ONDH. Les agents de sécurité tentent de les raisonner et leur proposent de se constituer en délégation d'une dizaine de personnes pour pouvoir être reçues. Comme à l'accoutumée, le président de l'ONDH s'entretient avec la délégation mais sans pour autant les convaincre. «M. Rezzag Bara vous demande de vous constituer en partie civile et porter plainte si vous avez des preuves contre les auteurs des enlèvements de vos enfants. Il vous demande également de lui laisser le temps de continuer les investigations en prenant attache avec les ministres de la justice, de la défense et de l'intérieur. Il nous donne rendez-vous dans une quinzaine de jours», rapporte un membre de la délégation aux familles regroupées devant le siège. En attendant, les familles des disparus ne comptent pas s'arrêter là puisque une marche est prévue dimanche prochain à Alger. Dans une lettre adressée au président de la république le 8 du mois en cours, les familles des disparus lui demandent d'intervenir en sa qualité de premier magistrat du pays afin de trouver une solution urgente à ce problème. Par ailleurs, Louiza Hanoune, le porte-parole du parti des travailleurs, organise un rassemblement le 22 de ce mois auquel les familles des disparus sont invités. «A cette occasion nous allons créer l'association des familles des disparus. C'est une idée de Louiza Hanoune qui ne cesse pas d'interpeller les instances concernées sur le sort de nos enfants enlevés par les services de sécurité», affirme la mère d'un disparu. Extrêmement complexe, le dossier des disparus demeurera le cheval de bataille de certaines formations politiques tant que la justice n'aura pas percé ce qui apparaît comme une véritable énigme, objet de surenchères politiques de divers milieux. Car qui croire dans cette douloureuse affaire ? Les familles ? Les services de sécurité, qui affirment avoir bonne conscience ? Les organisations des droits de l'homme, qui ont une vision différenciée du problème et des chiffres contradictoires ?Il y a assurément un effort d'information indispensable à entreprendre en mettant à contribution tous les mécanismes institutionnels pour rétablir la vérité et couper court à toute velléité d'instrumentalisation de ce dossier aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays.

Djamila K.

 

El Watan, 13 août 1998

AMNESTY INTERNATIONAL écrit à El Watan
A la suite des récents articles publiés sur les «disparus», Amnesty International nous a adressé cette lettre, que nous publions intégralement.«Depuis 1994, Amnesty International reçoit des informations concernant des cas de «disparition» en Algérie.

Ce n'est que très récemment que cette question s'est enfin posée ouvertement. Même si les préjugés à son égard demeurent évidents - notamment les affirmations que bon nombre des «disparus» ne seraient nullement victimes des forces de sécurité mais ce sont des «terroristes» qui auraient «disparu» de leur plein gré pour rejoindre les groupes armés, ou auraient été enlevés par des groupes armés - le fait que l'on parle publiquement du problème est en lui-même un progrès important.C'est un progrès tout d'abord pour les familles des «disparus» qui, depuis des années, endurent leur drame dans le silence - un silence forcé car elles n'ont tout simplement pas trouvé des oreilles prêtes à écouter leurs tragédies, ni des plumes capables de recueillir leurs témoignages. Car si la manifestation des familles des «disparus» d'octobre 1997 à la Grande-Poste avait été assez bien couverte par les médias internationaux, présents à ce moment en Algérie pour suivre les élections locales, elle avait pratiquement été ignorée par la presse nationale. Quant au rassemblement des familles des «disparus» de septembre 1997 devant l'hôtel Aurassi, au moment où l'ONDH organisait une conférence sur la violence, il n'avait pas non plus attiré l'attention des médias. Au cours de ces derniers jours, la presse algérienne a beaucoup évoqué la question des «disparus». Pour l'instant, cela ne constitue qu'une maigre satisfaction pour les familles qui sont toujours sans nouvelles des leurs. Néanmoins, ce sursaut médiatique aura eu le mérite de briser le mur de silence qui depuis trop longtemps entoure ce drame - cela n'est pas négligeable.Amnesty International travaille depuis des décennies sur des cas de «disparus» à travers les cinq continents. Il y a eu et il y a encore des dizaines de milliers dans de nombreux pays et dans chaque pays les circonstances des «disparitions» peuvent être à la fois très différentes et très similaires. Les familles des «disparus» guatémaliens, argentins, turcs, soudanais, sénégalais, libanais, sri-lankais, algériens ou autres, ont au moins une chose en commun : l'angoisse de ne pas savoir où sont cachés leurs proches ni s'ils sont vivants ou morts. Les défenseurs des droits humains ont en commun le devoir d'ouvrer pour que lumière soit faite sur le sort des «disparus» - quels que soient leur race, couleur de peau, idéologie, religion ou sexe ou de ceux qui les ont fait «disparaître». Quant aux responsables des «disparitions», eux aussi ont quelque chose en commun : le fait de persister à nier toute responsabilité pour ces actes. Pour ne citer qu'un exemple, en 1991, des centaines de «disparus» sahraouis et marocains ont été libérés par les autorités marocaines des centres secrets tels que Tazmamert, Qalat M'Gouna, Agdz et Layoune. Ces «disparus» avaient passé jusqu'à 18 ans en détention secrète, au cours desquels les autorités avaient nié leur détention.questionnementsA tous ceux et celles - parmi les autorités gouvernementales, partis politiques, institutions étatiques ou non gouvernementales des droits humains, médias et autres - qui s'obstinent à déclarer que les «disparus» en Algérie ont été enlevés uniquement par des groupes armés et non pas par les services de sécurité, nous souhaitons poser les questions suivantes :- comment est-il possible que des groupes armés aient pu circuler librement au centre de la capitale et d'autres villes et centres urbains avec plusieurs véhicules des services de sécurité, encercler des bâtiments et cités, faire des perquisitions et enlever un ou plusieurs individus au milieu de la nuit et durant les heures du couvre-feu sans qu'aucun membre des services de sécurité n'ait intervenu ?- Si ces centaines ou milliers d'enlèvements étaient effectivement l'ouvre de groupes armés, pourquoi les communiqués des services de sécurité n'en ont-ils pas fait état, comme cela a été le cas pour d'autres enlèvements et crimes commis par des groupes armés ?- Si nous croyons les parents des victimes qui témoignent avoir reconnu parmi ceux qui ont enlevé ou assassiné leurs proches des membres d'un groupe armé - et nous les croyons - pourquoi ne croirions-nous pas les parents des victimes qui témoignent avoir reconnu parmi ceux qui ont enlevé ou assassiné leurs proches des membres des services de sécurité ?- Si ces «disparus» sont victimes de groupes armés, pourquoi leurs familles n'ont pas bénéficié d'une quelconque aide de la part des autorités, comme cela doit être le cas selon les autorités elles-mêmes ?- Comment expliquer que dans certains des cas de «disparition» les autorités aient en premier lieu répondu que ces «disparus» étaient des «terroristes» qui avaient rejoint les maquis des groupes armés, et aient par la suite changé leur version, accusant les groupes armés d'être à l'origine de ces «disparitions» ?- Dans de nombreux cas, les autorités maintiennent que les «disparus» étaient des «terroristes» tués par les services de sécurité lors d'accrochages survenus des mois ou des années auparavant. Comment expliquer que leurs familles n'en ont jamais été informées en dépit de toutes les démarches qu'elles ont menées auprès des différentes autorités locales et nationales ?- Ceux et celles qui, en parlant des familles des «disparus» ces dernier jours, on fait référence aux «familles de terroristes disparus» estiment-ils/elles que les «disparitions» sont une méthode acceptable de «lutte antiterroriste» ?Ces questions et tant d'autres méritent des réponses afin que lumière soit faite sur le sort des «disparus» et qu'une fin soit mise à l'angoisse de leurs familles. Nous espérons que ces réponses ne sauront tarder car le silence n'a que trop duré.»

Marc Saghie (Service presse)

 

El Watan, 18 août 1998

SAS DES DISPARUS/ L'Etat se saisit du dossier

L'Etat semble se pencher sérieusement sur le brûlant dossier des disparus. Une délégation constituée des proches de ces derniers a été reçue hier au niveau de la Présidence de la République et du ministère de l'Intérieur.
Après plusieurs rassemblements devant le siège de l'ONDH et la tentative d'une marche vers la Présidence afin d'interpeller les premiers responsables des ces institutions sur le sort de leurs enfants enlevés dans des conditions douteuses, les parents des disparus ont été rassurés, hier, que le problème sera sérieusement pris en charge par le ministère de l'Intérieur. Accompagnée du porte-parole du Parti des travailleurs, Louiza Hanoune, la délégation dégagée la veille au cours d'une réunion au siège du PT, s'est rendue à la présidence dans l'idée de ne pas être reçue. Puisque la Présidence avait démenti l'information selon laquelle une délégation devait être reçue hier. Après des négociations avec les services de sécurité, la délégation a été enfin autorisée à y accéder mais sans Louiza Hanoune. «Vous n'avez pas un de vos proches qui a disparu, non ?», lui lance un agent. Munie d'une liste de 284 cas de disparus et d'une lettre rédigée par Louiza Hanoune, la délégation de cinq personnes (trois femmes et deux hommes) a été reçue par le chargé des affaires extérieures. «Après nous avoir posé des questions relatives à notre appartenance à un quelconque parti politique et si réellement nous avons des proches qui ont disparu, le chargé des relations extérieures nous a demandé de nous rendre à 13 h au ministère de l'Intérieur où du nouveau sur cette affaire devrait nous être communiqué», annonce à sa sortie un membre de la délégation. A une question concernant une éventuelle prise en charge du problème par la présidence, le membre de la délégation affirme que leur interlocuteur leur a signifié qu'il ne pouvait «rien garantir». «Cette affaire ne relève pas de mes prérogatives», se justifie-t-il. Dans l'après-midi, la même délégation s'est rendue au ministère de l'Intérieur. Elle a été, effectivement, reçue pendant une heure par M. Akhrouf, chargé des libertés publiques, et lui a remis la liste des 284 cas de disparus. A sa sortie, la délégation semblait être rassurée et convaincue des promesses de M. Akhrouf. Hésitante et avare en explications, la représentante de la délégation, dont un frère a été enlevé en 1996, affirme que le ministère de l'Intérieur s'est engagé à prendre sérieusement en charge le problème. M. Akhrouf leur a promis de faire un compte rendu au ministre et que la lumière sera faite sur cette affaire. «Des contacts seront pris avec toutes les institutions concernées et des investigations seront entamées à propos de ces cas présentés. Une commission qui se chargera du suivi de ce problème sera mise en place. Vous aurez prochainement des nouvelles de vos enfants. Ceux qui doivent être jugés seront jugés», a-t-il annoncé. Elle a également souligné que d'autres listes et dossiers lui seront transmis dans les prochains jours. «M. Akhrouf nous a rassurés que la porte nous est ouverte et qu'on peut le solliciter à tout moment», a-t-elle ajouté. Par ailleurs, une rencontre des familles des disparus est prévue aujourd'hui au siège du PT où la délégation aura à faire un compte rendu des deux entretiens avec la présidence et le ministère de l'Intérieur. Vendredi prochain, une assemblée générale extraordinaire les réunira au même endroit afin de se constituer en association pour donner à leur mouvement de protestation un cadre légal. D'autant que ces familles sont déterminées à ne pas baisser les bras «tant que la vérité n'est pas rétablie». Un effort a été apparemment entrepris par les institutions moult fois interpellées, afin de répondre aux préoccupations de toutes ces familles dont le cri de détresse a été jusque-là entendu par des organisations des droits de l'homme nationales et internationales qui ont une vision différenciée du problème. Les pouvoirs publics sortent de leur mutisme et tentent de prêter l'oreille à cette tragédie. Ne serait-ce pas dans ce cas-là une réponse à ceux qui se sont emparés du dossier, tels que Amnesty International, le Comité des droits de l'homme de l'ONU et les deux partis politiques (PT et FFS), etc. ? Rappelons que le dossier des disparus a été abordé le 31 juillet dans le rapport du Comité des droits de l'homme de l'ONU, établi par 18 experts réunis à Genève. Dans ce rapport, le comité exprime «les graves préoccupations que lui inspire le nombre des disparitions et l'incapacité de l'Etat à réagir de manière appropriée ou à répondre tout simplement à des violations aussi graves». Le comité demande, par ailleurs, à l'Etat algérien d'adopter des mesures «dans le but d'établir un registre central pour répertorier tous les cas de disparition signalés et toutes les démarches effectuées pour retrouver les disparus». De son côté, Amnesty International pose une série de questions concernant l'affaire des disparus dans une lettre adressée à El Watan datant du 12 août dernier «à tous ceux et celles - parmi les autorités gouvernementales, partis politiques, institutions étatiques ou non gouvernementales des droits humains, médias et autres - qui s'obstinent à déclarer que les disparus en Algérie ont été enlevés par des groupes armés et non par les services de sécurité».

Djamila K.

 

 El Watan, 19 août 1998

COMMENTAIRE
Enfin ! La Présidence a reçu hier une délégation de familles des disparus. Il n'est jamais trop tard.Le problème a trop longtemps envenimé l'atmosphère. jusque-là, il a été pris en charge par des courants qui en ont fait un fonds de commerce à des fins politiciennes mais qui n'ont jamais brillé dans la défense des valeurs démocratiques et républicaines et pour une Algérie ouverte sur la modernité. Des organisations internationales, qui qualifient jusqu'à ce jour les égorgeurs d'enfants de «groupes armés» et se refusent de les reconnaître comme terroristes, se sont emparées du sujet pour faire le procès de l'Algérie et appeler de ce fait à l'ingérence étrangère dans les affaires de notre pays.Face à cette levée de boucliers, le pouvoir a fait preuve d'une grande frilosité et a adopté la politique de l'autruche. Rien ne justifie pourtant une telle attitude. Dans toute situation trouble, il y a des bavures et des dépassements. Le courage consiste à les reconnaître et à les sanctionner rapidement. Laisser le pourrissement et entretenir le flou ne peuvent que profiter à ceux qui aspirent à déstabiliser le pays, notamment les islamistes qui ont l'art de se présenter en victimes alors qu'ils sèment la désolation et la mort. Il a fallu que le panel onusien vienne en Algérie pour que les autorités commencent à se décrypter et faire preuve d'une certaine volonté dans l'espoir de clore ce dossier.Il est tout aussi urgent de le régler définitivement afin de mettre fin aux manipulations et à la récupération constatées ces temps-ci. C'est ça l'Etat de droit, où la transparence doit être la règle.

Tayeb Belghiche

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