Anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme

Disparitions en Algérie : «On ne porte jamais le deuil pour une mère enlevée»

Par Nedjma Benaziza, Le Jeune Independant, 10 décembre 2001

Les Algériens ont cru à tort que le recouvrement de l’indépendance signifierait le retour à la paix, à la stabilité et à la sécurité, mais ils découvrent, avec effroi, que les pratiques liées au colonialisme, comme les atteintes aux libertés individuelles et collectivités, les atteintes à l’intégrité physique et morale des personnes n’ont pas disparu avec l’avènement de l’Etat national. Les assassinats politiques, la torture et les disparitions n’ont pas été bannis et continuent de marquer et de caractériser les mœurs de la vie politique de notre pays. Ils se sont amplifiés et accentués à la faveur de la guerre sans nom qui a cours depuis une dizaine d’années. L’un des problèmes les plus douloureux et des plus complexes demeure la question des disparus, estimés, selon certains, à plusieurs milliers de personnes. Le chef de l’Etat, quant à lui, parle de 10 000 disparus. Les familles algériennes touchées par ce problème éprouvent d’énormes difficultés à se faire entendre par les autorités qui utilisent tous les moyens et tous les subterfuges pour occulter et nier cette réalité. La dernière trouvaille à l’actif de l’avant-dernière institution chargée de la promotion des droits de l’homme, à savoir le défunt ONDH, a été la formule de «disparition».

Les familles des disparus n’ont jamais accepté ces faux-fuyants en guise d’explication et n’ont pas arrêté de se battre pour faire reconnaître leurs droits, et ce, malgré la lâcheté des uns et les tentatives de manipulation des autres. Elles sont arrivées à faire admettre la justesse de leur cause. Le mur de silence est enfin brisé, mais il reste beaucoup à faire pour que recule l’arbitraire et s’instaure l’Etat de droit. Cela est une lettre adressée par une famille meurtrie à leur mère, âgée de 70 ans, et enlevée de chez elle en pleine nuit et sous le regard terrifié de ses enfants. N. B.

Témoignage

Affaire Mme Benaziza

Constantine, le 1er octobre 1996

Benaziza Abdelkader
Benaziza Mohamed
Benaziza Slimane

Objet : Requête

Monsieur,

Ayant épuisé toutes les voies et possibilités de recours, nous nous sommes résolus à nous adresser directement à notre mère dont nous n’avons aucune nouvelle depuis le 02/06/1996, date de son arrestation et de sa disparition. Nous vous demandons, Monsieur le médiateur de nous aider à lui faire parvenir cette lettre et de lui permettre à elle aussi de nous écrire.

Voici le texte de la lettre que nous vous prions de lui transmettre :

Chère mère, sache que tu nous manques terriblement et que nous n’arrivons pas à nous habituer à ton absence, que la maison est désespérément vide sans toi, que ton ombre plane sur tout et la terrible impression que tu es à la fois présente et absente rend l’atmosphère lourde, triste, pénible et même insupportable. Bien que nous n’ayons reçu aucune nouvelle te concernant depuis maintenant cent vingt-deux (122) jours, nous espérons de toutes nos forces que tu sois toujours en vie, connaissant tes capacités d’endurance et de résistance devant le malheur et le mauvais sort. A moins que… Sache, mère, que nous ne t’avons pas abandonnée et qu’avec nos faibles, très faibles moyens nous avons remué ciel et terre sans pour autant arriver à te joindre, à entrer en contact avec toi et encore moins à te revoir.

Crois-nous, ce n’est pas de notre faute si nous n’avons pas réussi à mettre fin à ton calvaire. Nous souffrons terriblement de notre impuissance à te venir en aide et nous sommes d’autant plus malheureux que nous n’avons pas été capables d’assurer ta protection et de t’éviter une telle épreuve. Nous avons échoué là où toi, femme, veuve, jeune, analphabète et démunie tu as réussi. Tout le monde te reconnaît le mérite d’avoir réussi dans la tâche combien difficile d’élever et de protéger tes quatre orphelins.

Sache que ta petite famille pense constamment à toi et qu’elle est à l’affût de la moindre nouvelle, de la moindre information susceptible de l’aider à te retrouver et à obtenir ton retour à une vie normale, ton retour parmi les tiens. Depuis ce triste jour du 2 juin, nous n’avons pas cessé de réclamer ta libération et n’avons pas cessé de demander les raisons de ton arrestation. N’ayant obtenu aucune réponse de la part des autorités et instances auxquelles nous nous sommes adressés, nous nous tournons vers toi pour essayer de comprendre. Aide-nous mère à obtenir ta libération, dis-nous ce qu’on te reproche, de quels crimes tu t’es rendue coupable, quelles sont ces actions et activités subversives auxquelles tu aurais participé ?

Si nous t’importunons avec ces questions qui doivent te paraître absurdes, c’est que nous sommes perpétuellement agressés par des histoires aussi sordides les unes que les autres. Mère, tu dois être terriblement forte pour avoir réussi à cacher si bien ton jeu, tes activités, pardon ; ainsi tu aurais eu une double vie, la vie d’une pauvre vieille usée, fatiguée par l’âge, les soucis de la vie et les responsabilités auxquelles tu faisais face, puis une autre vie, plus secrète, une vie de «militante» d’une cause que rien ne laissait transparaître.

Nous sommes convaincus que si ceux qui ont pris la grave décision de ton arrestation te donnaient la possibilité d’être jugée équitablement, tu démolirais sans la moindre difficulté toutes les pseudo-accusations retenues contre toi. Tu aurais ainsi l’opportunité de montrer et de démontrer que toute cette histoire n’a rien de vraisemblable et elle aurait pu passer pour une plaisanterie de mauvais goût s’il ne s’agissait pas d’une mère âgée et de surcroît très malade et surtout désarmée et impuissante devant le sort qu’on lui a réservé. Ne désespère pas mère, tu finirais par sortir victorieuse de cette épreuve et même si tu ne pourras jamais oublier nous saurons t’aimer suffisamment fort pour t’aider à supporter. Pardonne-nous mère si nous ne t’avons pas donné de nouvelles de la maison, ne te fais pas de soucis de ce côté-là, ton absence forcée, ta disparition nous ont aidé à mûrir, à avancer et à dépasser les fausses querelles et les malentendus. Le drame de ton absence a amené chacun de nous à faire le point avec lui-même et avec les autres et surtout à mesurer le grand vide que tu as laissé dans le cœur de chacun. Tes petits-enfants nous harcèlent de questions et nous forcent à mentir ; tes petites-filles, les étudiantes, ne cessent de te pleurer, Nedjma et Meriem ont beaucoup de peine à admettre le terrible et injuste sort qui t’es réservé. Pour ce qui est d’Ali, notre problème, notre point faible, il est là où tu sais. Nous lui avons rendu visite Mohamed et moi à deux reprises ; il est un peu fatigué et s’inquiète beaucoup à ton sujet. Ne te préoccupe pas trop pour ce qui le concerne ; nous te faisons la promesse que nous ne l’abandonnerons jamais. Tiens bon mère, sois courageuse comme tu l’as toujours été, ne faiblis pas, avec l’aide de Dieu et des hommes justes de ce pays tu finirais par retrouver les tiens et regagner ton domicile. Nous t’embrassons tous très fort et attendons avec impatience ta lettre. Nous espérons qu’avec ton nouveau statut de … tu te souviens encore de l’adresse de ta maison, et au cas où tu l’aurais oubliée, nous te la rappelons : 17, rue Belaïd-Mohamed, El-Kentara, Constantine.

P. S. : une nouvelle susceptible de te mettre un peu de baume au cœur, Fella et Karim fréquentent la même école, et nous avons décidé de réintégrer Constantine.

La famille Benaziza

Copie à :
Monsieur le président de la République
Monsieur le ministre de la Justice
Monsieur le secrétaire général du MDN
Monsieur le président de l’Observatoire des droits de l’homme
Monsieur le président du Conseil national de la transition
Messieurs les présidents des Ligues algériennes des droits de l’homme
Monsieur le chef de la 5e région militaire
Monsieur le Premier ministre

 

 

 
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