Observatoire des droits humains en Algérie (ODHA)  
   

Le massacre de Serkadji (21-22 février 1995)

Témoignage d’un survivant
A. Hachemi

Observatoire des droits humains en Algérie (ODHA), Algeria-Watch, mars 2004

Ce témoignage modeste est celui du détenu politique que j’étais. Il s’agit des faits que j’ai vus et entendus alors que j’étais incarcéré à la salle 23 qui surplombait ce qu’on appelle le rond-point de la prison. C’est un témoignage partiel de choses qui se sont déroulées dans mon secteur. D’autres faits se sont déroulés dans d’autres secteurs de la prison et que je n’ai pas pu voir.
Nous étions au mois de février 1995 et en plein Ramadhan. C’était dans la nuit du 20 au 21 février. Nous venions de terminer notre S’hour et nos dernières prières. Nous dormions à peine quand nous fumes réveillés en sursaut par des cris. Il s’agissait d’un gardien. De la salle où j’étais, je voyais deux personnes traîner un gardien qui criait de toutes ses forces.
Des détenus de ma salle se mirent à crier : » Ya El khaoua, c’est une évasion ». Certains commençaient à se congratuler de joie. Ils se disaient que c’était la répétition de l’évasion de Tazoult de l’année écoulée. En dix minutes, pratiquement et comme par miracle, toutes les portes des salles et cellules étaient ouvertes. Tous les gardiens se sont enfuis, sauf quatre ou cinq qui furent retenus en otages par des détenus.
Nous avons suivi le mouvement et nous sommes sortis au niveau du rond-point de la prison. En levant nos têtes, nous avons aperçu la présence de gendarmes au sommet de la coupole. Il était environ 1 heure du matin de ce 21 février 1995.

La prison était pratiquement sous le contrôle des détenus et ce, jusqu’à l’aube. Il y avait une pagaille indescriptible dans le secteur où j’étais. Des jeunes montaient et descendaient, sans savoir exactement ce qu’ils faisaient et ce qu’il leur arrivait.
Vers 9 heures, apparurent Abdelkader Hachani (n° 3 du FIS), Boumaarafi (membre de la garde présidentielle, condamné pour l’assassinat du Président Mohamed Boudiaf le 29 juin 1992) et Abdelhak Layada (chef du GIA) au niveau du rond-point. Par la suite des informations nous parvinrent qu’ils revenaient d’un entretien avec le général Abbas Gheziel et Abdelmalek Sayah, le procureur général d’Alger. Hachani et ses deux autres compagnons nous appelaient au calme. Au début, la présence de Boumaarafi était très mal perçue par certains détenus qui se demandaient ce qu’il faisait avec les deux autres. Puis une voix se fit entendre de la masse de détenus regroupés au rond-point : « Boumaârafi est notre frère ! ». Des dizaines de voix se mirent alors à crier : « Allah Akbar ».
J’avais remarqué la présence de quatre vieux revolvers qui circulaient chez des détenus au niveau du rez-de-chaussée.
Il y avait un grand mouvement au niveau de ce rez-de-chaussée et plus particulièrement au niveau de la salle 21 qui fut totalement dévalisée. Pour rappel, cette salle avait été transformée auparavant en dépôt d’effets saisis aux prisonniers et dont seul le gardien Bouamra détenait les clés.
De nombreuses réunions avaient lieu au quartier des condamnés à perpétuité et plus particulièrement à la salle 25, autour de cheikh Cherati qui appelait les détenus à ne pas répondre à la provocation, tout en précisant qu’il s’agissait d’une machination pour tuer le maximum de prisonniers.

Aux environs de 11 heures, des hauts-parleurs on nous intimait l’ordre de rejoindre nos salles et cellules. Cet appel associé aux conseils de Hachani a eu raison de nombreux détenus qui commençaient à rejoindre dans le calme leurs cellules.
Une certaine effervescence régnait cependant au niveau de la salle 25 où était retranché un groupe de détenus politiques qui utilisaient comme boucliers des policiers, prisonniers de droit commun (affaire des véhicules Taiwan). Alors que Hachani et Layada se dirigeaient vers la salle 25, la seule poche qui résistait encore, pour essayer de ramener le calme, ils furent violemment happés et brutalisés par des gendarmes et gardiens qui les empêchèrent d’accéder à cette salle. Nous ne les reverrons plus jamais.

Nous étions à la mi-journée. Nous avons accompli la prière du Dohr. Juste après survint le premier assaut de gendarmes cagoulés, alors que nous étions dans nos salles et cellules, après avoir répondu favorablement aux appels de Hachani et de l’administration. Armes aux poings, ils vociféraient : « à terre, à terre ! », tout en nous insultant. On nous obligea à ramper en passant par une haie de gendarmes, commandos, gardiens et ce, le long des escaliers. Ils nous frappaient de toutes leurs forces à notre passage, en nous poussant vers les cours où nous étions contraints de nous mettre à plat-ventre, pratiquement l’un sur l’autre. Nous recevions de violents coups dans nos dos. Certains gardiens nous marchaient carrément dessus. J’ai reçu personnellement un violent coup de pied de la part du gardien Safsaf Ramdane dit R’thila (l’araignée). Pratiquement tous les détenus des différents quartiers étaient sortis et parqués dans les cours, sauf le quartier des « perpets » (salle 25) qui était encerclé par les militaires et gendarmes. Au cours de cette bastonnade dont nous fumes l’objet, les militaires, gendarmes et gardiens trouvaient le malin plaisir de subtiliser aux détenus de leurs pieds les chaussures de sport de marque (Nike, Reebok, Adidas). J’ai personnellement entendu un militaire dire à son collègue : « trouve-moi des trainings de pointure 40 ». Un autre militaire faisait la remarque suivante : « Cette prison est vraiment un souk de toutes les marques ! ».
Il était environ 15 heures quand nous avons entendu les premiers tirs d’armes automatiques. Des tireurs d’élite positionnés au niveau de la salle 24 dirigeaient leurs tirs vers la salle 25 et les cellules des condamnés à perpétuité.

Un fait important à noter : nous avons vu un détenu politique, celui qu’on appelait Docteur El Oued sortir de la salle 25 avant le début des tirs. Des témoins oculaires qui se trouvaient dans les cellules du rez-de-chaussée nous affirmèrent après le massacre, avoir vu trois malabars en tenue militaire bariolée égorger El Oued.
Les tirs ont duré toute la nuit jusqu’à l’aube. Nous, nous étions toujours parqués dans les cours sous un froid glacial et une pluie fine. Nous étions à la merci de la furie des gardiens qui nous frappaient à longueur de nuit.
Nous avions remarqué qu’à partir de minuit, il ne s’agissait plus de tirs de kalachnikovs. Le bruit des tirs était plus sourd.
Beaucoup de témoins directs m’ont affirmé par la suite que la première victime fut cheikh Cherati tué par un tireur d’élite. La seconde victime fut Mourad Bravta, un ex-prisonnier de droit commun à qui on avait collé une affaire de terrorisme, à cause de son frère qui avait rejoint les maquis.
Après l’adhan de la prière d’El fedjr, les tirs devenaient sporadiques. Cela a duré jusqu’à 8 heures du matin.
Puis nous vinrent des échos sur les liquidations physiques qui sont survenues. La première victime de ces liquidations physiques fut, selon de nombreux témoignages concordants, le détenu Toumi Rabah, condamné à mort et demeurant à la Casbah, si mes souvenirs sont bons.

Nous étions le 22 février, au petit matin. Nous avons alors remarqué avec les premières lueurs du jour, le retrait vers l’extérieur de la prison des militaires, gendarmes et policiers, en dehors de quelques uns postés au niveau des miradors.
A la fin de la fusillade, le nettoyage des lieux de la fusillade a immédiatement commencé. J’étais étonné de cette célérité à effacer toute trace du massacre. Alors que nous étions encore dans la cour, nous avons vu ruisseler tout près de nous de l’eau mélangée à du sang. C’était les prisonniers de droit commun qui lavaient à grande eau les lieux du massacre. J’ai vu deux détenus de droit commun pleurer devant la grille de la cour. Je pensais qu’ils avaient été tabassés par les gardiens. Non, ils pleuraient d’émotion et de frayeur, de ce qu’ils avaient vu comme atrocités. Profitant d’un moment d’inattention de leurs gardiens, ils nous soufflèrent, à travers la grille : « nous avons balayé des bras, des mains, des têtes, des cervelles, des pieds, des doigts ! ». Tous ces restes d’êtres humains déchiquetés furent jetés dans des sacs poubelles selon les témoignages de ces détenus de droit commun qui avaient participé au nettoyage. C’était horrible !

Autre fait à noter : alors que nous étions parqués dans les cours et à la fin de la fusillade, les gardiens qui procédèrent à la fouille des salles et cellules nous subtilisèrent vêtements et denrées alimentaires. Ils procédèrent à une véritable razzia.
L’administration et les gardiens prirent la relève des différents services de sécurité. Ils procédèrent à un premier appel dans la cour, en nous frappant et nous humiliant. L’un des gardiens nous comptait en nous frappant sur la tête avec son gros gourdin. Après le comptage et l’appel, on nous monta par groupes de 5 pour nous enfermer dans les salles 1, 2 et 3. Nous étions environ 900 prisonniers politiques. Arrivés dans les salles, les gardiens en furie nous intimèrent l’ordre de nous déshabiller totalement et procédèrent à notre tabassage avec tout ce qui leur passait par les mains. C’était horrible. Mon dos et ma tête étaient endoloris par les coups.

J’étais enfermé dans un premier temps dans la salle 1. En temps normal, elle contenait 50 personnes. Ce jour-là, nous étions près de 400, alignés comme des sardines. Il nous était impossible de nous allonger. Le nombre excessif nous obligeait à rester debout. Nous étions privés de tous nos effets. C’était un calvaire pour nous de rejoindre les WC situés dans la salle. Je suis resté dans cette salle jusqu’au lendemain, le 23 février au matin. Les gardiens vinrent nous descendre à nouveau dans les cours pour faire l’appel avec les bastonnades et les humiliations de rigueur.
Les lunettes de vue de certains détenus étaient écrasées et brisées par les gardiens. Le plus féroce d’entre eux fut le gardien Hamadi.
Après l’appel on nous monta à nouveau vers les salles 1, 2 et 3. Je fus affecté cette fois à la salle 2. Nous étions, comme je l’avais dit précédemment près de 900 prisonniers politiques parqués dans ces trois salles exiguës. Quant aux rescapés du massacre de la salle 25, ils furent enfermés dans la salle 22 (au 1er étage) et au rez-de-chaussée.
En fin d’après-midi, nous avons entendu le sous-directeur Djemâa, crier : « c’est fini, c’est fini, arrêtez tout ». Puis vint le gardien Bouamra vers nos salles et s’est mis à désigner du doigt certains détenus. J’étais parmi eux. J’avais très peur. Je pensais que je faisais partie du lot des détenus à liquider. En file indienne, il nous emmena vers l’une des cours de la prison pour nous remettre deux couvertures à chacun de nous puis il nous dirigea vers la salle 23. Nous étions 40 pour une salle qui ne contenait en temps normal que la moitié de ce nombre. Les gardiens nous informèrent alors que nous étions « punis » durant un mois (privation de promenade, de visite familiale, de couffins, etc.…).
Au fil des jours, l’administration, sans attendre, procéda à la réparation des dégâts occasionnés au cours du massacre, sans laisser la moindre trace de ce dernier. Les travaux étaient dirigés par le féroce gardien Mahdi qui faisait partie du cercle très proche du directeur.

Vingt jours après le massacre et à notre grand étonnement, on leva la « punition » et nous autorisa à sortir dans la cour pour la promenade.
Au 30e jour, les visites familiales reprirent mais nos couffins étaient pratiquement vidés par les gardiens affamés. Toutes les denrées envoyées par nos familles étaient volées.
Les avocats furent autorisés à nous voir juste après les visites familiales.
La pseudo-enquête sur ce qui s’est passé a commencé quelques jours après le massacre. Nous avons appris que des survivants de la salle 25 avaient été interrogés par le procureur général et filmés par une caméra.

L’administration accompagnée de deux personnes étrangères à l’établissement procédaient à cette étrange enquête. Les deux personnes civiles, étrangères à l’établissement dirigeaient une bande de huit personnes masquées avec des chaussettes, portant des numéros de 1 à 8. On se mettait en rang en trois files dans la salle, mains derrière le dos. L’un des deux civils avait un carnet et un stylo à la main. Il appelait par leur numéro les gens masqués qui se présentaient alors devant notre grille pour reconnaître d’éventuels « mutins » ayant participé aux événements de la prison. Cette opération fut renouvelée le lendemain. Par la suite, nous avons appris que ces gens masqués n’étaient autres que les policiers de droit commun pris en otage par les détenus politiques de la salle 25 et qui avaient survécu au massacre.


 

 
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