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| Observatoire des droits humains en Algérie (ODHA) | |||||
Souvenirs de Serkadji Témoignage d’A. Hachemi
Le 09 mars 1994, je fus présenté au tribunal d’Alger, situé à la rue Abane Ramdane. Trois autres compatriotes étaient également présentés avec moi pour d’autres affaires. Deux d’entre eux, anciens prisonniers de droit commun (dealers) avaient été arrêtés cette fois-ci pour une affaire de « terrorisme ». Le troisième était le muezzin du quartier d’Oued Ouchayeh, dans la banlieue d’Alger. Il avait été blessé à la main par balle lors de son arrestation et laissé sans soins au commissariat d’Hussein Dey où il a été séquestré et sauvagement torturé. C’était pour moi la fin d’un cauchemar, après deux mois de séquestration et de tortures. Nous étions au mois de Ramadhan, à la veille du 27e jour de ce mois sacré, si mes souvenirs sont bons. C’était aussi à cette période qu’avait eu lieu la fameuse évasion de près d’un millier de détenus de la prison de Tazoult. Après avoir été brièvement entendus par
le magistrat et la lecture des chefs d’accusation préfabriqués
par nos tortionnaires au commissariat, nous fumes conduits à la
sinistre prison de Serkadji. Durant ces quinze
jours d’isolement dans les cellules étroites
du sous-sol, nous passions notre temps à chasser les poux qui
avaient envahis nos cheveux et nos vêtements. Là aussi,
des anciens prisonniers arrivaient à nous faire parvenir de la
poudre DDT pour nous débarrasser de ces bestioles. En tant que prisonniers politiques, on ne nous permettait pas de nous occuper d’un quelconque travail, alors que les prisonniers de droit commun faisaient fonction de coiffeur, de cuisiniers, d’agents de service au sein de la prison. Ces mêmes prisonniers de droit commun avaient droit à la grâce présidentielle à l’occasion des fêtes religieuses et nationales, alors que nous, en tant que prisonniers politiques en étions exclus. Il faut ajouter que le statut de prisonnier politique n’existe pas mais dans le traitement la distinction était nette. Certains prisonniers ne supportaient pas la dureté de la vie carcérale et plus particulièrement le régime imposé aux prisonniers politiques. Et cette atmosphère tendue provoquait souvent des bagarres entre détenus. Outre cette atmosphère carcérale, il y avait un autre
problème qui apparut à la fin de l’année 1994
et qui allait en s’exaspérant. Il s’agissait d’un
conflit idéologique entre les détenus dits salafistes et
les détenus taxés de djaz’aristes. Les premiers évoquaient
souvent comme références Ibn Taïmya, Edahabi, Ibn
El Kayam et Ibn El Djaouzi. Ils voulaient imposer leur point de vue de
force. Souvent ils en arrivaient aux poings. Si par malheur, un quelconque
prisonnier évoquait le penseur algérien Malek Bennabi,
il était immédiatement taxé de djaz’ariste
et devenait leur cible. Les salafistes accusaient souvent les djaz’aristes
de ne pas avoir participé au déclenchement de la lutte
armée contre le pouvoir au lendemain du coup d’Etat. Ils
s’attaquaient aussi aux détenus fumeurs et leur rendaient
la vie dure. Les fouilles étaient très fréquentes. Elles se
déroulaient lors de notre sortie dans la cour. A notre retour,
nous retrouvions un désordre indescriptible dans nos cellules.
Tous nos effets étaient à terre, jetés sans ménagement.
Les gardiens recherchaient des objets interdits (morceaux de métal,
lames de rasoirs, livres dits « subversifs », etc….).
Au cours de cette fouille, les gardiens aidés parfois des prisonniers
de droit commun s’en donnaient à cœur joie pour nous
subtiliser vêtements et denrées alimentaires. A qui se plaindre
alors ? Nous n’avions d’autre choix que de prendre notre
mal en patience et de supporter cette hogra. Je voudrais relater
une image qui m’est restée gravée
dans la mémoire. Cela se passait en juillet 1995. On avait ramené à la
prison un citoyen prénommé Ali, la trentaine, qui avait été préalablement
séquestré successivement au commissariat d’Hussein-Dey,
au commissariat de Rouïba, au centre de la SM de Châteauneuf,
au commissariat de Climat de France puis au commissariat central. Il
avait été horriblement torturé. Il était
très amaigri. Je fus très frappé par son visage
déformé par la torture et sa silhouette cadavérique.
Il fut jeté par les gardiens dans la cellule 12. Nous craignions
pour sa vie après ce qu’il a enduré comme souffrances
durant des semaines dans les différents centres de tortures. Heureusement
que la solidarité entre détenus était totale. Il
fut pris en charge par ses compagnons d’infortune. Après
lui avoir enlevé ses vêtements crasseux et déchirés
et l’avoir débarrassé de ses poux, il fut mis sous
le robinet d’eau et il fut lavé au shampoing. Quelque temps
après, il réapparaissait sous la forme d’un être
humain, après que des tortionnaires sauvages aient bafoué sa
dignité et l’aient avili durant des semaines en employant
chiffon, bastonnades et gégène.
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