Observatoire des droits humains en Algérie (ODHA)  
   

Témoignage de la mère de Salim Boughrara

Observatoire des droits humains en Algérie (ODHA), juin 2005

Boughrara Salim, né le 27 février 1972, demeurant à Bourouba (Alger), commerçant, a été arrêté pour la première fois dans la nuit du 13 mars 1998 vers 1 heure du matin à son domicile par des agents de la sécurité militaire. Ceux qui l’ont arrêté la première fois avaient un peu de Rahma (miséricorde) dans leur cœur. Ils portaient des tenues militaires. Ils nous ont fait très peur. Ils nous ont ordonné de sortir à l’extérieur. J’ai essayé de protester en disant : « Pourquoi, mes enfants, nous faites-vous sortir à l’extérieur alors qu’il fait très froid et qu’il pleut. Qu’avons-nous fait pour sortir à l’extérieur, dites-nous d’abord ce qu’on a fait. Regardez ce nourrisson de 4 mois, comment le faire sortir sous cette pluie battante ? »

L’un des militaires nous a alors dit de rester à l’intérieur de la maison. Les militaires sont montés à la chambre de notre fils. Ils lui ont ordonné de lever les mains en lui mettant le canon de leur arme sur son cœur. Il n’a pas été frappé et on ne lui a pas passé les menottes. Les militaires avaient un minimum de Rahma, même si après, chez eux, ils lui ont fait passer de mauvais moments que seul Dieu sait. Pendant trois jours il a été torturé (chiffon, électricité, bastonnades) puis a été libéré le 16 mars à 22h . Il avait une fièvre de plus de 40°. Du sang coulait de sa gorge. On lui avait fait avaler de l’eau savonneuse. Ses pieds avaient été troués par je ne sais quoi. Il cachait ses pieds de peur que je les voie.

Le 4 avril 1998, ils sont revenus. Il était minuit. Les militaires ont fait des choses abominables. Ils sont montés dans sa chambre où il dormait et l’ont frappé avec un objet métallique. Nous ne savons s’il s’agit de coups de crosse ou autre. J’ai accouru et j’ai vu alors mon fils ensanglanté. L’armoire et les vêtements étaient tâchés de sang. Ils l’ont descendu, menotté et l’ont jeté au sol en le frappant. Ils ont fouillé la maison et ont pris tout ce qui leur plaisait, sans retenue aucune. Ils lui ont couvert le visage et l’ont alors sorti, pieds nus.

Le matin, nous sommes allés le rechercher un peu partout Je me suis déplacée à deux reprises à Dely Ibrahim sans résultats. Tous ceux à qui nous nous adressions disaient qu'il n'était pas chez eux.
Lorsque nous nous sommes adressés au procureur de la République, on nous a fait savoir que notre fils était en fuite et que la police le recherchait. Comment pouvait-il être en fuite et recherché alors qu’ils étaient venus eux-mêmes à la maison, l’avaient frappé, menotté, recouvert le visage et emmené ?

L’Etat ne devrait pas faire des choses pareilles. Mon fils, a-t-il fait quelque chose ? Il y a la justice et la prison, s’il a fait quelque chose. Pourquoi le faire disparaître ?

Ils avaient arrêté son ami intime, Benkhellil Rédha qu’ils ont incarcéré à El Harrach. Quant à mon fils il a été porté comme étant en fuite. Est-ce qu’il était en fuite ? Il était chez lui, il dormait. Ils l'ont frappé sur son lit alors qu’il dormait. Pourquoi le frapper aussi sauvagement ? J’ai entendu les coups du rez-de-chaussée. Ils ont dévasté sa chambre. Ils l’ont pris dévêtu et pieds nus, la tête recouverte d’un survêtement, ils l'ont emmené. Il avait des difficultés à respirer. Il n’a soufflé mot lors de son arrestation et de son tabassage, malgré les violents coups reçus.

Les militaires, je le répète, ont pris ce qui leur plaisait comme vêtements et objets. L’un d’eux a pris le Kawai flambant neuf de mon plus jeune fils que son père venait de lui envoyer de France. Ils ont pris aussi des chaussettes, 20 000 francs français et un mouton. C’est ça le gouvernement algérien ? Un gouvernement par principe, défend ses citoyens de l’injustice et non l’inverse, n’est-ce pas ?
Je suis allée à Dely Ibrahim pour le rechercher. Je suppliais comme une chienne les policiers pour me renseigner. Je leur demandais seulement de me dire si mon fils était encore en vie ou non. Ils me répondaient à chaque fois que mon fils n’était pas détenu dans leur centre.

Je vous jure par Dieu l’Unique que les militaires avaient les yeux rouges, ils étaient saouls. Ils avaient bu. C’est ça le gouvernement algérien qui envoie des soûlards armés dans les maisons des citoyens ? C’est ça l’Algérie ? Où allons-nous comme cela ?

Du temps de la colonisation, les soldats français ont fait beaucoup de mal aux Algériens mais pas comme cela. Quand ils arrêtaient quelqu’un pour ses activités, il était frappé, puis mis en prison. On pouvait au moins aller le voir en prison et lui emmener le couffin.
Ceux d’aujourd’hui enterrent nos enfants vivants. Quelle vie vivons-nous ? Il ne me reste plus qu’à mourir, en l’absence de mon fils que j’ai élevé durant tant d’années et qu’on m’enlève arbitrairement. J’ai souffert à élever et éduquer mes enfants, seule, en l’absence de leur père, émigré malgré lui, en l’absence de travail dans son pays. J’étais seule avec Dieu. Et on vient m’enlever mon fils sans explications. De quel droit ? Quelle injustice de voir son fils se faire tabasser chez lui. A-t-il commis une faute ? Il y a la justice et la prison pour le punir. Mais le faire disparaître est une grande injustice commise contre les citoyens.
Et ils sont venus la nuit nous terroriser, à deux reprises, sans respect pour les bébés, les femmes et les vieux. Mes filles se sont évanouies.......

   
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