LA MARCHE N’A PAS EU LIEU HIER

Tension persistante à T’kout

Le Quotidien d'Oran, 1 juin 2004

Hier, la tension était à son comble dans la petite bourgade batnéenne de T’kout. L’enjeu durant la matinée était indéniablement la réussite de la grève décidée par les animateurs du mouvement citoyen, du reste éparpillés.

« Ils se sont éparpillés pour fuir la gendarmerie. Ils font l’objet de recherches mais ils restent en contact avec les citoyens de T’kout», nous dira un jeune qui tiendra à préciser que «Salim Yaza fait l’objet d’un mandat d’arrêt».

La veille, des tracts appelant les commerçants à fermer boutique avaient été distribués. Le lundi, T’kout a été décrétée ville morte. Abbas Djamel, le maire de la commune, et certains élus tentaient de persuader les commerçants d’ouvrir leurs magasins. Mais les événements vécus à T’kout, ces derniers jours de troubles, ont vite eu raison des démarches des municipaux. Une véritable bataille s’était engagée cette matinée au centre-ville. Beaucoup de jeunes, énormément de jeunes faisaient la ronde dans les quartiers pour voir si le mot d’ordre de grève était suivi. Pourtant, un renfort appréciable de la gendarmerie a été dépêché la veille du chef-lieu de wilaya, Batna, vers T’kout. Et pour cause, le mouvement citoyen prévoyait une marche à 15 heures.

Ce lundi, c’était le jour du procès de six jeunes au tribunal de Arris. Ces jeunes ont été déjà condamnés par ce même tribunal à 3 mois, 6 mois, 8 mois et l’un d’entre eux à une année. Les jeunes de T’kout voulaient être fixés sur le sort de 6 des leurs. Une trentaine fera le déplacement à Arris pour suivre le procès.

En fait à T’kout, c’est une affaire de famille, ou plutôt du ârch de Béni Bouslimane qui habite depuis des lustres la commune. C’est d’autant ce lien du sang qui aura fait que les jeunes de T’kout se déplacent un certain 13 mai à la petite bourgade de Taghit qui se trouve à 16 kilomètres pour mettre le feu aux poudres. Le jeune Kergala Chouïeh, qui a été tué par balles par un garde communal à Taghit, appartenait au ârch des Béni Bouslimane qui dominait Taghit.

En somme, la goutte qui a fait déborder le vase, selon les citoyens de T’kout, qui disent vivre une situation sociale intenable. Le chômage, la malvie, l’absence d’infrastructures... le dénuement soutiennent-ils.

Mais vite les choses évolueront autrement lorsqu’on commença à T’kout à parler de «sévices» de la part de la gendarmerie, voire de répression, d’arrestations. Ni la commission d’enquête envoyée par le commandement de la gendarmerie pour élucider les points sombres de cette triste affaire, ni l’intervention des notables, des municipaux, n’ont arrangé les choses. «On a torturé des jeunes», disait-on à T’kout. C’était suffisant pour que la coordination des comités citoyens de la commune de T’kout prenne le relais pour appeler à une grève générale. Une grève qui a été décidée par les comités citoyens pour exiger l’arrêt des poursuites judiciaires et la libération de détenus.

Mais il semblait bien hier que le mouvement des citoyens commençait à s’essouffler, même si des tentatives de mobilisation pour regagner du terrain transparaissaient dans l’après-midi au centre de T’kout. Si la grève a été réussie, cela n’aura pas été le cas de la marche pour ce lundi à 15 heures. En effet, si des jeunes étaient réunis par petits groupes, personne n’osait entamer la marche prévue. «Les animateurs du mouvement sont ailleurs. Ils sont toujours recherchés par les forces de l’ordre». C’est ainsi que justifiait un jeune l’annulation de la marche. Un autre invoquait plutôt la présence en force des fourgons de la gendarmerie.

Pourtant, dans la matinée, les jeunes avaient de la verve à en revendre. Ils attendaient le verdict du tribunal contre les six jeunes de T’kout qui devaient être jugés à Arris. Tout le monde appréhendait d’ailleurs l’heure fatidique de l’annonce du verdict, autant les forces de l’ordre que les citoyens. On avait peur à T’kout d’une reprise des troubles.

A 15 heures, les premiers arrivants de Arris annoncèrent le verdict du tribunal: 3 jeunes ont écopé de 3 mois et les 3 autres ont pris 6 mois de prison. La tension était certes vive, mais finalement rien ne semblait augurer un mouvement de protestation. «Il n’y a pas beaucoup de monde», une sorte de consolation qui fera vite effilocher les groupes de jeunes qui étaient réunis au centre de T’kout. La gendarmerie et ses fourgons, très discrets du reste, n’en étaient pas moins sur le qui-vive.

Le calme semble avoir repris ses droits. Et pour bien signifier que les choses allaient dans le bon sens, vers 16 heures et demie, le convoi de la gendarmerie s’ébranla vers Batna. Mais des jeunes nous ont interpellés pour nous dire que ce n’était que partie remise.

Une véritable bataille est, désormais, engagée entre l’assemblée communale et le mouvement citoyen de T’kout. Le élus communaux ont rendu public hier un communiqué pour dire qu’il n’y a jamais eu de «torture sur les jeunes qui ont été arrêtés, qui sont tous majeurs. Leur nombre, ajoute le communiqué, ne dépasse par 28, pour dire qu’il n’y a eu aucune atteinte à l’intégrité des femmes, ni violation de domicile au cours de l’intervention des forces de l’ordre». Les élus affirment dans leur communiqué que «des parents ont remis, en connaissance de cause, leurs enfants aux éléments de la gendarmerie». Ceci, affirment-ils encore, en plus de la libération d’un nombre de jeunes après l’enquête. «Ces jeunes nous ont affirmé qu’ils n’ont fait l’objet d’aucun» abus de la part de la gendarmerie», nous affirmera Abbas djamel, le maire de T’kout.

Mais ce n’est pas l’avis de certains jeunes de T’kout qui nous déclarent «que le pire est arrivé aux jeunes qui ont eu le malheur de tomber aux mains des gendarmes». Cet avis toutefois n’est pas largement partagé par tous les citoyens de T’kout, dont certains, en aparté, tempèrent quelque peu ces accusations en soutenant que «T’kout est restée ville fermée ce lundi. Tous les magasins avaient le rideau baissé, sauf, curieusement, une salle de café du centre-ville, qui n’activait pas néanmoins. «On m’a obligé à ouvrir», dira le gérant du dit commerce en réponse à notre interrogation. Par contre, un autre qui était devant se boutique fermée, toujours au centre-ville, nous affirme qu’»on n’a pas obligés de fermer».

L’enjeu hier à T’kout était bel et bien la réussite de la grève pour le mouvement citoyen. Quant à la marche, on nous dira qu’elle finira pas avoir lieu, mercredi probablement.

Mohamed Salah Boureni

 

   
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