Les victimes de la torture démentent la gendarmerie


Le Matin, 31 mai 2004

Le démenti du commandement de la Gendarmerie nationale a totalement perdu de sa valeur après la publication, hier, par le quotidien Liberté de nouveaux témoignages de citoyens de T'kout torturés par les gendarmes de cette ville.
Comme ils l'avaient fait auparavant avec Le Matin, les victimes affirment avoir fait part des sévices endurés au procureur de la République de Batna, lequel a publié ce vendredi un communiqué affirmant qu'aucun acte de torture n'avait été pratiqué. Le Matin, doit-on le rappeler, s'était refusé à publier les noms des auteurs de ces témoignages en raison de leur qualité de mineur. Notre confrère, lui, a préféré livrer uniquement les prénoms de ces personnes qui confirment donc le tabassage dont ils ont été victimes, la sodomisation pratiquée avec la main des gendarmes, les menaces et les humiliations de toutes sortes. Les témoignages confirment, d'autre part, que toutes les personnes arrêtées dans le cadre des évènements de T'kout ont été déshabillées dans les locaux de la gendarmerie.
« L'un d'eux, Kamel, 20 ans, affirme également que l'un des détenus a eu la jambe cassée. » Samir, quinze ans, déclare avoir informé le procureur de la République qu'un billet de 200 DA lui a été enlevé par les gendarmes qui l'avaient auparavant passé
à tabac.
Tous ces témoignages ont été livrés au quotidien Liberté après les conclusions des commissions d'enquête diligentées et par le gouvernement et par la Gendarmerie nationale, lesquelles ont fait savoir que les propos rapportés n'étaient qu'allégations. La Gendarmerie nationale a, pour sa part, annoncé samedi sa décision de poursuivre l'auteur de ces articles en justice. Elle estime que les « accusations graves portées à l'encontre des gendarmes se sont avérées infondées et mensongères. Elles constituent une atteinte à l'honneur et à la considération du corps de la gendarmerie ». La même source ajoute, par ailleurs, que l'intervention de la gendarmerie « s'est déroulée dans un cadre légal, dans le strict respect des procédures du code pénal () sans abus ni dépassements ». Une réaction similaire, doit-on le rappeler, avait été enregistrée après l'assassinat du jeune Guermah Massinissa dans les locaux de la gendarmerie de Béni Douala. Le ministre de l'Intérieur avait alors réagi en niant publiquement le fait que l'auteur du crime ait tiré de manière volontaire sur la victime traitée au cours de la même occasion de « voyou ». Démenti par les témoignages des parents, amis et élèves fréquentant la même classe que la victime, Yazid Zerhouni avait été contraint de revenir sur sa première déclaration en se confondant en excuses publiques. « J'étais mal informé », avait-il alors déclaré. Se peut-il cette fois-ci que la Gendarmerie nationale et le procureur de la République de la cour de Batna se soient eux aussi « trompés » dans cette affaire ?
Abla Chérif

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Salim Yezza, principal animateur du mouvement citoyen des Aurès
« La gendarmerie a torturé les jeunes »


Le Matin : Comment avez-vous vécu tous ces jours de clandestinité ?
Salim Yezza : Je refuse d'utiliser le mot clandestinité parce qu'en réalité je ne suis à aucun moment sorti de T'kout. Nous étions protégés, moi et d'autres délégués, par la population. Des hommes et des femmes formidables se sont mobilisés pour monter la garde dans tous les villages où je passais la nuit. Hier, la veille de mon départ, nous avons mené une grande campagne de sensibilisation pour qu'un maximum de personnes participent à la marche de protestation qui doit avoir lieu aujourd'hui à T'kout. Une grève générale est prévue au cours de la même journée. C'était vraiment incroyable, la population était ravie de voir le mouvement de nouveau à l'oeuvre après ce qui s'est passé. Notre popularité a augmenté car tout le monde est conscient que nous avons tout fait pour ne pas sortir du cadre pacifique.

Combien de personnes se trouvaient avec vous ?
Trente personnes, délégués et jeunes militants du mouvement, ont vécu ces journées.

Pourquoi êtes-vous recherché aujourd'hui ?
Le Pouvoir est décidé à casser le mouvement citoyen des Aurès car il a donné un caractère national au mouvement des aârouch de Kabylie. Il a été créé à T'kout le 24 avril 2001, soit une vingtaine de jours seulement après l'assassinat du jeune Guermah Massinissa. Le mouvement n'a pas tardé à prendre de l'ampleur pour s'étendre à d'autres localités, dont Arris. Le Pouvoir a immédiatement réagi en infiltrant certaines cellules et en les faisant éclater ensuite. Son objectif est de cantonner le mouvement des aârouch à la Kabylie, de faire croire à l'opinion publique qu'il s'agit d'un phénomène régional. Pour casser son prolongement à T'kout, il a entrepris de nombreuses manuvres, mais en vain. Les corrompus ont été exclus. En 2003, une visite de Bouteflika a été annoncée à T'kout. Immédiatement, nous nous sommes réunis pour signifier notre refus de le recevoir. Des communiqués ont été rédigés et c'est dans ce cadre que la gendarmerie m'a arrêté. J'ai subi un interrogatoire de cinq heures, ce qui a poussé la population à réagir en exigeant que ces derniers me relâchent auquel cas des émeutes auraient éclaté à la veille de la visite du Président. Par la suite, la justice m'a envoyé de nombreuses convocations. Plusieurs d'entres elles ont été interceptées par la gendarmerie qui les a dissimulées afin de me mettre en difficulté avec la justice. Reporté à plusieurs reprises, le procès est fixé au 19 juin. Je ne comprends donc pas pourquoi on me recherche.

Vous reproche-t-on d'avoir déclenché les évènements de T'kout ?
L'opinion nationale doit savoir que le mouvement n'est pas responsable de ce qui s'est passé. Au contraire, sans notre intervention de graves dérapages auraient pu se produire. Nous avons arraché les munitions découvertes dans les locaux de la gendarmerie des mains des jeunes et nous les avons remises aux concernés par le biais d'intermédiaires.
Après l'assassinat du jeune Argabi Chouaïb, des personnes inconnues à la ville ont provoqué la population et alimenté sa colère pour la pousser à incendier, non pas les locaux de la gendarmerie, comme cela a été rapporté, mais les affaires qui se trouvaient à l'intérieur.

Avez-vous découvert de qui il s'agissait ?
Pas du tout, nous ne le savons pas à ce jour. Tout ce que je sais c'est que le mouvement ne sortira jamais du cadre pacifique. Mais ils nous ont eu par surprise.

Votre père est toujours prisonnier ?
Oui, il est otage, ils exigent ma reddition pour le relâcher. Mon petit frère aussi a été embarqué alors qu'il n'a pas pris part aux émeutes. Il a été condamné à trois ans de prison.

La situation dans les Aurès peut-elle, selon vous, dégénérer au point d'en arriver à celle qui prévaut aujourd'hui en Kabylie ?
Absolument. La situation qui prévaut actuellement à T'kout n'augure rien de bon. Le scénario qui a précédé les évènements qu'a vécus cette ville commence à se dérouler dans d'autres localités. La population est menacée, provoquée Sur un autre volet, il faudrait rappeler que le mouvement exige le départ de la gendarmerie.

Que compte faire votre mouvement à présent ?
Vous savez, et pour être honnête, nous avons reçu de sérieux coups ; à présent, nous sommes en phase de restructuration. La campagne que nous avons menée la veille de notre départ à T'kout nous a redonné espoir.
Le mouvement se relèvera rapidement. Je voudrais seulement ajouter que la seule raison qui m'a poussé à sortir de T'kout est de venir témoigner ma solidarité au directeur du Matin dont le procès se déroulera aujourd'hui.

Pouvez-vous en dernier lieu nous confirmer les sévices endurés par les jeunes après leur arrestation ? La gendarmerie nie ces faits
Au cours de la nuit où les jeunes ont été arrêtés, leurs cris nous parvenaient jusqu'à l'extérieur. Tout le monde a entendu les hurlements de ces malheureux. Les parents des victimes qui se sont rendus à la gendarmerie pour emmener à leurs enfants de quoi manger ont vu les détenus nus alignés dans les locaux. Ils ont attenté à leur honneur. Tous ceux qui ont témoigné le contraire mentent.
Propos recueillis par Abla Chérif

 

   
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