APRÈS LES ÉMEUTES DE T’KOUT (BATNA)

Les avocats confirment la torture des détenus

El Watan, 2 juin 2004

Les avocats Hanoune et Rahmouni, défenseurs des détenus de T’kout (Batna), sont revenus, lors d’une conférence de presse animée hier au siège du quotidien Le Matin, sur le procès des prisonniers et la situation qui prévaut dans cette ville.

Etaient présents également à cette réunion les délégués des archs de la Kabylie ainsi qu’un représentant du mouvement citoyen d’Alger. A l’unanimité, les présents ont confirmé que la torture a toujours existé en Algérie et que les détenus de T’kout ont été «bel et bien torturés par les gendarmes». Me Hanoune a saisi cette opportunité pour retracer la genèse de l’affaire en condamnant les justificatifs de la garde communale qui avait présenté le jeune Chouaïb Argabi, assassiné par un élément de ce corps de sécurité, comme étant un terroriste. «Le pouvoir essaye toujours de trouver un alibi afin de justifier ses actes ignobles. En Kabylie, il avait qualifié le jeune Guermah Massinissa de voyou et aujourd’hui il traite Chouaïb de terroriste», dira l’avocat. Selon lui, face à cette «injustice flagrante», les jeunes de T’kout ont décidé d’organiser un rassemblement devant la brigade de la gendarmerie pour exiger la vérité. Le lendemain, et après l’inhumation du jeune Chouaïb, un autre regroupement a eu lieu au même endroit. Les jeunes sont alors passés aux actes, et la gendarmerie a saisi l’occasion afin de procéder à des arrestations. Les détenus sont accusés d’«incitation à attroupement et de destruction de biens publics». Me Hanoune a interprété le recours des gendarmes à la torture de ces jeunes qui n’ont commis aucun crime comme un châtiment. C’est, selon lui, un avertissement pour les autres jeunes tentés d’investir la rue. «Les jeunes ont été réellement tabassés et humiliés. En approchant ces innocents et en les écoutant s’exprimer sur les sévices et les pratiques de la torture qu’ils ont subis à l’intérieur de la brigade de la gendarmerie, nous avons éprouvé du dégoût», a lancé Me Hanoune, qui n’arrive pas à comprendre comment, en l’an 2004, on ose s’attaquer à la dignité d’un être humain. En niant ces faits, la gendarmerie, ou bien le pouvoir dans son ensemble, a voulu, selon l’avocat, «ghettoïser» cette région et réprimer toute expression ou revendication citoyenne. L’Etat voulait, selon lui, étouffer tout foyer de contestation. «T’kout est une ville isolée et sa population vit dans la précarité et la misère totale. En se révoltant, ces jeunes savaient qu’ils n’avaient rien à perdre. Ils voulaient pour une fois crier haut et fort leur désarroi», a soutenu l’avocat. Mme Rahmouni abonde dans le même sens en rapportant que lorsqu’elle avait rendu visite aux détenus en prison, l’un des détenus lui avait montré sa jambe portant des traces bleues dues à la torture. La première fois, les jeunes n’ont pas révélé les actes contre nature dont ils ont été victimes et n’ont pas fait référence aux humiliations dont ils ont fait l’objet parce qu'ils étaient tout simplement accompagnés de leurs parents, «et ils avaient honte de révéler ce genre de pratique devant leurs parents». Par la suite, avoue Me Hanoune, les jeunes ont décidé de «cracher» la vérité et dénoncer les actes barbares commis par des gendarmes. «Le communiqué de la gendarmerie démentant toutes les informations relatives au recours à la torture a été rédigé à base de révélations faites par les notables qui ont déclaré que dans la ville règne un calme total. Au départ, les jeunes avaient peur d’être traités de menteurs et qu’on ne prenne pas au sérieux leurs révélations», a soutenu Me Hanoune.

«PV imaginaires»

Lors du procès, Me Hanoune a indiqué que le juge de la section correctionnelle a orienté ses questions sur les aspects purement techniques. Toutefois, les questions de Me Hanoune ont été toutes rejetées par le président. «J’ai posé des questions relatives aux actes de torture notamment, si les jeunes avaient subi des sévices. Le président intervient pour mentionner le rejet de l’interrogation. J’ai reformulé ma question et j’ai également essuyé un refus. J’ai demandé à un jeune s’il voulait nous décrire comment il a été traité dans la brigade de gendarmerie. Le jeune dit oui, mais le président intervient pour lui interdire de se prononcer sur ce sujet. Nous avons compris qu’il ne voulait pas que l’on fasse un lien entre la torture des jeunes manifestants et l’assassinat de Chouaïb. Il fallait s'en tenir uniquement aux faits», a expliqué l’avocat, qui a confirmé que huit détenus ont affirmé devant le procureur avoir été maltraités et obligés, pour certains, de signer des PV imaginaires. «Nous rejetons les allégations mensongères des gendarmes», a révélé Me Hanoune. En outre, le mouvement des archs exige la création d’une commission d’enquête indépendante qui répondra dans un délai précis aux interrogations de la population de T’kout, qui demande la vérité sur l’assassinat de Chouaïb Argabi, de situer les responsabilités des exactions et des humiliations subies par les jeunes et de déterminer ce qui s’est passé réellement. «Ces jeunes arrêtés n’ont commis aucun crime. Ils sont juste coupables du délit de solidarité», est-il relevé. L’avocat promet d’avoir des explications lors de la prochaine audience sur les sévices que les jeunes ont subis et, dans le cas contraire, les deux avocats se retireront. Prenant la parole, M. Abrika a indiqué que pendant les événements de Kabylie, beaucoup de jeunes ont été torturés, et l’un d’eux, «le martyr Messaoui», s’est suicidé parce qu’«il était traumatisé par l’humiliation et les actes barbares» dont il a été victime. Revenant sur les commissions d’enquête installées par le pouvoir, Abrika trouve inadmissible le fait que la gendarmerie à l’origine des actes barbares enquête sur ces mêmes actes. «La torture existe et les droits de l’homme sont de plus en plus bafoués», dira-t-il, ajoutant que la mobilisation doit se poursuivre et que la population de T’kout doit être soutenue.

Par Nabila Amir

 

   
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