Un jeune homme de Tkout témoigne
« Comment j'ai été torturé »

Le Matin 26 mai 2004

Les langues commencent à se délier à Tkout. Un pas timide, mais résolu a été franchi par certains de ses habitants pour dévoiler au grand jour les pratiques immorales, inconcevables auxquelles ont été soumis des détenus après leur arrestation par les gendarmes suite aux émeutes qui ont éclaté, il y a près de dix jours, après l'assassinat de l'un des leurs, Argabi Chouaïb, sur lequel un garde communal avait ouvert le feu. Des victimes de ces sévices avec lesquelles nous avons pu prendre attache ont décidé de parler. En raison de la situation qui prévaut à Tkout, les témoignages sont livrés sans les noms de leurs auteurs. La plupart d'entre eux ne dépassent pas la vingtaine. La majorité est mineure. Beaucoup ont hésité avant de décider à se confier à leurs amis d'abord, puis aux délégués du mouvement citoyen des Aurès par peur que les responsables de leur situation récidivent, par honte ensuite que leurs proches, leur famille n'apprennent ce qui leur est arrivé.
Encore sous le choc, leur témoignage est livré par phrases entrecoupées, des mots, parfois même des syllabes pour indiquer le début d'un terme qu'ils osent à peine prononcer. « Plusieurs d'entre nous ont été embarqués de chez eux. Il faisait nuit, la ville grondait encore de colère, de dégoût, du bruit des bottes des gendarmes qui pourchassaient les manifestants. Une chasse qui se déroulait tant à l'extérieur que dans les maisons. C'est à l'intérieur de nos maisons que les gendarmes nous ont pris. Ils m'ont emmené avec d'autres personnes, une dizaine environ Ils nous ont conduits chez eux (dans les locaux de la gendarmerie) Ils m'ont donné des gifles, tabassé, voilà » La voix du jeune homme, 21 ans, s'enroue. Il refuse d'en dire plus pour l'instant. « Et les autres, que leur est-il arrivé ? » « Comme moi », répond-t-il sans sembler vouloir donner d'autres indications. Un délégué du mouvement citoyen des Aurès se tient près de lui. Il entreprend de le persuader de poursuivre son récit pour que tous les algériens puissent enfin savoir ce qui s'est passé à Tkout. « Ils ont pris tout le groupe et nous ont alignés après nous avoir déshabillés. Ils nous ont demandé de nous pencher vers l'avant » Le récit s'arrête de nouveau. Il semble avoir du mal à se remémorer les images de ce qu'il a vécu. Les mots ont du mal à sortir. « Vous m'avez compris, je n'ai pas besoin de vous expliquer ce qui s'est passé ensuite. » Le délégué du mouvement veut le détendre : « Raconte-nous ce que tu as vu. » « Ils ont tabassé tout le monde, ils ont torturé » Le jeune préfère arrêter son récit. Un malaise visible l'envahit. Un autre prend le relais.
« La plupart ont été sodomisés, voilà la vérité. Beaucoup ont d'ailleurs énormément de mal à reprendre le dessus. Mais la torture ne s'est pas arrêtée là. Les jeunes arrivaient au fur et à mesure. Les gendarmes les ont déshabillés et obligés à s'agenouiller. "A genoux, faites la prière", lançaient-ils. Une fois à terre, ils se sont mis à les frapper avec férocité à l'aide de leur matraque. Ils avaient un discours de haine envers nous. Ils nous ont insultés, humiliés. La phrase qui revenait le plus souvent était : "Vous détestez le régime et bien voilà." S'ensuivaient alors des coups terribles portés sur tout le corps. Certains ont eu les membres fracassés. Les gendarmes voyaient bien que le bras de l'un d'entre nous était complètement flasque, mais ils se sont acharnés jusqu'à lui casser complètement l'os. Le malheureux hurlait de douleur. Ils l'ont laissé passer la nuit sur place puis l'ont relâché le lendemain. » Relâché à titre de mineur comme la plupart des jeunes embarqués cette nuit-là. « Certains sont sortis pratiquement défigurés, d'autres étaient complètement balafrés, le reste avait du mal à marcher. » Il marque un temps d'arrêt. « Vous savez, ce qui nous a fait le plus mal, ce sont ces menaces proférées par les gendarmes selon lesquelles ils s'apprêtaient à aller violer nos mères et nos surs. "Il n'y a plus d'hommes en ville maintenant, disaient-ils. vous allez voir ce que nous allons faire à vos femmes." Nous ne connaissons pas la vérité sur la suite réservée à ces menaces, les femmes ont peur de parler. »
Ce sont à ces mineurs que l'opinion doit les informations concernant les terribles conditions dans lesquelles ont été détenues la soixantaine de personnes, parmi lesquelles une majorité de délégués du mouvement citoyen. Et c'est une nouvelle fois grâce à eux que le silence a été rompu sur les pratiques auxquelles se livrent les forces de l'ordre de Tkout pour venir à bout d'une contestation qui n'est pas près d'en finir.
Abla Chérif

 

   
www.algeria-watch.org