Le Pouvoir se tait


Le Matin, 2 juin 2004

Alors que les événements de T'kout risquent de s'amplifier, le Pouvoir persiste dans le silence après avoir nié toute la gravité de pratique de torture sur les jeunes manifestants de T'kout au moment où les parents ont confirmé auprès des avocats, dont Me Salah Hanoune, qui les a rencontrés avant-hier et qui a fait entendre des témoignages enregistrés hier lors de la conférence de presse des aârouch, les sévices dont ont été victimes leurs enfants par les gendarmes.
Tandis que les 21 jeunes détenus de T'kout jugés le 24 mai dernier par le tribunal d'Arris, qui ont écopé de peines allant de trois à douze mois de prison ferme, ont annoncé à leurs familles qui leur ont rendu visite hier qu'ils entament une grève de la faim de 24 heures à partir d'hier soir et que suite à cette décision, les mères de T'kout ont pris l'initiative d'organiser une marche en ville aujourd'hui, à partir de 14 h, le pouvoir s'emmure dans le silence et la fuite en avant. Alors que la région s'embrase, le conseil de gouvernement tenu hier n'en a pas dit mot comme si T'kout ne faisait pas partie de l'Algérie, plus préoccupé par la question de la réconciliation nationale et de réformettes économiques. Face à la revendication du mouvement citoyen de Batna qui exige des autorités la vérité et la condamnation de l'assassin du jeune de Taghit, le pouvoir de Bouteflika a préféré répondre non seulement par la matraque mais par des pratiques de torture qu'il continue de nier malgré les témoignages des victimes confirmés par les avocats qui se sont déplacés sur les lieux. Avant que ces révélations de torture dénoncées dans nos colonnes ne soient relayées sur le terrain par d'autres confrères, les autorités ont réagi par deux communiqués.
Le premier datant du 28 mai dernier et émanant du parquet général de Batna réagit au témoignage d'un détenu « Comment j'ai été torturé », se contente d'annoncer que
« le parquet général de la cour de Batna a diligenté une enquête pour vérifier la teneur de l'article en question ». Le lendemain, c'est le fameux communiqué de la gendarmerie nationale qui nie toute pratique de torture infligée aux détenus de T'kout : « Aucun abus ni dépassement n'a été constaté, comme l'attestent d'ailleurs les nombreux témoignages recueillis auprès de la population et notamment des personnes interpellées. » Mais ce démenti s'est révélé le lendemain, le 31, démenti. Ladite commission d'enquête n'a pas rencontré les concernés mais des notables de la ville, alors que la population et les jeunes libérés après leur détention, comme cela a été révélé par notre confrère Liberté, ont fait état de tortures dont ils ont été victimes. Les avocats qui ont défendu avant-hier les six prévenus lors de leur procès à Arris ont rencontré leurs parents qui ont attesté par des témoignages que leurs enfants ont subi des supplices. Devant la véracité de ces faits et après avoir tenté de s'en disculper comme ils l'avaient fait en 2001 suite à l'assassinat de Massinissa Guermah dans les locaux de la gendarmerie de Béni Douala, les autorités n'ont plus réagi depuis ces deux communiqués alors qu'ils sont démentis par la réalité des faits gravissimes à T'kout.
Un autre fait vient également battre en brèche l'impunité d'un pouvoir qui ne recule jamais pour justifier dans le silence sans doute complice sa politique de répression en laissant pourrir la situation pour maquiller son intervention sous le prétexte fallacieux de « rétablir le calme » : les mères des détenus envisagent, à partir d'aujourd'hui, une marche à T'kout pour exiger la libération de leurs enfants détenus à Batna et Arris et révéler ce que les autorités continuent de nier par l'omerta et la fuite en avant : la torture. Hier, à défaut de soulèvement à réprimer, les gendarmes tortionnaires ont arraché des murs de la ville des caricatures mettant en dérision la machine répressive du pouvoir. Par ailleurs, le président de la commission consultative des droits de l'Homme, Farouk Ksentini, dans un entretien accordé à notre journal, a réagi aux événements dramatiques de T'kout en se limitant à dire que son institution n'a pas été saisie légalement par les opprimés et qu'elle se défend de jouer « les justiciers », selon ses propres propos. Une manière de conforter le jeu des autorités. Alors qu'à T'kout il y a eu torture contre les manifestants et qui plus est ont été condamnés par une justice aux ordres, Bouteflika II ne veut rien entendre. Il a préféré parler de tabagisme et non du passage à tabac des enfants de T'kout. Une manière de confirmer qu'il ne veut plus entendre parler de contestation de l'Algérie réelle depuis son plébiscite assis sur la fraude et la répression.
Rachid Mokhtari

 

   
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