Algérie
: La machine de mort
Rapport établi
par Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, octobre 2003
Annexe 3: Témoignages
A B CD FG HI K L M OR S T XYZ
X
Y Z
X*.
Mounir
Y* Ahmed
Yazid Bachir
Ykrelef-Abdesssamad Mazari
Zaoui Said
Zemzoum Nawal
X*. Mounir, 1995
Je m’appelle Mounir, suis né le 14 novembre 1973 et habite
la cité Sidi-Moussa, tout près de Bentalha. Depuis le 28
juillet 1997, je me trouve en Allemagne.
Un cousin à moi qui était membre d’un groupe armé a été tué par
les forces de sécurité en novembre 1996. Son corps a été exhibé sur
la place publique pour montrer à tous le sort réservé aux « terroristes ».
Son ralliement aux groupes armés, ainsi que celui de beaucoup
de jeunes de la région, était un fait bien connu, ce qui
a conduit à des opérations de ratissage régulières
et systématiques au niveau de nos quartiers ainsi qu’à des
arrestations arbitraires dans le but de leur extorquer des informations
concernant les groupes armés.
La première opération de ratissage que j’ai subie
personnellement a eu lieu en janvier 1995. Des unités de la gendarmerie,
de la police et de l’armée ont encerclé le quartier
et procédé à des arrestations au sein de la population.
J’ai été arrêté avec environ vingt autres
personnes et emmené à la brigade de Bourouba (El-Harrach).
On nous a enfermés dans une cellule située dans le sous-sol.
Privés de nourriture, on nous a fait subir des sévices
corporels et soumis à des séances d’interrogatoire
interminables. On nous a reproché de ne pas avoir pris suffisamment
de distance vis-à-vis des terroristes. Après vingt-cinq
jours, j’ai été relâché. Pendant toute
la période de détention personne ne savait où j’étais
et ce qui était advenu de moi. Il ne m’a pas été permis
de prendre contact ni avec ma famille ni avec un avocat. La loi prévoit
de plus une garde à vue qui ne dépasse pas les douze jours.
Lors d’un deuxième ratissage en février 1995, je
fus emmené dans le tristement célèbre centre de
torture de Châteauneuf. On m’y a enfermé pendant deux
semaines, nu, après m’avoir arraché les habits du
corps. Je fus soumis de manière régulière à des
séances d’interrogatoire accompagnées de torture.
On me fit subir deux méthodes de torture : la méthode du
chiffon (un chiffon souillé et nauséabond est introduit
dans la bouche du supplicié avant de le faire ingurgiter une grande
quantité d’eau qui fait gonfler le ventre et provoque des
suffocations et des vomissements. Souvent des produits chimiques sont
ajoutés à l’eau) et celle de l’électricité (gégène).
J’ai été témoin de la mort d’un prisonnier à qui
on avait serré la tête dans un étau jusqu’à éclatement
du crâne.
Une fois de plus, ma famille ne connaissait ni mon sort, ni l’endroit
où je me trouvais. Et puis on me relâcha.
Le 20 mars 1995, je fus arrêté une troisième fois,
ensemble avec un ami, à un arrêt de bus. On me conduit au
commissariat de Badjarah à El-Harrach et me garda à cet
endroit pendant deux semaines. J’ai eu à subir les mêmes
pratiques d’interrogatoire et de tortures que les deux fois auparavant.
Une quatrième arrestation eut lieu en avril 1995. Cette fois,
on m’emmena à la brigade de Baraki. Après trois jours
sans nourriture, on me relâcha.
En juin 1995, des éléments de l’armée et de
la gendarmerie, environ une vingtaine de membres, ont investi notre maison.
Dans cette opération de ratissage, survenue à 4 heures
du matin et dont mon arrestation était l’objectif principal,
vingt-deux personnes ont été arrêtées. Les
forces de sécurité nous ont transportés avec un
camion de l’armée vers une caserne, et peu de temps après
transférés à la brigade de Baraki. Nous étions
accusés de travailler avec des groupes armés. Ils m’ont
enfermé pendant dix-sept jours. En guise de nourriture, ils nous
donnaient une croûte de pain sec tous les trois jours. Nous étions
douze personnes dans une cellule de 3 m sur 2 m. Un à un, on nous
sortait pour nous interroger, une fois tous les deux jours. Lorsque c’était
mon tour, je devais me déshabiller pour subir des coups et des
tortures (chiffon et électricité). Ces séances de
tortures duraient entre une heure et une heure et demie. Ils exigeaient
des noms de personnes ayant rejoint le maquis.
Après ces dix-sept jours, je fus présenté au juge
d’instruction de la cour militaire de Blida qui me fit incarcérer
dans la prison d’El-Harrach. J’y suis resté pendant
dix mois, sans jugement, seulement sur la base de soupçons quant à ma
prétendue appartenance aux groupes armés.
Immédiatement après mon arrivée dans cette prison,
je fus rasé et accueilli avec des coups. On m’enferma dans
une grande salle avec environ soixante-dix autres détenus qui
eux aussi avaient été emprisonnés pour des raisons
politiques sans avoir été présentés devant
le tribunal. Ce centre n’était apparemment pas destiné à la
torture. Pour cette fin, il était fréquent que des détenus,
soupçonnés d’être impliqués dans une
affaire terroriste, soient transférés dans des centres « spécialisés » pour être
traités en conséquence. Ceux qui finissent par être
présentés devant la justice et condamnés à plus
de vingt ans sont emmenés dans d’autres centres de détention.
Certains semblent disparaître parce que leurs familles ne savent
pas où ils se trouvent après leur transfert et continuent
de les chercher.
Les conditions d’incarcération étaient insupportables.
Aux souffrances dues au manque d’hygiène et à la
malnutrition, s’ajoutent les états de tourmente et d’angoisse
ainsi que les sévices corporels dont font l’objet les détenus
au quotidien.
Durant les sorties de cour (chaque salle a sa propre cour), qurante gardiens
de prison environ se « divertissent » en nous faisant courir
en rond pendant une heure sous les coups de matraque et de tuyau dont
ils sont armés.
Je garde des souvenirs horribles de cette période. Après
dix mois enfin, je fus présenté au juge qui a ordonné ma
libération. Sur le document attestant mon acquittement, il était
mentionné que rien n’avait été retenu contre
moi.
Pas plus tard que deux semaines après, des gendarmes sont venus
m’arrêter. Ne m’ayant pas trouvé chez moi, ils
me convoquèrent pour le lendemain au poste de gendarmerie de Baraki.
Après m’y être présenté, je fus gardé pendant
deux jours. Ils prirent le soin de me soustraire ma carte d’identité nationale.
Un mois plus tard environ, je fus contrôlé à une
station de bus de Baraki par des patriotes (groupes d’auto-défense
armés et payés par l’état). J’attendais
le bus qui devait me conduire vers Bentalha : ils demandèrent
mes papiers. Comme je n’étais plus en possession de ma carte
d’identité, je leur montrai un papier qui certifiait mon
exemption du service militaire. Ils reconnurent mon nom qui était
identique à celui de mon cousin qui avait rejoint les groupes
armés. En réaction, ils m’enfoncèrent un sac
sur la tête en me battant à coups de crosse de fusils. Ensuite,
ils me poussèrent dans leur véhicule, la tête appuyée
vers le sol et m’emmenèrent vers la caserne militaire de
Baraki. Après m’avoir présenté à leur
commandant, ils m’accusèrent de complicité avec mon
cousin.
Pendant une semaine j’ai été isolé dans une
cellule d’1,5 m sur 1,5 m. Plusieurs fois ils m’ont sorti
pour m’interroger au sujet de mon cousin. Les mauvais traitements
physiques me furent cette fois-ci épargnés.
Puis j’ai été conduit au poste de gendarmerie de
Baraki où je fus enfermé pendant deux jours. Là par
contre, je subis de nouveau les tortures que je connaissais déjà,
et ce pendant deux heures le premier jour et 4 heures le second.
Les murs de la cellule
où je fus enfermé font état
des souffrances endurées par d’anciens détenus :
tel détenu témoigne de ses innombrables transferts pendant
cinq mois d’une brigade à l’autre, tels autres des
périodes de trois ou quatre mois passés dans cette cellule.
Au troisième jour, j’ai été récupéré par
quatre patriotes. Au lieu de me conduire vers leur quartier général,
comme je l’avais présumé, ils m’emmenèrent
dans une forêt. Après m’avoir ligoté les mains
derrière le dos, ils s’apprêtèrent en toute
quiétude à m’égorger. Je dois mon salut à l’intervention
in extremis d’un capitaine de l’armée. Grâce
aux efforts de ma mère qui, utilisant ses relations, essaya de
me sauver des griffes de la gendarmerie, cet officier de l’armée
réussit à trouver ma trace après s’être
informé auprès de la brigade. Son apparition subite dans
la forêt troubla mes bourreaux qui, pour cacher leur confusion,
affirmèrent qu’ils n’avaient nullement eu l’intention
de me tuer, leur objectif aurait seulement été de me faire
peur. Le capitaine me ramena au poste de gendarmerie. De là, je
fus transféré vers la cour de justice militaire de Blida.
Après m’avoir interrogé, le juge d’instruction
décida de m’envoyer en prison, affirmant que j’y serai
mieux protégé des dépassements des patriotes. Je
ne pus d’abord croire qu’il voulait par là effectivement
m’aider. Pour moi, il était clair que son seul but était
de me voir derrière les barreaux. Par la suite et avec un peu
de recul, j’ai fini par croire que sa décision avait réellement été motivée
par un souci de sécurité pour ma personne.
Après quarante jours de détention, je fus relâché et
reçus un certificat attestant mon innocence.
Je me suis alors réfugié dans une chambre d’hôtel
et j’ai pris contact avec ma mère. Il n’était
plus question pour moi d’envisager de retourner au quartier ou
de rester en Algérie. Après avoir récupéré mon
passeport et un peu d’argent de chez ma mère, j’ai
quitté le pays pour la Libye. J’y ai passé onze mois.
Pour subvenir à mes besoins, j’ai du exercer au sein d’une
troupe musicale à Tripoli. Mais je ne me sentais pas en sécurité sachant
que les services secrets algériens, très actifs en Libye,
ont déjà procédé à des arrestations
et des déportations de ressortissants algériens. J’en
fus personnellement témoin.
En juin 1997, je suis revenu en Algérie. J’ai trouvé refuge
chez ma sœur et j’évitais ainsi la maison de mes parents.
Après deux semaines de préparation, le plan de ma deuxième
tentative de fuite était prêt et je suis parti en Tunisie.
Là, j’ai acheté un billet d’avion pour la Thaïlande
via Frankfurt. Arrivé à Frankfurt, je me suis caché pendant
deux jours dans la salle de transit d’où j’ai pris
la fuite. J’ai pris soin d’envoyer mon passeport et mon billet
d’avion en Algérie. Ils ne sont jamais arrivés à destination.
J’ai déposé ensuite une demande d’asile sans
donner de faux nom, comme on me l’avait conseillé. De Frankfurt,
on m’envoya vers Wismar, mon nouveau lieu de résidence.
Peu de temps après, au mois d’août, je fus informé que
ma demande d’asile avait été rejetée. Le récit
que j’ai fait aux autorités allemandes n’est de loin
pas aussi complet que celui que je viens de faire ici. Je peux me laisser
envoyer les deux certificats attestant mon innocence. Je ne peux malheureusement
pas fournir de preuves concernant les détentions répétées
dont je fus l’objet, vu que les services de sécurité (pour
des raisons évidentes) ne délivrent pas de papiers documentant
de tels agissements.
Je ne peux, en outre, retourner en Algérie sans avoir en permanence à chercher
un refuge pour assurer ma sécurité et sans être — comme
je viens de le relater- en permanence sous la menace, la persécution
et la tourmente.
Je suis désormais taxé de « terroriste » et
cela au mépris des décisions de justice qui par deux fois
ont confirmé mon innocence.
Témoignage recueilli en décembre 1997
Y*. Ahmed, 1994
Lundi 19 décembre 1994. Il était 14 heures. Une vingtaine
de policiers cagoulés dans trois Nissan firent irruption dans
ma boutique située au bas de mon domicile. Ils saccagèrent
tout sur leur passage. Ne m’ayant pas trouvé, ils montèrent
au domicile où se trouvait mon épouse. Ils la brutalisèrent
et la menacèrent de leurs armes. Elle était terrorisée
par leurs cagoules, leurs armes et leurs obscénités. Ils
lui dirent que si son mari ne réapparaissait pas, ils finiront
par le trouver et l’égorger. Ils lui laissèrent en
partant, une convocation. Ils prirent avec eux le livret de famille qui
est toujours en leur possession jusqu’à ce jour.
À
mon retour à la maison, j’ai trouvé mon épouse
dans un état de santé déplorable. Pâle et
tremblotante, elle n’arrivait pas à articuler les mots.
Elle me tendit la convocation. Je pris immédiatement mon épouse à l’hôpital
pour tenter de calmer son état de nervosité. Elle fut hospitalisée
durant cinq jours.
Le mardi 20 décembre, je me suis rendu, muni de la convocation,
au commissariat de Bourouba (Hussein Dey). Dès la présentation
de la convocation, je fus jeté sans ménagement ni explications
dans une pièce où il y avait cinq citoyens détenus.
J’y suis resté huit jours. Au huitième jour, on se
rappela de moi. À 23 heures, on m’appela et me monta dans
le bureau du commissaire, un certain Boualem. Il me posa la question
: « Que fais-tu là ? » Il ne savait même pas
qui séjournait dans son commissariat. Je lui répondis calmement
: « J’ai répondu à une convocation de la police. » « Tu
es courageux », me lança-t-il d’un sourire narquois.
«
Pourquoi n’as-tu pas rejoint le maquis », me lança-t-il
d’un air menaçant. Son visage se transforma en un quart
de tour. Des tics nerveux remplacèrent le sourire cynique du début.
Il se mit alors à me donner des coups de pieds et de poings si
violents que je me suis retrouvé allongé sur le sol.
Des obscénités énormes indignes de son rang se mirent à sortir
de sa bouche grande ouverte. Ses grossières vociférations
s’accompagnaient de crachats sur mon visage.
«
Je te laisse la nuit pour réfléchir, me dit-il et demain
tu viendras dans mon bureau pour me raconter tes activités subversives.
Si tu mens ou tu refuses de parler, je détruirais ta maison et
je jetterais ta famille dans la rue. »
Dégage ! Me lança-t-il et d’une manière grossière
que je ne peux répéter par respect, dans ce témoignage.
Il ordonna à de policiers présents de me remettre dans
la cellule. Je fus une nouvelle fois oublié durant quatre jours.
Au douzième jour de détention, à 19 heures, des
policiers me montèrent au troisième étage dans une
salle où se trouvaient quatorze autres personnes dont deux filles
qui étaient là depuis une semaine. Nous restâmes
là jusqu’à une heure du matin. Puis des policiers
nous descendirent à la fameuse cave où nous fûmes
gardé cent un jours. Je fus soumis régulièrement à des
interrogatoires par quatre policiers qui m’assénaient coups
de poing et de pieds. La question qui revenait avec insistance dans leurs
interrogatoire était : « Où est l’argent que
tu collectes et que tu verses aux terroristes ? »
Je leur répondais, malgré les coups que je ne savais pas
de quoi ils parlaient. Le commissaire adjoint ordonna alors à ses
sbires de me pratiquer la technique du chiffon.
À
sa sortie, l’un des policiers qui avait encore des sentiments humains
dira à ses collègues de ne pas m’appliquer le chiffon.
Ils se regardèrent et acquiescèrent. On me redescendit
dans la cave.
Au troisième jour du Ramadhan, d’autres policiers vinrent
me prendre et m’emmenèrent dans une salle près de
la cave. C’était la salle de torture. Ils me déshabillèrent
et me jetèrent sur le sol cimenté. Je suis resté allongé de
10 heures jusqu’à 17 heures. Puis, à l’approche
de la rupture du jeune, ils vinrent me reprendre et me jeter dans la
cave après m’avoir remis mes habits. Je n’avais pas été torturé physiquement
cette fois-ci mais je souffrais moralement attendant d’un instant à l’autre
leur irruption.
Le 15 mars 1995, un policier vint de la direction générale
de la sûreté (DGSN) avec quatre dossiers dont le mien. Il
appela quatre détenus dont moi et nous fit monter au 2e étage
pour remplir des fiches de renseignements. Il nous tendit des feuilles
qu’il nous demanda de signer. Terrorisés et sans demander
d’explications, nous avons signé sans broncher. Le policier
nous dit alors que nous étions libres, sans autres explications
après cent un jours de garde à vue. Les policiers refusèrent
de me remettre mon livret de famille. Mes habits étaient sales
et déchirés. Mes chaussures avaient disparu. Un détenu,
que j’ai laissé sur place, m’a remis ses propres chaussures
pour sortir et rejoindre mon domicile. Que Dieu le protège.
Y. A, Avril 1995
Yazid Bachir, 1994 Samedi 15 janvier
1994. Je sortais du travail avec mon collègue
et nous nous dirigions en voiture vers notre quartier quand soudain un
véhicule nous dépassa et nous bloqua en pleine autoroute.
Trois hommes armés en sortirent et nous braquèrent. Nous
sortîmes du véhicule, les mains en l’air. Ils nous
fouillèrent et l’un d’eux qui semblait être
leur chef nous intima l’ordre de remonter dans notre véhicule
mais à l’arrière sous la surveillance armée
de l’un d’eux alors que l’autre conduisait. Nous étions
suivis par le troisième policier dans son véhicule.
Après quelques kilomètres, ils nous demandèrent
de nous baisser et recouvrèrent nos têtes de nos vestes.
On entra dans un local qui s’avéra par la suite être
la sûreté de daïra d’Hussein Dey. On nous fouilla
et nous enleva nos papiers d’identité ainsi que nos ceintures.
On me mit dans un couloir sombre et étroit où je suis resté attaché par
des menottes au radiateur pendant 48 heures.
Au troisième jour, on me détacha et me jeta dans une cellule,
où l’on allait m’oublier pendant cinq jours. La cellule
de 3 m sur 3 m avec une porte à barreaux était exiguë.
Elle n’était pas éclairée, le seul éclairage
venait du couloir. Dans cette cellule nous étions au nombre de
cinq. Durant ces cinq jours aucun repas ne nous a été donné.
Seule l’eau était disponible. Pendant les deux premiers
jours, on nous a interdit même les toilettes. Durant ces moments
j’ai eu à connaître d’une manière indirecte
les affres de la torture à travers les récits de mes compagnons
de cellule.
Mercredi 19 septembre 1994. Il était 15 heures quand un policier
appela du premier étage le gardien de la geôle lui demandant
de me monter pour l’interrogatoire. Mes compagnons de détention
conscients de ce qui m’attendait me regardèrent avec pitié et
prièrent Le Tout Puissant d’alléger mes peines. On
me sortit, menottes aux poings et la veste sur le visage. D’après
les voix, il me semblait qu’il y avait quatre ou cinq personnes
dans cette salle d’interrogatoire.
J’étais debout et dès mon arrivée des questions
commençaient à fuser de partout, me demandant en particulier
où se trouvait H. Au même moment, je reçus des coups,
sans pouvoir les parer car j’avais le visage recouvert par ma veste.
Les insultes, les grossièretés accompagnaient chaque question,
tout comme les coups. Deux coups de matraque à l’abdomen
me firent plier en deux. Non satisfaits de mes réponses, ils passèrent à un
degré supérieur dans la bestialité et la sauvagerie.
Je n’avais jamais pensé que des Algériens avaient
une haine aussi profonde contre d’autres Algériens, moi
qui avais échappé à la mort à la suite d’un
attentat de l’OAS me visant en 1962. On m’attacha à un
banc en bois, les poignets fixés par des menottes et les pieds
ligotés par une corde. On éteignit la lumière et
on me mit un chiffon sur le visage. Je ne pouvais plus respirer. L’un
des tortionnaires me boucha les narines et un autre me versa de l’eau
mélangée à du Sanibon (désinfectant) dans
la bouche. C’était de l’eau utilisée par les
femmes de ménage au commissariat. L’épreuve se répéta à trois
reprises. Au même moment d’autres me donnaient des coups
de pied et de poing. C’était atroce comme douleurs et je
ne pouvais pas bouger pour parer les coups.
Cela dura près d’une heure. Pour moi, cela durait une éternité.
Des questions concernant mon appartenance et mes activités politiques
me furent posées. Je ne pouvais plus respirer, j’étais
asphyxié. Puis on me détacha et on m’enleva le chiffon.
J’ai pu happer une bouffée d’oxygène après
une heure de calvaire. J’étais trempé d’eau.
On me ramena ainsi à la cellule située à l’étage
inférieur me demandant de réfléchir. Ils me laissèrent
tranquille pendant une semaine. Dans la cellule c’était
une véritable torture morale car à chaque fois qu’on
entendait frapper où qu’une porte s’ouvrait à l’étage
supérieur, chacun pensait que son tour était arrivé.
Lors de la deuxième séance, ils me mirent torse nu et m’assenèrent
des coups au dos avec un gros bâton, et ce pendant près
d’une demi-heure. J’avais échappé cette fois-ci
au supplice du chiffon et à l’asphyxie.
Tendu et endolori par les coups, je vivais aussi le supplice de mes compagnons
d’infortune. C’est ainsi que l’un d’eux a été isolé dans
un WC, dans le noir, menottes aux poings, et ce pendant deux jours puis
a été à plusieurs reprises torturé.
La gégène (électricité) chère à Bigeard
a été pratiquée sur plusieurs personnes dans ce
centre. Des électrodes étaient placées sur le sexe
et les mamelons.
Les tortionnaires de ce centre avaient une sorte de gourdin avec une
boule à l’extrémité (qui avait une consistance
de bois bien qu’on ne pouvait rien distinguer dans l’obscurité)
avec lequel ils frappaient les organes génitaux.
L’un des co-détenus, à la troisième séance,
fut déshabillé et ligoté. On l’arrosa avec
un tuyau d’eau froide et on ouvrit la porte pour créer un
courant d’air et ce pendant près de deux heures. On entendait
de notre cellule ses gémissements. Par son poids et la fatigue,
les menottes avec lesquelles il était suspendu créèrent
une véritable strangulation des poignets. Au bout de deux heures,
un tortionnaire vint l’interroger en l’avertissant qu’en
cas de réponses non satisfaisantes, il le laisserait ainsi suspendu
durant deux jours. Il finit par le relâcher et lui demanda comme
pour moi de réfléchir. Il était trempé jusqu’aux
os. On le remit dans le W.C., attaché et isolé.
Il est à noter que lors d’une visite impromptue, le chef
de sûreté de daïra, un certain Rachid surnommé « Yeux
bleus », découvrit le malheureux dans cette position inconfortable
et s’écria : « Nous n’avons pas affaire à un
sanglier, non ? » Le supplicié ne fut détaché qu’au
deuxième jour et ce, malgré les « injonctions » de
leur chef. L’un des geôliers lui sécha son linge par
pitié.
À
sa deuxième séance, après le chiffon, la gégène
et les bastonnades, on lui donna un produit à boire. Il nous raconta
par la suite, qu’en le buvant, il avait senti une sensation d’anesthésie
de ses lèvres et de sa bouche. Il présenta juste après
un malaise et s’évanouit. Ce n’est qu’après
avoir vomi qu’il se senti relativement soulagé. Cette fois-ci
on le mit dans une cellule. Je lui ai donné un peu de lait qui
me restait et que mes parents ont pu me ramener avec l’accord tacite
du geôlier. Depuis, il n’a plus été torturé jusqu’à sa
comparution devant le juge d’instruction.
Il y a aussi un deuxième cas que je voudrais relater pour l’Histoire.
Il y avait parmi nous un jeune citoyen de 24 ans qui était là depuis
vingt-trois jours. Je l’avais trouvé déjà à mon
arrivée. Il était dans un état de délabrement
physique et psychique inquiétant. Il présentait une plaie
infectée de ses testicules, provoquée par les tortures
subies. La plaie non seulement suppurait mais saignait aussi. Il s’agissait
d’une véritable castration. On voyait l’un des testicules
sortir avec son réseau veineux. L’un de nous, secouriste,
a pris son courage à deux mains, a pu lui remonter le testicule
et le maintenir avec un chiffon. On lui conseilla de ne pas bouger pour
que la cicatrisation puisse s’opérer rapidement. Le soir,
une fièvre avec frissons et sueurs le faisait grelotter. On le
recouvrait avec nos vestes et nos pulls et on priait pour lui. Tout soin
lui était interdit par les tortionnaires. Heureusement qu’il
fut après cela, « dispensé » de torture. Il
fut incarcéré un mois plus tard à la prison d' El-Harrach.
Le troisième cas que j’ai vu et que je voudrais porter à la
connaissance de l’opinion publique est celui de B. Kamal, 23 ans
qui a été arrêté à son domicile situé à Oued
Ouchayah le 19 janvier 1994 après que des « nindjas » aient
pris d’assaut son domicile tuant son cousin sommairement de deux
balles dans la tête. Lui, a été blessé à la
main gauche et ramené vers deux heures du matin, pieds nus et
sans soins malgré l’hémorragie.
C’est nous-mêmes qui l’avons « soigné » dans
la cellule avec les moyens de bord.
Dans la même semaine, malgré sa blessure non traitée
et infectée il fut torturé à trois reprises. Son
bras était oedématié et cyanosé. Ce n’est
que dix jours plus tard que son état commença à s’améliorer,
mais sa main restait inutilisable et déformée. Il a été incarcéré à Serkadji
le 9 février 1994.
Personnellement j’ai passé 51 jours en garde à vue
au même lieu. On m’a fait signer un PV la veste sur la tête
et à genoux, en me mettant un stylo entre les doigts et en guidant
ma main. J’ai seulement paraphé en écrivant mes initiales.
Lors de mon passage chez le juge d’instruction alors que je m’attendais à être
incarcéré, on me dit que j’étais libre !!
Yazid Bachir.
El-Madania le 12 mars 1994
Ykrelef-Abdesssamad Mazari, 1994
En 1978, j’ai été recruté au sein de la police
communale d’El-Affroun et en 1984 j’ai été intégré au
sein de la sûreté nationale (El-Affroun).
Un certain jour d’avril 1994 le commissaire Daci Nacereddine me
demanda d’opérer des arrestations dans certains quartiers
de la ville, ville où j’habite et où je suis respecté par
mes concitoyens. Cette opération que me demandait le commissaire
n’était pas dénuée d’arrière-pensées,
car c’était un moyen de se débarrasser de moi. Devant
ce danger, je demandais, comme un certain nombre de collègues
qui refusaient l’arbitraire, mon congé.
Il me fut refusé. Je pris alors un congé de maladie de
dix jours qui fut considéré par le commissaire comme étant
un certificat de complaisance.
Je fus suspendu sur le champ. Je suis parti alors avec un collègue
au Maroc et on a demandé le statut de réfugié politique
auprès du H.C.R. de Casablanca. Non seulement notre demande fut
refusée mais aussi nous fûmes expulsés par la police
marocaine.
Je me suis alors réfugié à Oran ou j’ai trouvé un
emploi de crémier à Aïn-Turk. Puis je suis resté une
quinzaine de jours à Tlemcen chez les parents de mon ami Abderrahmane,
ex-collègue de travail.
Le 30 juillet 1994, après mon retour depuis quelque temps à El-Affroun,
je fus arrêté vers midi par des ex-collègues de police à mon
domicile.
Je fus gardé 48 heures au commissariat d’El-Affroun sans
boire ni manger. Mes ex-collègues étaient gênés.
Puis je fus transféré vers Blida (P.J.) où je fus
sauvagement torturé, sans pitié, en me collant des accusations
sans fondements ni preuves, et ce durant 11 jours. Je fus ensuite transféré à l’ONRB
de Châteauneuf d’Alger dans des conditions difficiles où j’ai
passé 7 jours dans une geôle souterraine. On me conduisait à l’interrogatoire,
le visage caché par une cagoule et on m’ordonna de signer
le P.V., les yeux bandés, sans savoir de quoi j’étais
accusé, et sous la menace de me torturer à nouveau en cas
de refus.
Je fus présenté au juge d’instruction le 16 août
1994 et je fus incarcéré à la prison d’El-Harrach.
Ykrelef-Abdesssamad Mazari
Ex-brigadier de police
Prison d’El-Harrach, le 26 août 1994
Zaoui Said, 2001
A 70-year-old former member of a banned Islamist organization has reportedly
been tortured while in security force detention. Amnesty International
believes that he is at risk of further torture and fears for his safety.
Said Zaoui, a former member of the banned Front islamique du salut (FIS),
Islamic Salvation Front, was arrested on 7 February 2001 in Dellys, a
coastal town some 100 kilometres east of the capital, Algiers. He was
taken to a nearby security force base, where he remains in detention.
Other detainees, who were arrested at the same time and later released,
have reported that he has been tortured.
Said Zaoui was arrested with about 20 other people following a recent
bomb attack against a military unit in the area. All but Said Zaoui were
released without charge after two or three days. The security forces
apparently used torture to extract information from the detainees, all
of whom were reportedly beaten. Some also had electricity applied to
their bodies, others were made to swallow dirty water through a cloth
placed in their mouths.
Zemzoum Nawal, 1997
Arrêtée à son domicile près d’Alger
le 15 octobre 1997 par des hommes en civil qui l’ont conduite dans
un véhicule banalise vers une destination inconnue. Sa mère
l’a recherchée au commissariat mais sans résultats.
Ce n’est que le 10 novembre 1997 qu’elle réapparut.
Elle raconte :
Des hommes armés sont venus à mon domicile situé près
d’Alger, m’ont embarquée dans une voiture de marque
Daewoo. Après plusieurs kilomètres de trajet on est arrivé dans
un grand immeuble surveillé par des policiers (pendant tout le
trajet il m’était interdit de voir et je gardais constamment
la tête entre les genoux).
Ensuite ils m’ont conduit dans un bureau pour me questionner sur
mon mari. Comme je persistais à dire que je ne savais rien, deux
hommes m’ont couvert les yeux avec un tissu et m’ont emmenée
dans une autre salle de torture. Une fois sur place, ils m’ont
attachée les mains avec une corde et m’ont versé de
l’eau et du savon dans la bouche et dans le nez a plusieurs reprises,
et m’empêchaient de respirer en mettant sur la bouche et
les narines un chiffon sale qui dégageait une odeur et un goût
nauséabonds. Cette manière de torturer vous met dans un état
oú vous franchissez la frontière de la mort chaque fois
que vous perdez complètement le souffle jusqu’à l’asphyxie
totale et votre bourreau joue avec la vie et la mort en mettant et ôtant
le chiffon et en déversant des quantités inimaginables
d’eau a sa guise.
Devant mon silence à leurs questions dont je ne connaissais pas
les réponses, ils me brûlèrent la main gauche avec
des cigarettes. Les deux hommes m’injuriaient, me menaçaient
de mort et me disaient des mots que je n’oserai raconter. Le lendemain,
ils m’ont mis dans une cellule ou je suis restée quatre
jours avant d’être présentée à un tribunal.
Le juge a refusé d’informer ma famille et je ne sais pour
quelle raison on me priva de ma liberté jusqu’au 10 novembre
1997 où j’ai enfin pu voir ma famille et surtout ma fille âgée
de deux mois pour laquelle je m’inquiétais car je l’allaitais.
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