Algérie
: La machine de mort
Rapport établi
par Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, octobre 2003
Annexe 3: Témoignages
A B CD FG HI K L M OR S T XYZ
L
Labada
Brahim et Khider Abdelkrim
Lafri Khaled
Lamdjadani Noureddine
Laribi
Lyès
Lazreg Nacera
Lounaouci Fateh
Labada Brahim et Khider Abdelkrim, 2002 Brahim Ladada et son voisin
et ami Abdelkrim Khider, deux commerçants âgés
d’une trentaine d’années résidant à Dellys,
ville côtière située à l’est d’Alger,
ont été arrêtés à leur domicile dans
l’après-midi du 23 mars 2002. Selon leurs familles, les
deux hommes ont été appréhendés à une
heure d’intervalle par des agents de la sécurité en
civil accompagnés de policiers du commissariat de Dellys en uniforme.
Personne ne leur a présenté de mandat d’arrêt
ni expliqué la raison pour laquelle ils étaient arrêtés
ainsi que l’exige la législation algérienne. Après
leur arrestation, leurs domiciles respectifs ont été fouillés.
Au début de cette année, Brahim Ladada et Abdelkrim Khider
ont été cruellement torturés en détention
par les forces de sécurité algériennes. Ils auraient
en outre été contraints de faire sous la dictée
de leurs tortionnaires des déclarations par lesquelles ils reconnaissaient
entretenir des liens avec, d’une part, un groupe armé et,
d’autre part, un avocat algérien défenseur des droits
humains vivant en exil en Suisse. Amnesty International croit savoir
que Brahim Ladada et Abdelkrim Khider ont été arrêtés
et torturés pour avoir signalé à cet avocat des
cas de violations des droits humains perpétrées par les
forces de sécurité.
Ignorant où ces derniers avaient été emmenés,
leurs familles ont contacté les autorités de la police
locale qui leur ont indiqué que les deux hommes avaient été transférés
dans une base de la sécurité militaire située à Ben-Aknoun,
non loin d’Alger, à environ 200 kilomètres à l’ouest
de Dellys. Toutefois, la police n’a pas été en mesure
d’indiquer ou n’a pas voulu indiquer aux familles les motifs
de l’arrestation des deux hommes, qui n’ont pas pu recevoir
la visite de leurs proches à la base de la sécurité militaire
en question.
Brahim Ladada et Abdelkrim Khider ont été détenus à la
base de Ben-Aknoun une douzaine de jours, c’est-à-dire la
période maximum pendant laquelle, aux termes de la législation
algérienne, des personnes peuvent être maintenues en détention
sans inculpation avant d’être présentées devant
un juge. Les deux hommes n’avaient pas le droit de recevoir la
visite de leur famille, d’un avocat ou d’un médecin,
et ils auraient été torturés à maintes reprises.
Ils auraient été entièrement déshabillés
et seraient restés nus pendant toute la durée de leur séjour à la
base. Ils ont déclaré avoir été battus, à plusieurs
reprises, à coups de matraque et de tuyau en plastique et avoir
subi le supplice du « chiffon », méthode de torture
qui consiste à enfoncer un morceau de tissu dans la bouche de
la victime, puis à verser à travers ce tissu de l’eau
sale mélangée à un produit détersif et autres
impuretés pour faire gonfler l’estomac du supplicié.
Après leur séjour éprouvant à la base de
Ben-Aknoun, Brahim Ladada et Abdelkrim Khider auraient été présentés
devant un juge d’instruction, puis inculpés pour appartenance à un « groupe
terroriste armé » et pour apologie des actions de ce groupe.
Ils ont ensuite été transférés à la
prison de Serkadji à Alger. Leurs proches n’ont pas été informés
de ce transfert. Ils ne l’ont appris que cinq jours plus tard environ,
lorsque d’une manière fortuite les parents d’un autre
détenu leur ont dit que les deux hommes avaient été vus à la
prison.
Lafri Khaled, 1994
J’ai été arrêté le mardi 7 juin 1994
aux environ de 2 heures du matin, à mon domicile sis à El-Harrach
au 10, rue Djebel Bouzegza. La police a procédé à une
fouille brutale de mon logement et de mon cabinet médical situé à la
même adresse au 1er étage.
J’ai été gardé à vue au commissariat
central d’Alger, dans une cellule d’isolement, durant quarante
jours. J’ai été torturé sauvagement pendant
la journée du 9 juin et la nuit du 10 juin jusqu’à 3
heures du matin dans une salle souterraine. On m’a appliqué la
technique du chiffon, d’une atrocité sans pareille, et j’ai été roué de
coups de matraque sur toutes les parties du corps, en particulier sur
les jambes, les bras et le visage. J’ai été ensuite
transporté dans un état subcomateux le matin du 10 juin
1994 dans un bureau où on m’a obligé à signer
un procès-verbal qui a été tapé entre 3 heures
et 8 heures, sans le lire, ni même le voir, mes yeux étant
bandés.
J’ai été ensuite mis dans une cellule souterraine
glaciale, en isolement total, jusqu’à la présentation
au tribunal.
On m’a fait sortir à plusieurs reprises pour m’interroger.
On m’a battu, car à chaque fois je niais les pseudo-aveux
extorqués sous la torture. Pendant tous ces interrogatoires j’avais
les yeux bandés.
Le 19 juin, les policiers m’ont emmené de force pour leur
indiquer le domicile du professeur Moulay, doyen de l’Institut
de mathématiques, qui habitait El-Harrach. Notre fourgon a stationné à quelques
mètres de son domicile, vers 13 heures, devant le tribunal d’El-Harrach.
Vers 13 heures 20, j’ai vu le Pr Moulay sortir avec ses deux enfants.
Il a été ensuite filé par une autre voiture puis
kidnappé sur l’autoroute.
Au vingtième jour, j’ai été interrogé « gentiment » sans
brutalités et on m’a prié de dire toute la vérité sans
avoir à craindre d’être frappé ou torturé.
C’est là que j’ai nié et démenti catégoriquement
tout ce que j’avais dit sous la torture.
J’ai été présenté au quarantième
jour au parquet d’Alger, après guérison des différentes
blessures que j’avais aux pieds, aux mains, aux jambes et au visage.
Je n’ai pas signé d’autres PV en dehors de celui du
troisième jour. J’ai cru jusqu’au dernier moment que
les policiers allaient avoir l’honnêteté de procéder à la
rédaction d’un autre PV, étant donné qu’ils étaient
convaincus que j’avais menti sous la torture.
Concernant les pseudo-aveux extorqués sous une torture qui m’avait
fait craindre la mort à certains moments, du fait des coups violents,
je les nie catégoriquement et les réfute en totalité.
En fait, il s’agit d’un scénario, d’un montage
machiavélique que j’ai imaginé, sur les orientations
et les suggestions de la police, pour échapper aux affres de la
torture, et en me basant sur la lecture des journaux et la rumeur de
la rue.
A
— Accusations d’appartenance à un « groupe terroriste » et
d’assassinat d’intellectuels
Il s’agit d’accusations complètement fantaisistes
et préfabriquées dont la finalité m’échappe.
Je ne comprends absolument pas pourquoi on essaie de me coller ces crimes
auxquels je suis absolument étranger et que je nie farouchement.
Toutes les déclarations que j’ai pu faire sous la torture
sont fausses et imaginaires. Il n’y a rien de vrai, absolument
rien. Je ne comprends pas de quoi il s’agit vraiment, ce qui accroît
ma perplexité et mon sentiment de complot. Car j’ai été « dénoncé » en
1993 par un certain Zeghmoune Mustapha, qui est mon voisin. Il est actuellement
emprisonné à Berrouaghia. Selon lui, il aurait été témoin
dans mon cabinet médical de la venue de plusieurs terroristes
armés dont l’un était blessé et auquel j’aurais
prodigué des soins. Ceci est bien entendu faux.
La question la plus importante que je me pose est : pourquoi la police
ne m’a-t-elle pas inquiété à cette époque-là,
en 1993 ? Pourquoi a-t-elle attendu plus d’une année pour
m’arrêter ?
La réponse, à mon sens, est à rechercher du côté d’une
affaire préfabriquée, d’un montage policier pour
me faire porter le chapeau dans une affaire à laquelle je suis
entièrement étranger et dont j’ignore les tenants
et les aboutissants. Ceci est mon sentiment profond, car les questions
qui m’ont été posées par la police portaient
sur l’existence hypothétique d’une organisation terroriste
affiliée à la Djazaara et dont le rôle est l’assassinat
d’intellectuels anti-islamistes.
Le nom du docteur Thabet revenait avec insistance lors des interrogatoires
sous la torture, et on a fini par me faire admettre que je travaillais
sous ses ordres, en ce qui concerne les crimes contre les intellectuels.
En fait, cette personne m’est complètement étrangère.
Je ne le connais que de vue. Je n’ai jamais échangé la
moindre parole avec lui, et il n’a jamais mis les pieds dans mon
cabinet médical. Ceci est facilement vérifiable au niveau
du voisinage ainsi qu’auprès de ma secrétaire et
de mon technicien-radiologue qui peuvent confirmer ne l’avoir jamais
vu ; de même qu’il serait incapable de décrire l’agencement
du cabinet, étant donné qu’il ne s’y est jamais
rendu.
Le professeur Moulay Mohamed Saïd, doyen de l’Institut de
mathématiques de l’université de Bab Ezzouar, a été également
cité. Il s’agit d’un ami d’enfance et d’un
ancien camarade de classe au lycée Amara Rachid, que nos itinéraires
universitaires ont éloigné jusqu’à ces dernières
années, où je l’ai revu à l’occasion
de deux consultations à mon cabinet, l’une pour son fils
et l’autre pour une jeune parente à lui. J’ai donné son
nom sous la torture. Je n’ai aucune relation d’aucune sorte
avec lui. Tout ce que j’ai dit sur lui a été extorqué sous
la torture. Tout est faux et imaginaire.
Le docteur Salah-Eddine Sidhoum est également un ancien camarade
de classe au lycée Amara Rachid, que j’ai connu en 1962.
Je l’ai également cité sous la torture de manière
arbitraire. Son nom m’est venu avec celui de Moulay. Nous avons
des relations amicales sans plus.
M. Cherfaoui Ahmed est un ami de longue date, depuis 1975. J’ai également
cité son nom sous l’effet de la torture. En fait, je ne
le vois plus depuis quelques années. Aucune réunion d’aucune
sorte n’a été faite chez lui.
Le docteur Lamdjadani m’était totalement inconnu. Je ne
l’ai jamais vu auparavant. Je l’ai rencontré pour
la première fois de ma vie au commissariat central au vingt-cinquième
jour de ma détention.
M. Belhamri Messaoud est un voisin et ami avec lequel j’ai des
relations amicales. Il est innocent de toutes les accusations que j’ai
portées contre lui sous l’effet de la torture.
Toutes les autres personnes que j’ai citées sous la torture
sont des voisins complètement innocents des accusations que j’ai
portées contre eux : ce sont MM. Redouane Mohamed, Boudra Ali
et Aït Issad Ali.
M. Aït Amour Bachir est un voisin de palier, je sais seulement qu’il
est recherché par la police. J’en ignore les raisons exactes.
Quant à MM. Amarache Lyazid et Bouzina, ce sont des étudiants
dont je connais les parents, et qui habitent Belfort. J’ignore
tout de leurs activités.
Concernant les « assassinats d’intellectuels » que
j’ai « revendiqués » sous une torture atroce,
j’affirme qu’il s’agit d’un mensonge grossier
que j’ai inventé en me basant sur la lecture des journaux,
sur les suggestions insistantes des policiers, et sous la torture.
B — Accusations portées contre moi concernant les soins
que j’aurais prodigués à des terroristes
Encore une fois, je m’élève en faux et je démens
de façon catégorique avoir soigné un quelconque
terroriste. Je reconnais seulement avoir vu à ma consultation
dans mon cabinet et traité le plus normalement du monde un certain
nombre de citoyens victimes de blessures balistiques, depuis l’ouverture
de mon cabinet en novembre 1988.
En mon âme et conscience, je n’ai pas le sentiment d’avoir
commis d’actes contraires à l’éthique et à la
morale médicale. Aucun texte d’aucune sorte ne nous a été adressé par
le ministère de la Santé nous obligeant à déclarer
les blessés par balles.
Docteur Lafri Khaled, chirurgien.
Prison d’El-Harrach, le 25 juillet 1994.
Lamdjadani Noureddine, 1994
Nous sommes le 17 juillet
1994, jour de ma présentation par les
services de police au juge d’instruction de la cour spéciale
d’Alger.
Je suis presque content d’aller en prison car pour moi c’est
la fin d’un cauchemar qui aura duré deux mois jour pour
jour.
C’est en effet le 17 mai 1994, répondant à une convocation
de la 7e Brigade de répression du banditisme, que je me rends
au commissariat central du boulevard Amirouche, et c’est là que
je vais être séquestré et torturé sans motif
apparent. La torture est pratiquée systématiquement, à la
recherche d’aveux forcés. Le calvaire dure jusqu’à ce
que le torturé invente un scénario plus ou moins suggéré par
les tortionnaires, ou résiste parfois jusqu’à la
mort.
Le supplice du chiffon m’a été appliqué dès
les premières questions de l’interrogatoire. Menotté,
les mains derrière le dos, j’ai été attaché avec
un câble d’acier sur un banc de bois ; puis on m’a
bâillonné avec mon tricot de corps et obligé à ingurgiter
d’importantes quantités d’eau. Pendant cet affreux
supplice qui a duré presque deux heures, les coups de bâton
sur la tête et les deux pieds pleuvaient pendant que quelqu’un
d’autre tirait sur les menottes avec un bâton. Les pieds
gonflés d’œdème, les vomissements répétés,
l’estomac gonflé comme une outre, les douleurs généralisées
n’étaient qu’une première étape.
Le torturé, pour échapper à la torture, va inventer
un scénario plus ou moins cohérent où il va s’empêtrer
et dont il ne pourra plus sortir de peur d’être de nouveau
torturé. Un véritable cercle vicieux va s’instaurer
car, après ces premiers aveux « spontanés »,
l’interrogatoire va s’interrompre pendant plusieurs jours.
Les séquelles physiques entraînées par les coups
reçus vont de la simple perte de sensibilité de la peau
au niveau des mains due aux menottes serrées, aux hémorragies,
plaies et douleurs liées aux fractures. Dans mon cas, les coups
de poing sur les yeux ont entraîné des douleurs oculaires
et une baisse de l’acuité visuelle, des hémorragies
nasales et des plaies multiples. Des douleurs costales gauches dues aux
coups de pied sur les côtes, m’empêchant de respirer,
ont persisté pendant plus d’un mois.
Au niveau des geôles du commissariat central, j’ai eu connaissance
de cas de tortures qui dépassent l’imagination : un jeune
homme a eu le tibia découpé à la baïonnette
; un autre, attaché à une échelle et précipité à terre à plusieurs
reprises jusqu’à avoir le crâne fêlé,
d’où s’écoulait un liquide visqueux, d’autres
encore avaient reçu des coups de ciseaux à la tête.
La nuit du troisième jour de détention j’ai été transféré vers
un autre centre de torture dépendant de la sécurité militaire
(Châteauneuf).
Transporté dans la malle d’une voiture, menotté et
la tête recouverte, on m’a fait croire que ma dernière
heure était arrivée et qu’on allait me liquider.
À
l’arrivée, je fus isolé dans une cellule pendant
vingt jours.
Dès le lendemain, interrogé sur des personnes que je ne
connaissais pas, je fus à nouveau torturé par le supplice
du chiffon. De ma cellule j’entendais distinctement des cris et
lamentations des personnes torturées, de jour comme de nuit, et
surtout les bruits impressionnants des instruments de la torture. J’entends
encore résonner la perceuse et la scie électrique, les
bruits de chute de corps menottés que l’on balance contre
les murs. La nuit, les tortionnaires ivres « s’amusent » avec
les prisonniers en les frappant avec des bâtons et en les injuriant.
Le nombre des cellules étant réduit par rapport au nombre
de prisonniers, la plupart des victimes étaient attachées
dans les couloirs, aux portes des cellules ou sur des chaises, mains
menottées derrière le dos, un seul W.C. pour tout le monde,
occupé en permanence par deux individus qui ne le quittaient jamais,
et, selon l’humeur du gardien, chacun avait droit à quelques
minutes pour se soulager, en présence de ces deux prisonniers.
Se couvrir la tête était obligatoire, car les gardiens l’exigeaient
expressément. Aucun soin, même si la personne était
gravement blessée (par balle par exemple), n’était
prodigué. Bref, tout cela fut un cauchemar et un calvaire permanent.
Le vingtième jour, j’ai demandé à voir le
colonel auquel j’expliquais que toute cette histoire n’était
qu’un scénario imaginaire monté de toutes pièces.
Aux brimades des gardiens de cellules s’ajoutent des conditions
désastreuses de détention. En effet, aucune literie sauf
le sol glacé en ciment des cellules où règnent le
froid et l’humidité. La saleté de l’endroit
ne fait qu’empirer nos conditions de garde à vue, le savon
est proscrit et l’eau rationnée, la nourriture est parfois
réduite à un croûton de pain.
Pendant les soixante jours de détention, le corps envahi par les
poux, je n’ai jamais eu l’occasion de me laver ne serait-ce
que le visage ou les mains. Les lésions de grattage, ajoutées à la
saleté qui nous envahissait, ont fait que ma peau était
recouverte de plaies suintantes.
Atteint d’une fissure hémorroïdaire, affection nécessitant
une opération chirurgicale en urgence, je demandais au gardien
de signaler mon cas, il me fut répondu que je ne méritais
que la mort et que la cellule serait ma dernière demeure.
Pour des raisons inconnues, on nous frappait avec des bâtons et,
voulant profiter de notre présence dans les geôles, on nous
questionnait sur n’importe quoi.
Mon sort devenait incertain, surtout lors de ces instants où on
nous torturait ou lorsqu’on nous menaçait de nous égorger
avec « le couteau d’un kalachnikov » ou lorsqu’on
me disait que je ne valais pas la valeur d’une balle.
Le ridicule atteignait son paroxysme, lorsque, non seulement on m’auditionnait
les yeux bandés, mais aussi lorsqu’on me demandait de signer
le procès-verbal, les yeux bandés aussi.
Avant de quitter mes tortionnaires, le soixantième jour, je demandais
mes lunettes de vue, ma montre et la somme de 8 000 DA ainsi que mes
papiers que j’avais déposés en entrant. Il me fut
répondu que je n’avais rien en dépôt.
Fait à la prison d’El-Harrach le 9 août 1994
Laribi Lyès, 1992
Dans la nuit du 14 mars 1992
(dixième jour du carême) vers
2 heures du matin, je venais juste de rentrer après avoir assisté à l’anniversaire
de mon copain Omar, quand un groupe d’individus armés, en
civil, a fait irruption dans la maison familiale en brisant tout sur
leur passage, en blasphémant, en insultant mes parents. « Où est
ce chien de Lyès ? », criaient-ils.
Dès que je me montrai, une série de coups s’abattit
sur moi. À cet instant, une de mes sœurs tenta de s’interposer.
La pauvre aurait mieux fait de s’abstenir : elle fut traînée
et frappée devant nos parents, et son honneur a été sauvé in
extremis par un des flics présents dans la maison. Menotté dans
le dos, des échos de pleurs que je garde toujours en mémoire
me parvenaient alors qu’on me poussait dans les escaliers. En sortant
de l’immeuble, je n’ai pas osé lever la tête
vers le balcon, où ma famille se tenait en larmes devant l’indifférence
de mes tortionnaires. Voyant la scène, un des civils, qui portait
un blouson de cuir noir et un jean, brandit son arme dans la direction
du balcon, en blasphémant en lançant des insultes ordurières à ma
mère. À peine arrivés devant leur voiture, un coup
de crosse et un coup de poing me sont tombés dessus et je me retrouvai
dans la malle. Un cauchemar d’une dizaine d’années
venait de commencer. Une seule image ne me quitta plus durant tout le
trajet qui suivit, celle de ma mère en larmes, implorant le Ciel
qu’il ne m’arrive rien. Plus tard, j’ai su que ma mère,
cardiaque et hypertendue a failli mourir cette nuit-là. Elle fut
transférée d’urgence à l’hôpital
après une série d’angines de poitrine, le destin
a voulu que je la revoie.
Quelques instants après le départ, la voiture s’immobilisa
de nouveau. Ouverture des portes, coups sur une porte en métal
(selon l’écho qui m’en parvint), brève discussion
avec une personne qui venait de sortir, puis nous redémarrâmes à vive
allure, jusqu’à ce que la voiture s’arrêtât
encore et qu’un portail s’ouvre. Puis la voiture effectua
quelques mètres à petite allure et stoppa.
Des portes s’ouvrirent. Ricanement entre flics, qui se dirigèrent
vers la malle. On m’ordonna de baisser la tête et de la mettre
entre mes jambes. Quelques pas plus tard, en rentrant dans l’immeuble à gauche
par-derrière, je me retrouvai devant un policier que j’ai
appris à appeler harress (gardien ou geôlier). Derrière
un bureau, et en face de lui, une cellule remplie d’individus.
Fouille systématique, lacets, ceinturon, argent et papiers enlevés.
Ouverture de la porte d’une cellule.
Cette cellule faisait deux mètres sur trois, sans toilettes mais
avec des barreaux, raison pour laquelle elle était éclairée.
En entrant j’ai retrouvé Kamel, un des étudiants
de l’UEA. Il était allongé sur un carton. Il me fit
une place devant lui, et me suggéra de retirer mes souliers pour
m’en faire un oreiller, d’enlever ma veste, de me couvrir
avec, et d’essayer de me reposer. Il m’apprit que j’étais
dans le commissariat de Bâb Ezzouar, dont notre université dépendait
administrativement.
La cellule était pleine à craquer. Se trouvaient là des
droits communs et des politiques. J’ai reconnu certains visages,
ceux d’étudiants que j’avais vus lors des assemblées à l’université.
Constatant que je ne pouvais fermer l’œil, pour me réconforter,
Kamel m’a raconté que son interrogatoire s’était
passé de façon normale, et qu’on ne lui reprochait
absolument rien, à part sa participation à des meetings à l’intérieur
du campus. D’après un flic qui habitait son quartier et
qui travaillait là, il serait relâché dès
le lendemain. Cependant, mon angoisse ne cessait de croître, et
plus le temps passait, plus la pression augmentait. Aux premières
lueurs du jour intervint le changement du geôlier, après
qu’il eut fait l’appel des noms de tous les détenus.
Quelques instants plus tard un officier et deux de ses adjoints se présentèrent
devant les grilles, une feuille à la main. Ils demandèrent
au geôlier de faire sortir quatre personnes arrêtées
la veille pour des délits de droit commun. Quelques minutes plus
tard, ils revinrent chercher trois autres personnes, des militants du
FIS qui séjournaient depuis un bon moment dans ce commissariat.
On avait attendu que les séquelles des interrogatoires soient
disparues pour les présenter devant un juge. Cette pratique était
habituelle au début des événements ; par la suite,
quand les choses auront pris une autre tournure, les flics se permettront
même le luxe de frapper les accusés devant le juge.
La cellule devint plus spacieuse, ce qui me permit de marcher un peu
pour faire circuler le sang. Entre nouveaux, nous essayions de nous donner
un peu de courage, quand soudain les flics revinrent à la charge
et appelèrent Kamel. Croyant qu’il allait être relâché,
je lui donnai notre numéro de téléphone afin de
réconforter ma mère. Mais je le retrouverai quelques jours
après au centre de transit du Lido.
Un peu plus tard, trois reîtres sont venus me chercher. L’un
d’eux, en jean, très costaud, la coupe militaire, la moustache
fournie et les yeux noirs, allait mener l’interrogatoire. C’était
l’officier. Le deuxième, de corpulence moyenne, parlait
avec un accent de l’ouest. Ce dont je me souviens du troisième,
c’est qu’il était plus petit. Au sortir de la cellule,
on me mit les menottes dans le dos, on me dirigea vers un bureau situé à côté de
la porte par laquelle j’étais arrivé la nuit précédente.
En entrant, à peine avais-je eu le temps de remarquer ce qui se
trouvait dans ce bureau — une table, une chaise, une bassine et
une échelle -, qu’une série de coups de poings, de
pieds et de matraques, puis une prise de judo, des insultes et des blasphèmes
déferlaient sur moi. On me demandait de révéler
des noms et de dire pour le compte de qui je travaillais, puis on me
promit de ne plus me toucher et de me présenter le jour même
chez le juge.
Ne comprenant même pas de quoi ils m’accusaient, en larmes,
je les suppliais de me donner au moins les raisons de ma présence
dans ce bureau, afin de pouvoir me défendre. Prenant cela pour
une moquerie, un des trois policiers m’a juré que, si je
ne prononçais pas un nom, il attenterait à ma dignité.
Ne sachant quoi dire, j’ai reconnu que la nuit précédente,
avec un gars du quartier, nous avions cambriolé une maison pas
loin de chez moi. Constatant le mensonge et prenant ça pour une
feinte, ils m’ont déshabillé de force. Ils m’ont
allongé sur le ventre, et l’un d’eux commençait à me
caresser les jambes quand son supérieur lui a ordonné d’arrêter
: il allait essayer de me rafraîchir la mémoire. Il a commencé à citer
des noms, dont je connaissais certains et d’autres non. Il m’a
demandé de lui rapporter des détails sur chacun d’eux,
et si je connaissais leurs activités. J’ai répondu
que l’un d’eux était communiste, que l’autre était
islamiste, alors que le troisième était un copain d’études
d’origine libanaise. « Et qui appartient au Hezbollah »,
répliqua le flic. Je lui ai dit que ce n’était pas
mon problème. Me crachant au visage, il a ordonné de me
faire passer au « chiffon ». Ils m’ont alors enfoncé un
chiffon sale dans la bouche, m’ont basculé la tête
dans un seau d’eau mélangée avec l’une de leur
saleté, du grésil ou quelque chose d’autre, jusqu’à ce
que je suffoque. Ils m’ont fait subir l’épreuve du
chiffon plusieurs fois. Je suffoquais, mes yeux étaient injectés
de sang, ma tête pesait une tonne, mais ça ne les arrêtait
pas. Ils se relayaient et y prenaient du plaisir. Au bout d’un
moment, je me suis évanoui. Je fus réveillé par
des gifles. Pour varier les distractions, ils me firent alors subir l’épreuve
de l’échelle. (Une fois ligoté à l’échelle,
on vous balance dans le vide, le hasard seul décidant de la façon
dont vous retombez.) J’avais des hématomes sur tout le corps,
tous mes os me faisaient mal, et ça les faisait rire.
J’étais à l’agonie, enflé de partout,
quand ils ont décidé de me ramener en cellule et m’ont
ordonné de me rhabiller. Le responsable de cet interrogatoire
m’a juré que ce serait de pire en pire si je ne me décidais
pas à parler. Puis il continua sur sa lancée :
—
Tu veux que je te donne un conseil, ne t’entêtes pas, tu
es quelqu’un de bien. Tu sais que je t’ai entendu parler à plusieurs
reprises ? Il faut le dire, tu es un sacré orateur, tu aurais
pu être chef de n’importe quel parti. Ne me déçois
pas, ne me force pas à te faire du mal et dis-moi tout, absolument
tout, sur le MUDCP, et je te jure que personne ne te fera plus aucun
mal, et ainsi tu seras tranquille. Quant au reste, c’est aux autres
de décider et ce n’est pas à moi.
La cellule s’est refermée sur moi. Ceux qui étaient
encore là furent abasourdis de me voir dans un tel état.
Un jeune homme s’approcha de moi et m’appela par mon prénom.
Il me dit qu’il était étudiant à Bab Ezzouar
et que son copain venait de la faculté du Caroubier. Ils m’ont
donné un coup de main pour m’allonger, me demandant si j’avais
envie de rompre le jeûne. J’ai esquissé un sourire
en leur disant que je venais de boire presque tout un seau, mais que
ce n’était pas une raison pour ne pas continuer ma journée
de jeûne. J’ai cependant rincé ma bouche pour enlever
l’odeur qui restait à l’intérieur, et passé un
peu d’eau sur mon visage en prenant soin de ne pas salir la cellule,
car je risquais les foudres du geôlier.
Me voyant un peu reposé, l’un de mes compagnons me suggéra
de faire comme les autres, d’inventer un scénario afin d’éviter
tous ces sévices. Ainsi je compris pourquoi ils étaient
tout intacts : il suffisait d’être une balance et le tour était
joué. Je leur ai expliqué que, si j’inventais un
scénario, les policiers se rendraient compte que c’était
un bobard et la tentative de dissimulation ne ferait qu’aggraver
mon cas. Ils pourraient alors être tentés d’utiliser
n’importe quel moyen pour m’arracher les informations que,
selon eux, j’essayais de dissimuler. Dieu seul sait d’ailleurs
si j’avais des aveux à faire, et dans quel sens. Insistant,
ils me conseillèrent de rassembler les noms cités par les
policiers, d’y ajouter ceux qui s’étaient déjà fait
connaître pour leur appartenance au MUDCP lors de l’annonce
de sa création, ainsi que la liste des personnes déjà arrêtées
dont les noms étaient affichés à l’université de
Bab Ezzouar. « Celui qui t’a mis dans cette merde se trouve
certainement dans ce groupe-là. Et voilà, tu es tranquille »,
conclurent-ils.
Quelques minutes avant la rupture du jeûne, le geôlier qui
venait de prendre son tour de garde de nuit nous a demandé si
nous avions de l’argent, pour nous acheter à manger. Nous
lui avons répondu oui, mais qu’il était à l’enregistrement.
Il repartit et revint un peu plus tard avec du pain et du lait, puis
il nous fit sortir pour faire nos besoins. La nuit fut très longue.
L’angoisse augmentait au fil des heures.
Le lendemain, dès les premières heures du service, une équipe
un peu plus importante en nombre, avec toujours le même chef, est
venue me chercher. D’emblée, je leur annonçai que
je voulais parler. Ils ont souri, puis ils m’ont fait entrer dans
un autre bureau, de l’autre côté des toilettes, d’où l’on
fit sortir une personne qui avait déjà été interrogée.
On me fit asseoir à sa place. Nouvelle feuille. J’ai commencé à leur
parler du MUDCP, de sa création à la faculté centrale,
de ses raisons d’être, et du but tracé par ce mouvement
pour faire abdiquer le pouvoir en paralysant toutes les universités,
parsemant mon écrit de quelques noms de personnes déjà arrêtées.
Grand sourire sur le visage de l’officier. Il me dit que, même
si je dissimulais encore certaines choses, lui était un homme
de parole et nul ne me toucherait tant que je serais dans ce commissariat.
Le jour suivant, au matin, on est venu me chercher, cette fois pour signer
un procès-verbal. J’entrai dans le bureau, on m’y
laissa seul avec un inspecteur. Après les premières formalités
et quelques questions et réponses, l’inspecteur me dit de
répondre comme il me semblait, que c’était les nouvelles
directives. Arrivés à la question de mon appartenance au
MUDCP, je lui ai répondu non. Dieu m’est témoin,
je n’avais rien à voir de près ou de loin avec ce
mouvement, que ce soit dans sa création, sa conception ou dans
ses idées. Et lorsqu’il me demanda quel était le
dernier syndicat dont j’avais fait partie, je lui ai dit : « le
CU ».
Il me posa encore d’autres questions, puis ce fut la signature
du procès-verbal et le retour à la cellule.
Dans l’après-midi, l’officier tortionnaire, en tenue,
se présenta et remit un papier au geôlier en lui demandant
d’ouvrir la cellule. Le geôlier me rendit mes effets personnels
en me faisant signer un papier, il me menotta et j’ai suivi mon
bourreau sur le même chemin que celui emprunté la nuit de
mon arrestation. Il y avait une Golf qui attendait à l’extérieur.
J’ai pris place derrière, encadré par-deux flics.
Devant, à côté du chauffeur, il y avait l’officier
avec un dossier à la main. Quelques instants après le démarrage
de la voiture, il se tourna vers moi et me dit :
—
Alors, on est revenu sur ses déclarations ?
Après un silence — ma véritable préoccupation à cet
instant était le lieu où l’on m’emmenait —,
je lui ai répondu que la vérité était dans
les réponses consignées sur le procès-verbal que
j’avais signé.
La voiture emprunta une route secondaire bordée de pins maritimes
et, quelques minutes plus tard, elle s’arrêta devant le portail
de la caserne de la Garde Républicaine du Lido. Un militaire avec
son klach2 s’approcha de nous, l’officier lui montra les
papiers, puis il ordonna l’ouverture du portail, et nous pénétrâmes à l’intérieur
de la caserne. Une fois devant des hangars entourés de roulottes,
la voiture s’arrêta et l’on me fit descendre. L’officier
me souhaita bon courage avant de me remettre à l’adjudant
Hamid, un grand gaillard à la mâchoire déformée
et à la voix dysphonique que j’avais déjà rencontré.
J’ai cru que l’officier avait des remords pour la torture
qu’il m’avait fait subir, mais la suite des événements
me montra que c’était ironique, car il connaissait ma destination.
L’adjudant me regarda fixement et me dit que mon visage lui disait
quelque chose. En souriant, je lui ai lancé froidement qu’il était
Hamid, chef des paddocks et que, pendant les compétitions d’équitation,
il s’occupait de la réparation des obstacles cassés
par les chevaux. Le bonhomme n’en revenait pas. Il me dit qu’après
les formalités il reviendrait discuter avec moi. J’en profitais
pour lui demander un médecin, il me répondit que c’était
dans les formalités.
Ainsi, je me retrouvai dans un endroit qui, quelques années plus
tôt, était pour moi un lieu de distraction entre amis. Je
le connaissais à cause des épreuves d’équitation
qu’y organisait le haras el djemhouri aux niveaux régional
et national. Mon ami Lamine, qui pratiquait ce sport, avait même
pendant quelque temps appartenu à l’équipe junior
de cette caserne. J’étais face à deux hangars construits
perpendiculairement l’un à l’autre, où l’on
avait l’habitude d’accueillir les chevaux des autres clubs
lors des compétitions. Dans l’angle, on avait installé cinq
roulottes et une tente.
J’appris plus tard que chacune avait un rôle spécifique.
Sur ces cinq roulottes, je n’en visiterai que trois : celle du
médecin, celle où l’on prenait nos empreintes et
nos photos, et celle des formalités ordinaires. En ce qui concerne
les deux autres, on m’a raconté qu’au départ
elles étaient utilisées comme lieux de torture, et certains
de mes futurs codétenus ont eu le malheur de les fréquenter.
Une fois à In M’guel, on m’a raconté que les
premiers supplices de la sécurité militaire étaient
parfois infligés à l’intérieur de ces roulottes,
avant le transfert des détenus. Quant à la tente, elle était
utilisée pour les recours ou les interventions de certaines personnalités
quand l’un des leurs partisans avait été arrêté.
Le hangar dont j’étais locataire était divisé en
dix box avec chacun son abreuvoir, quatre petits des deux côtés
et deux grands au milieu ; il y avait aussi deux grands portails. Derrières
les hangars, étaient installées des fosses couvertes de
zinc pour les besoins.
Après les formalités, et après que le médecin
m’eut prescrit quelques médicaments, on m’installa
dans le box n° 1, à l’entrée, du côté droit,
avec quelques autres détenus. Une soupe infecte mais chaude m’a
permis de rompre le jeûne pour cette troisième journée
de détention. Durant la soirée, Hamid me rendit visite
avec un jeune officier. Après les salamalecs d’usages, il
m’a demandé si je reconnaissais celui qui l’accompagnait.
Bien sûr, ai-je répondu. C’était Kamel Ikhanezen,
un jeune officier qui effectuait sa première année de service
dans ce grade. Et je lui ai parlé de son parcours équestre
durant l’année précédente. Il devint tout
pâle et, en murmurant, s’éloigna de la grille avec
son copain l’adjudant, sans se retourner.
Le lendemain, on me changea de box. J’ai rejoint la grande masse
de détenus dans celui du milieu. Là, j’ai retrouvé Kamel
qui n’avait pas été relâché malgré la
promesse du flic de son quartier. Un autre détenu s’approcha
de moi pour me dire : — Prosterne-toi et remercie Dieu, tu ne seras
plus inquiété du moment qu’on t’a envoyé dans
ce box. Maintenant, c’est la maison ou les camps.
Notes :
1. MUDCP : Mouvement universitaire pour la défense du choix du
peuple.
2. Klash : Kalachnikov.
Lyes Laribi, Dans
les geôles de Nezzar, 2002
Lazreg Nacera épouse Koudri, 1994
Arrêtée à son domicile le 5 décembre
1994 a 1 heure du matin par des policiers du commissariat de Bourouba.
Voici le témoignage d’une source bien informée :
Mme Lazreg Nacera a été sommairement exécutée
par ses tortionnaires, plus précisément par le commissaire
O-A lequel a été lui même tué par la suite.
Nacera a été horriblement torturée et mutilée
avant d’être achevée et jetée à la décharge
publique d’Oued-Smar où elle fut découverte et signalée
comme cadavre féminin en décomposition. Ce crime lâche
et crapuleux aurait été commis une nuit du mois de janvier
1995 environ un mois après son enlèvement par les services
de police de Bourouba qui ont au même moment arrêté le
nommé Nouah Youcef dans des conditions identiques. Avant son exécution,
elle a été affreusement mutilée de sorte que son œil
gauche sorti de sa cavité crânienne fut à l’origine
d’une importante hémorragie à ce niveau.
La suppliciée a été après sa découverte
transportée à la morgue de Bologhine (ex Saint-Eugène),
puis enterrée dans une fosse réservée aux victimes
non identifiées sous l’indication de « X Algérienne ».
Les services incriminés étaient parfaitement au courant
de l’identité de la défunte dont l’inhumation
a été facilitée par un médecin complaisant
du nom de B, exerçant au CHU de Mustapha.
À
noter que Nouah Youcef a lui aussi été découvert
parmi les cinq cadavres d’un charnier situé à 1 000
mètres environ du commissariat de Bourouba. Il repose au cimetière
d’El Alia sous l’épithète « X Algérien »,
mort le 4 mars 1995, fosse n° 305, enterré le 18 mars 1995.
Cette découverte macabre de feu Nouah Youcef n’a pas empêché le
tribunal criminel de le juger par contumace et de le condamner à la
peine capitale sur la base d’un arrêt de renvoi de la chambre
d’accusation qui le porte comme étant en « fuite ».
Au cours de ce procès, ou j’ai défendu le beau-frère
de Nacera, le nommé Kouidri Abderrezak, arrêté dans
les mêmes circonstances par les mêmes services de police
et torturé tout aussi sauvagement, je n’ai pas manqué d’attirer
l’attention de ce Tribunal sur la triste découverte du charnier,
il n’en a pas tenu compte…
Lounaouci Fateh, 1994
Il est né le 11 juin 1968, exerçait en tant que douanier.
Il a été kidnappé le 31 décembre 1994 de
son lieu de travail sans que son employeur (Douane) ne réagisse.
Il a été conduit et séquestré à Châteauneuf
durant huit jours en cellule sise au sous-sol où des têtes
humaines de personnes décapitées lui tiendront compagnie
jour et nuit. Il perdra la raison pendant pratiquement tout le temps
de sa détention. De plus, il subissait une torture monstrueuse
: chiffon, gégène, coups.
Son épouse était enceinte de huit mois et a failli perdre
sa grossesse. Sa mère a failli perdre la raison. Il a dû être
hospitalisé à l’infirmerie dès son incarcération
et le magistrat instructeur s’était rendu compte de son état
mental durant l’interrogatoire. Tous ces faits graves ont été portés à la
connaissance de toutes les autorités judiciaires ainsi que de
l’ONDH, sans la moindre réaction de nulle part. Jugé une
première fois le 17 novembre 1996 par le tribunal d’Alger
(Cour criminelle), il a été acquitté. Le ministère
public le ré inculpe une seconde fois pour les mêmes faits.
Déféré à la Cour Suprême, il bénéficiera
d’un non lieu.
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