Algérie
: La machine de mort
Rapport établi
par Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, octobre 2003
Annexe 3: Témoignages
A B CD FG HI K L M OR S T XYZ
H I
Habib
Rabah
Halouane Kamal
Hanni Faci
Harik Noureddine
Hattab Nacereddine
Ichalalen Abderrahmane
Habib Rabah, 1992 J’étais sergent-chef parachutiste des troupes spéciales.
Je me trouvais à Alger en tant que membre d’un groupe spécial
stationné à Ben-Aknoun dans le centre des motards de la
gendarmerie. En février 1992, j’avais été interrogé à Ben-Aknoun
par des membres de la Sécurité militaire. On m’avait
fait signer des papiers dans lesquels je certifiais que je n’étais
membre d’aucun parti et que je n’avais aucune activité politique.
Fin mars (on était en plein mois de Ramadhan) 1992, je reçus
un ordre de mission pour Biskra, signé par le commandant de notre
groupe. De Biskra, j’ai été envoyé à Ouargla,
au centre de la 4e région militaire.
C’est là que j’ai été arrêté par
des hommes du centre de la Sécurité militaire de la 4e
région militaire. Ils étaient accompagnés de chiens,
avec une voiture de type NIVA. Il y avait le conducteur, un homme à côté de
lui et deux autres hommes derrière, moi entre les deux. Avant
d’arriver au poste se trouvant au centre de Ouargla, ils m’ont
mis une chemise sur la tête avec l’argument qu’il était
interdit aux étrangers d’entrer dans cet endroit.
Arrivé à l’intérieur, ils m’ont fouillé,
ils ont pris mes papiers et m’ont dit : « Ici tu n’as
pas de grade, on te l’enlève. » Ils m’ont enlevé mes
habits et mes chaussures. Je portais une tenue de sport. J’ai mis
une autre tenue qu’ils m’ont donnée, elle était
sale et puait et n’avait ni boutons, ni ceinture. Ils m’ont
emmené dans une cellule où j’étais seul. Après
deux ou trois heures, ils m’ont emmené dans une autre cellule,
la tête recouverte. C’était une petite cellule avec
une porte épaisse. Son aspect était effrayant. À côté se
trouvaient d’autres cellules qui donnaient sur une petite surface.
Quand ils venaient pour sortir un détenu, j’entendais leurs
cris. Dans la porte se trouvait une petite ouverture qu’ils pouvaient
ouvrir et fermer lors de leurs rondes qu’ils effectuaient tous
les trois quarts d’heure (comme dans les autres centres).
Je suis entré dans la cellule sans chaussures, le sol était
en ciment, il n’y avait pas de lit et les murs étaient tâchés
de sang. Dans la nuit, ils m’ont apporté à manger,
ils ont ouvert la cellule, placé le plat devant la porte qu’ils
ont refermée. À l’intérieur, il n’y
avait pas de lumière. J’ai refusé de manger. Quand
ils sont revenus, ils ont repris le plat et ont refermé la porte.
Puis trois hommes sont venus, deux d’entre eux avaient un chien,
ils ont mis les habits sur ma tête. Ils m’ont emmené dans
une autre cellule à un autre endroit dans laquelle il y avait
de la lumière mais pas de lit non plus.
Le lendemain, ils m’ont emmené dans une autre cellule, il
y avait deux personnes à l’intérieur. L’un était
gravement blessé, il ne bougeait pas et ne parlait pas. L’autre
portait encore sa tenue civile mais sans chaussures. Il était
de la caserne de l’aviation de Ouargla. Il avait peur et parlait
avec prudence. Nous attendions d’être interrogés.
Après l’iftar (la rupture du jeûne), dans la soirée,
ils l’ont emmené, lui ont enlevé les habits et l’ont
ramené et ils m’ont transféré dans une autre
cellule dans laquelle il y avait de la lumière. Après deux
heures, ils ont ouvert la porte, un homme est entré, les mains
pleines de sang : ils ont fait entrer mon ami Kadri Abdallah, jusqu’à la
porte seulement ; il avait les mains liées. Il était accompagné de
trois hommes. L’un d’entre eux me dit : « Il t’arrivera
la même chose, si tu n’avoues pas. » Je lui ai demandé ce
que je devais avouer ? Il a demandé à mon ami s’il
me connaissait, il a répondu : « Je ne le connais pas et
n’ai aucune relation avec lui. » J’ai répondu
la même chose. Ils l’ont emmené. Il avait été battu,
ses habits étaient déchirés et son visage était
en sang.
Dans la même nuit, vers 2 heures ou 3 heures du matin, ils ont
ouvert la porte et m’ont emmené dans leur bureau, sur ma
tête un habit. Ils m’ont orienté vers un mur. L’un
d’entre eux était debout devant moi, il était grand
et fort. Il enleva l’habit de ma tête et me dit : « Ne
regarde pas derrière toi. Où es-tu ? » Je lui ai
répondu que je ne le savais pas. Il m’a demandé ce
que j’avais fait, je lui ai répondu que je ne n’avais
rien fait. L’un de ceux qui étaient derrière moi
me donna un coup de poing sur l’oreille. J’ai jeté un
coup d’œil et j’ai vu environ une dizaine d’hommes
qui me regardaient. Il m’a donné l’ordre de ne pas
regarder derrière moi. Ils m’ont posé des questions,
je leur ai répondu que je ne savais rien et que je n’avais
pas d’informations à leur donner.
Je lui parlais et j’essayais de savoir de quoi il s’agissait,
mais il ne répondait pas et voulait que je parle, moi. Ils m’ont
donné des coups de poing et de pieds et m’ont insulté.
J’étais tenace et essayais en même temps de connaître
les raisons. Ils m’accusaient d’appartenir à l’armée
secrète du FIS. Ils ont dit que des gens avaient témoigné que
j’avais collaboré avec eux. Ils m’ont dit : « Dis
la vérité, que vouliez-vous ? Avoue et il ne t’arrivera
rien. » Je répondais que ces choses ne me concernaient pas
et que je n’étais pas membre de ce parti et que je ne savais
rien.
Ils m’ont dit de bien réfléchir et m’ont laissé seul
environ une demi-heure. Ils sont revenus, ils étaient cinq et
avaient une chaise avec eux. Ils m’interrogèrent : « Qui étaient
tes amis militaires qui travaillaient avec toi ? » Ils me montrèrent
des photos de parachutistes emprisonnés venant de Biskra. J’ai
reconnu certains qui étaient passés avant moi dans ce centre,
mais je ne les ai pas vus comme mon ami. J’ai refusé de
reconnaître quoi que ce soit et ils m’ont menacé de
me suspendre. Ils m’ont ramené dans la cellule, les mains
liées. Il faisait froid. Ils ont refusé que je fasse mes
ablutions.
Vers 9 heures du matin, ils m’ont sorti de la cellule, les yeux
bandés, ils m’ont emmené à un autre endroit.
Six personnes me posèrent de nombreuses questions, mes pieds étaient
liés. Je suis resté debout. Ils m’ont ordonné de
reconnaître et de dire la vérité. Je leur ai répondu
que je ne savais rien. Ils m’ont frappé à coups de
poing et de pieds, puis ils ont pris un fouet en bois avec lequel ils
m’ont beaucoup frappé sur tout le corps ; l’un d’entre
eux a sorti son revolver et l’a placé sur ma tête
en me menaçant. J’étais persuadé d’être
entre les mains d’ennemis. Je pris la décision de ne rien
reconnaître quoi qu’il arrive.
Ils m’ont déshabillé, le sang coulait de ma bouche
et de mon nez, mais je ne sentais pas la douleur. Ils m’ont étendu
sur une planche en bois et m’ont frappé sur le visage et
le corps et les plantes des pieds avec un bâton (falaqa). Ils m’ont
obligé à avaler une grande quantité d’eau
sale avec une odeur nauséabonde et un goût amer, une eau
pas normale qui me donnait des nausées, il me fallait vomir mais
je ne pouvais pas parce qu’un chiffon était enfoncé dans
ma bouche. Je restais là jusque dans la nuit puis ils m’ont
emmené dans une cellule où se trouvait un lit en fer mais
sans matelas. Ils m’ont apporté à manger, mais je
ne pouvais rien avaler.
Le soir du deuxième jour, ils m’ont sorti après la
rupture du jeûne et les séances de coups et d’insultes
se répétèrent. Cette fois ils m’accusaient
: « Vous avez projeté de tuer la direction militaire. » Je
n’ai pas reconnu cela. Ils m’ont énormément
frappé sur la figure mais aussi des coups de poing et de pied
au sexe et avec le fouet sur le ventre et la poitrine et les jambes.
Ce jour-là, ils m’ont énormément battu, c’est
le jour où ils m’ont battu le plus à Ouargla. J’ai
perdu conscience et je me suis affalé par terre.
Je me suis réveillé lorsqu’ils ont versé de
l’eau sur mon corps, mais j’étais terrassé,
tout le corps me faisait mal. Ils ont continué à me frapper
avec leurs grosses chaussures alors que j’étais allongé par
terre. Ils m’ont frappé à la tête et au visage,
j’en ai encore des traces.
Pendant une semaine, j’ai subi ces coups, mais je n’ai rien
signé qui atteste mon implication dans quoi que ce soit. Puis,
ils m’ont placé dans une cellule dans laquelle se trouvait
un nouveau groupe. Je suis resté un jour avec eux. Mon visage était
enflé, surtout mes yeux et mon nez, et mon corps était
ensanglanté. Ils m’ont fait de la place pour que je puisse
dormir. Ils étaient très solidaires. Ils étaient
six, tous des militaires. Le lendemain, ils m’ont emmené dans
la cellule de Kadri. Je suis resté quatre ou cinq jours avec lui.
Il avait été battu comme moi mais avait en plus subi la
gégène. Tout son corps était blessé. Son
visage était enflé comme le mien.
Puis, ils m’ont emmené à l’aéroport
de Ouargla dans l’après-midi et mon ami est resté à Ouargla.
Je suis monté dans un avion du type Iliouchine 76, j’y ai
vu un grand nombre de militaires, gendarmes et membres de la SM, attachés
deux par deux aux poings. Nous sommes arrivés à l’aéroport
de Boufarik dans la soirée. À l’arrivée, nous
avons vu des voitures de la gendarmerie et de la SM qui nous attendaient.
On nous a tout de suite embarqués dans des voitures, les yeux
bandés.
Avec trois autres que je ne connaissais pas, j’ai été emmené à Blida.
Pendant la première nuit, les agents de la SM m’ont demandé pourquoi
on m’avait emmené à cet endroit. Je leur ai répondu
que je ne le savais pas. Ils m’ont posé les mêmes
questions qu’auparavant. L’un d’entre eux ne parlait
que français et m’a demandé : « Quelle est
ta relation avec Ghania ? » J’ai demandé qui était
Ghania et j’ai dit que je ne la connaissais pas. Ils m’ont
frappé sur le nez. Ils m’ont enlevé ma tenue de sport
et donné une combinaison ; puis ils m’ont ramené dans
la cellule, où j’ai trouvé de nombreux militaires
de la première région militaire, dont la plupart étaient
de simples soldats. Ils avaient été arrêtés
parce qu’ils priaient et sympathisaient avec le parti interdit.
Durant tout ce mois, les arrestations furent nombreuses, surtout au sein
des forces spéciales.
Au deuxième jour, ils m’ont emmené à l’interrogatoire.
Ils ont posé de nombreuses questions, quelle était ma relation
avec Ghania et ce que j’avais fait. Ils m’ont donné beaucoup
de noms de parachutistes en précisant qu’ils étaient
là. C’est à ce moment-là que j’ai appris
qu’ils avaient été arrêtés. Durant ce
mois, alors que les arrestations débutèrent, trois révoltes
au sein des 18e BAP, 4e BAP et 12e BAP eurent lieu à Beni-Messous.
Ils me menacèrent de me suspendre par les pieds, mais ils ne l’ont
pas fait. Ils ne m’ont pas donné à manger. Ils m’ont
frappé à coups de poings et de pieds et ils m’ont
enlevé les habits. Je n’étais qu’en slip et
il faisait froid. Ils ont placé un projecteur très puissant
devant mes yeux. Ils m’ont mis un bâton au niveau des jarrets,
mes mains étaient liées entre mes jambes, fixées
avec le bâton. Le sol était plein d’eau et la porte
restait ouverte, il faisait froid. J’étais physiquement
préparé. Je penchais ma tête pour éviter la
lumière. Ils faisaient des rondes car ils n’étaient
pas loin de moi et à chaque fois ils versaient de l’eau
glacée sur moi. Ils l’ont fait trois fois en plus des insultes
et des accusations. La dernière fois, ils m’ont emmené pour
m’interroger, je n’ai rien reconnu, ils m’ont écrasé avec
leurs pieds. J’ai frappé l’un d’eux, je lui
ai enlevé ses chaussures civiles, il m’a insulté.
J’étais au sol et il m’a frappé au visage avec
deux coups de pieds, l’un à la bouche. Ma bouche et mon
nez m’ont fait très mal.
Après une semaine, ils m’ont transféré de
nuit dans un autre centre de tortures. Nous étions un groupe mais
nous ne nous connaissions pas. Nous étions environ seize militaires
et avions tous les yeux bandés. Ils nous ont arraché les
habits et nous étions tout nus, tous nos corps avaient été torturés.
Ils nous ont donné une combinaison de couleur bleue. J’entendais
des versets de Coran venant des cellules. Ils nous ont mis dans des cellules
différentes. Ils nous ont photographiés par devant, de
profil et par derrière, avec la barbe pour nous présenter
comme des « terroristes islamistes ». Dans la cellule, se
trouvait un parachutiste que je ne connaissais pas. Il était malade.
Cela faisait quarante-deux jours qu’il se trouvait dans ce centre.
Il était grand et ses jambes le faisaient souffrir parce qu’il
ne pouvait les allonger. La cellule était petite et nous étions
sept. Nous ne pouvions dormir allongés, il fallait dormir assis.
C’était sale et le matelas puait. Il y avait des puces.
Et lorsqu’ils emmenaient l’un d’entre nous pour l’interroger,
nous lui faisions de la place à son retour.
Au troisième jour, j’ai été appelé pour être
interrogé. Celui qui m’interrogeait venait de l’ouest
du pays. Je lui ai demandé s’il avait trouvé des éléments
contre moi, il m’a répondu que j’étais en contact
avec le FIS et que nous prévoyions quelque chose. J’ai refusé de
reconnaître et il a appelé les tortionnaires. Six personnes
avec des cagoules sont arrivées. Ils m’ont frappé à coups
de poing et de pied. L’un d’eux m’a frappé à la
tête avec sa ceinture militaire. Le sang a coulé. Il a continué et
j’ai perdu conscience. Je perdais beaucoup de sang. Ils m’ont
ramené chez celui qui interrogeait. Il m’a posé des
questions au sujet de mon passé, de mon enfance jusqu’à mon
entrée dans l’armée. Je ne pouvais répondre,
je ne pouvais même pas m’asseoir, je me suis effondré.
Ils m’ont ramené sous des insultes à la cellule,
l’un d’entre eux m’assénait des coups de poing.
Ils ne m’ont pas fait soigner. Plus tard, j’ai eu trois points
de suture.
Au cinquième jour, ils m’ont appelé au matin pour
m’interroger. Ils étaient quatre et il ne s’agissait
pas des mêmes que la fois précédente. Chacun essaya
de me faire avouer. L’un d’eux m’a dit : « Nous
te ferons avouer malgré toi, ici c’est ta fin. » Un
autre m’a dit : « Ici tu n’as aucune garantie. » Je
leur ai demandé ce que je devais avouer. Ils m’ont montré la
photo d’un ami. Ils m’ont demandé si je le connaissais,
j’ai répondu par l’affirmative. Ils m’ont lu
des procès-verbaux d’interrogatoires d’autres amis
(mais pas de celui-ci), qui contenaient des choses dangereuses et des
faits banals à propos de leurs sympathies pour le FIS.
Je n’ai pas reconnu ces faits car c’était dangereux.
Je savais qu’ils avaient dit cela sous la pression. Ils m’ont
lu les noms de détenus qui avaient déserté de Beni-Messous
durant cette semaine en emportant les armes. Ils ont menacé d’utiliser
la gégène et la suspension par les poignets et d’autres
tortures, mais ils ne l’ont pas fait.
Ils m’ont frappé au fouet et à coups de poing et
de pied. Ils ont placé un stylo dan mon nez, l’un tenait
ma tête alors que l’autre a tapé sur le stylo brutalement.
J’ai senti un choc dans mon cerveau. Ils m’insultaient. Sans
que je m’en rende compte, l’un me frappa avec une espèce
de batte de base-ball blanche et épaisse. Il voulut me frapper à la
nuque, j’ai essayé d’éviter le coup, je l’ai
reçu sur l’épaule. J’ai senti la fracture de
l’omoplate gauche. Ils ont continué à frapper sur
le ventre, la poitrine, le dos et près du cœur. J’ai
perdu l’équilibre et je suis tombé. J’ai senti
les douleurs bien après encore en prison. Ils ont continué avec
des coups de pied avec des chaussures lourdes au niveau du sexe. Il y
avait trois ou quatre hommes debout qui observaient sans dire un mot.
Je leur ai dit que mon épaule était fracturée, ils
ont continué avec les coups de poing sur l’épaule
et la colonne vertébrale. L’un d’entre eux jeta sur
moi le cendrier et la cendre s’est déversée dans
mes yeux. Ils ont mis une éponge sur mon visage au même
moment et m’ont obligé de boire de l’eau savonneuse.
J’ai fini par avoué pour que cessent les tortures.
Je suis resté chez eux environ une semaine, ensuite ils m’ont
transféré à Ben-Aknoun. J’ai signé le
PV dans lequel était noté ce que j’avais avoué sous
la pression. Ils m’ont mis dans la cellule n° 12, j’y
ai trouvé des officiers de l’École militaire de Cherchell
qui étaient avec moi en prison plus tard. J’y suis resté trois
ou quatre jours. Puis, de nuit, ils nous ont emmenés à Boufarik.
Arrivé à l’aéroport, j’ai rencontré des
amis des forces spéciales.
En tout, cela a duré trente-sept jours.
Ma condamnation
J’ai été transporté à Bechar avec environ
140 autres militaires dans la prison militaire. C’est une prison
totalement fermée, sans lumière naturelle. Après
quatre mois, notre procès a débuté. Le verdict a été prononcé en
janvier 1993. J’ai été condamné à quinze
mois de prison et j’ai été libéré le
29 juin 1993.
J’ai été transféré au 12e BAP, mais
sans uniforme, sans armes et sans rémunération (on m’a
même volé mon argent du compte en banque). J’étais
stationné à Bab-el-Oued, hôpital Maillot, dont la
moitié du bâtiment était une caserne de parachutistes.
J’ai été arrêté deux fois par la suite.
Début 1994, pendant quarante-deux jours, j’ai été enfermé dans
une pièce de la caserne sans sortir. Mais pas de tortures. La
seconde fois, deux ou trois mois plus tard, au même endroit et
pendant dix-sept jours.
Puis j’ai été radié de l’armée
avec quatre autres militaires. Je devais quotidiennement aller chez les
gendarmes signer un papier. J’ai fini par quitter le pays.
Halouane Kamal, 1993 Mon fils Halouane
Kamal, né en 1969, était infirmier à l’hôpital
de Thénia (Boumerdès). Il a été interpellé par
la police à mon domicile le 31 mars 1993 à 9 h 30. Je n’ai
pas su où il a été emmené.
Le 11 mai 1993, j’ai été informé par les
services de gendarmerie d’Oued Moussa que mon fils avait été retrouvé mort
le 8 mai 1993. Ils m’ont demandé de ramener le livret de
famille à la brigade, afin de pouvoir identifier le corps de mon
fils, déposé initialement à de la morgue de l’hôpital
de Rouïba, puis transféré à la morgue de Thénia.
J’ai vu de mes propres yeux les blessures infligées à mon
regretté fils durant sa détention chez les policiers. Il
gardait des traces de menottes serrées au niveau des deux chevilles.
Ses mollets étaient transpercés de part en part. Le responsable
de la morgue de l’hôpital de Thénia, M. Bouazouz Ahmed,
qui a lavé le cadavre de mon fils, m’a confirmé que
ses testicules avaient été broyés. Mon cousin a,
lui aussi, vu les blessures de mon fils et constaté les traces
de torture. Face à mes protestations et à mon indignation
devant ce crime, la gendarmerie a prétendu que mon fils a été libéré,
lui et quatre autres personnes, et qu’ils ont été retrouvés
morts non loin d’une caserne de Oued Moussa. Ces quatre personnes étaient
un certain Djamal, taxieur à Boudouaou, Omar, son frère,
Youcef, travaillant à la mosquée de Corso, et un quatrième
citoyen habitant à Boudouaou mais que je ne connaissais pas personnellement.
Ces quatre personnes
et mon fils avaient été placés
en garde à vue au commissariat de police de Reghaia (Boudouaou).
Ils ont été torturés puis exécutés
sommairement pour venger des policiers tués lors d’un accrochage
où étaient aussi des militaires de la caserne de Oued Moussa,
accrochage qui s’est soldé par la mort de nombreux policiers.
Les militaires ont dit que la voiture sur laquelle ils avaient tiré était
une Renault 12 alors que le taxi de Djamal, retrouvé près
des corps, était une Peugeot 505.
Mon fils a été enterré au cimetière du douar
Ouled Ali (commune de Thénia).
À mon tour je n’ai pas échappé à cette
injustice et à cette terreur qui règnent dans mon pays. À soixante
ans, déformé par les rhumatismes, j’ai été arrêté quelque
temps après l’assassinat de mon fils pour des raisons que
j’ignore. Je suis incarcéré à la prison d’El-Harrach.
Mon seul crime, c’est peut-être d’avoir clamé tout
haut que mon fils a été assassiné par des policiers
d’une manière lâche, après avoir été sauvagement
torturé et avoir eu les testicules broyés. Comment peut-on
taire un crime pareil qui m’a enlevé à tout jamais
mon enfant ?
Je suis prêt à tout moment à témoigner devant
une commission d’enquête nationale ou internationale, et à fournir
tous les renseignements.
Son père : Halouane Mohamed Ben Ahmed, septembre 1993, Prison
d’El-Harrach
Hanni Faci, 1992
- Arrêté le 24 février 1992 à 7 heures du
matin au cours d’un ratissage opéré par la gendarmerie,
il se trouvait à la mosquée où il effectuait des
travaux de maçonnerie.
- Il a été transporté vers la caserne d’El-Harrach,
puis vers le groupement de gendarmerie de Bab Ezzouar (Cité 5
juillet), où il passa la nuit sans couverture, ni nourriture,
ni eau, ni toilettes.
- Le lendemain à 8 h 30 du matin il est introduit dans le bureau
de l’officier, qui l’a reçu avec des injures et des
insultes.
- Après avoir donné son nom et sa date de naissance, l’officier
ordonna qu’on le conduise à la cave.
- A cet endroit, il a été menacé de voir ses soeurs
violées devant lui et qu’ensuite ça sera son tour
s’il ne parle pas.
- Il a été violemment frappé au visage, et aux parties
génitales, après avoir été ligoté.
- Il a été fouetté à l’aide d’un
câble électrique jusqu’à évanouissement.
- Sa tête a été enfoncée dans un fût
plein d’eau jusqu’à étouffement, ils lui demandèrent
de reconnaître certains faits, que lui niait à chaque fois,
et de fait le cauchemar dura près de 2 heures jusqu’à ce
qu’il tombe par terre.
- Immédiatement après, ils lui ont mis un chiffon sur le
nez pour l’empêcher de respirer ; ils lui ont ensuite introduit
un gros tuyau dans la bouche et ouvrirent le robinet au maximum.
- Ils enlevèrent le tuyau pour voir s’il acceptait maintenant
d’« avouer » les faits qu’on lui dictait.
- Il a été ensuite attaché et fouetté plus
de deux cents fois, il perdit connaissance au moins quatre fois. Il resta
vingt jours sans pouvoir uriner à la suite de ce traitement.
- En dernier lieu, ils ont tenté de le faire asseoir sur une bouteille
cassée, et comme il a déjà vu l’effet que
cela donne sur un nommé Mesbah Hamoud, il leur dit qu’il
reconnaîtrait tout ce qu’ils exigeaient.
- Il a donc, sous la contrainte, signé un PV sans même le
lire.
Détenu à la prison militaire de Blida.
Harik Noureddine, 1993
Je soussigné, inculpé Harik Noureddine, né le 29
août 1964 à Alger, universitaire, certifie aux autorités
judiciaires la non reconnaissance des chefs d’inculpations qui
me sont reprochés par la police et les services de la sécurité militaire,
en dehors de mes déclarations faites devant le juge d’instruction
au palais de justice, et lors de la deuxième instruction en prison
et qui recoupent ce que j’avais déclaré initialement à la
police. Tout ce qui existe sur le procès-verbal n’est qu’une
pure invention de la police qui a utilisé tous les moyens abominables
et inhumains de torture. Ils ont excellé dans l’art de torturer
pour m’arracher de faux aveux.
Tantôt on me disait : « Tu as tué Untel. » Et
dès que je réfutais ces accusations, j’étais
soumis aux pires techniques de torture. J’étais contraint,
dans la plupart des cas, à admettre ces faux aveux pour échapper
au supplice. C’est ainsi qu’ils ont préfabriqué un
procès-verbal sur mesure m’impliquant dans des faits extrêmement
graves que j’ai pu découvrir par la suite chez le juge d’instruction,
en sachant que j’ai signé le PV sans pouvoir le lire et
sous la contrainte.
Je vous citerais quelques méthodes sauvages de torture utilisées
pour m’arracher de faux aveux:
Après mon arrestation le 7 septembre 1993 je fus conduit directement
au siège de la sûreté de daïra où je
fus « accueilli » par une meute de policiers qui me jetèrent
au sol et se mirent à me frapper par des coups de poings et de
pieds au thorax et au visage jusqu’à tuméfaction
du visage. Puis, ils m’attachèrent à un banc de torture,
les poings liés sous le banc et les pieds attachés solidement
par une corde. Ils installèrent un tabouret sur mes pieds et un
tortionnaire s’assit dessus. On m’appliqua un chiffon sur
le visage et on versa des litres d’eau sale dessus jusqu’à ce
que je voie la mort devant mes yeux et je commençais à perdre
connaissance ; malgré cela, les tortionnaires continuaient à m’assener
des coups de poings au visage et de pieds au thorax et à l’abdomen.
C’est ainsi que l’interrogatoire sous la torture dura deux
heures ou plus. Le lendemain, je fus ramené à nouveau dans
cette sinistre salle et je fus sujet à de nouvelles tortures plus
atroces que celles de la veille. Parmi celles-ci, je citerais :
1- Des coups de poings et de pieds au visage.
2- Des coups avec une grosse matraque aux coudes et aux genoux.
3- Utilisation de la technique du chiffon jusqu’à la perte
de connaissance.
4- Privation de nourriture et de sommeil pendant plusieurs jours en restant
enchaîné.
5- Menaces de sodomisation et versement de vin rouge sur le corps.
Après dix-sept jours de séquestration et de tortures, je
fus transféré vers les locaux de la Sécurité militaire
(selon mes tortionnaires). Là, je connus les pires sévices
et souffrances que je n’avais encore jamais vus. Les tortionnaires
de la sûreté de daïra étaient des anges devant
ceux de la SM. Dès mon arrivée je fus conduit à la
salle de torture et allongé par la force sur un banc en ciment
; on m’attacha solidement à lui par les poings et les pieds
après m’avoir déshabillé. Ils commencèrent
par l’épreuve du chiffon et me versèrent des litres
d’eau d’un seul coup jusqu’à l’asphyxie
tout en me boxant le visage. Cette séance se répéta
durant plusieurs jours. En plus de cela, j’ai eu droit :
1- A l’électricité sur les parties sensibles du corps
comme les mamelons et les parties génitales au point où j’avais
d’énormes difficultés à uriner pendant des
semaines du fait des brûlures atroces que je ressentais. Cette
gégène fut utilisée à plusieurs reprises
sur moi.
2- Utilisation d’un gourdin sur ma tête. J’avais l’impression
que mon crâne allait éclater. J’avais des douleurs
atroces sur tout le corps suite aux multiples coups reçus avec
ce gourdin. Je garde des séquelles à ce jour.
3- Utilisation d’une bouteille pour me frapper sur la tête
et le thorax ainsi que d’un briquet pour brûler ma barbe.
4- On a placé un chien sur mon dos, après m’avoir
déshabillé et on me menaça là aussi de me
sodomiser si je ne reconnaissais pas les faits. Je suis resté plusieurs
nuits enchaîné dans ma cellule.
C’est ainsi que j’ai passé ces journées entre
la vie et la mort jusqu’à mon incarcération le 6
octobre 1993.
Harik Nourreddine, novembre 1993
Hattab Nacereddine, 1992
Né en août 1975, arrêté le 4 avril 1992. Mineur âgé de
17 ans, écroué à la prison d’El-Harrach.
Enlevé par les policiers du commissariat de Boudouaou au motif
qu’ils recherchaient son père. Enlevé de sa classe à l’école,
son cartable jeté dans la cour, malgré les protestations
du directeur de l’école.
Torturé au commissariat de Boudouaou.
Blessures sur le corps et sur les jambes, transféré de
nuit à l’hôpital de Rouiba.
Ichalalen Abderrahmane, 1994
Je me nomme Ichalalen
Abderrahmane. Je suis âgé de 55 ans
et habite à Zeghara, commune de Bologhine à Alger. Nous
avons été arrêtés par la police, mon fils âgé de
20 ans et moi, le 19 novembre 1994 à 2 heures du matin. Après
avoir fracassé la porte de mon domicile et nous avoir ligotés
et jetés à terre, ils ont fouillé de fond en comble
la maison sans rien trouver.
Avant de nous embarquer dans leur véhicule, ils nous ont roués
de coups avec leurs bottes et nous ont bandé les yeux avec nos
propres tricots de peau. Ils nous ont emmenés vers un lieu qui
s’est avéré être le nouveau centre de détention
et de torture d’El-Madania.
Le lendemain, un dimanche, après la prière du Maghreb,
on m’a allongé sur un banc en bois et ligoté les
cuisses et les jambes après m’avoir menotté les poignets
sous le banc. Puis on m’a mis un chiffon sur la figure et fait
ingurgiter de force de l’eau avec un tuyau en me bouchant le nez.
Mon ventre a enflé et est devenu douloureux. On m’a détaché et
on m’a fait retourner sur le côté pour me vider l’estomac.
J’ai alors été bastonné, de la poitrine aux
pieds. Ces opérations ont été renouvelées
trois fois de suite. Après cela, on m’a ramené à la
cellule et alors a commencé la torture de mon fils, avec le même
procédé, jusqu’à ce qu’il ait inventé de
toutes pièces des faits imaginaires sous l’effet de la torture.
On m’a emmené à nouveau dans la salle de torture
pour écouter ce que disait mon fils. Lorsque j’ai démenti
tous ses propos, les tortionnaires ont procédé à nouveau à ma
torture, mais cette fois-ci avec plus d’ampleur et d’acharnement,
jusqu’à ce que tout mon corps soit couvert d’ecchymoses.
Le lendemain, j’ai été torturé d’une
autre manière, dans une pièce où il y avait de nombreux
barreaux métalliques scellés aux murs. J’ai été menotté et
fixé, suspendu, à l’une des barres. Je ne touchais
le sol qu’avec la pointe des pieds. Le supplice a duré plus
de quatre heures, jusqu’à ce que mes articulations, extrêmement
douloureuses, m’apparaissent comme luxées. Dans cette situation
inconfortable, j’ai été menacé de tortures
plus intenses si je ne confirmais pas les dires extorqués à mon
fils sous la torture. Ne pouvant supporter ces sévices cruels
et les douleurs insupportables, et devant les menaces, j’ai acquiescé malgré moi.
Après qu’on m’a arraché ces faux aveux, j’ai été remis
dans ma cellule, en état de véritable loque humaine. J’ai été maintenu
en garde à vue pendant vingt jours. Les tortionnaires m’ont
fait signer un PV, les yeux bandés. Je ne savais pas ce qu’il
contenait. J’ai été transféré au commissariat
central pour être fiché. J’y ai passé deux
jours. J’ai été ensuite présenté au
juge d’instruction de la cour spéciale d’Alger, le
10 décembre 1994. Je lui ai fait part des supplices inhumains
que la police m’a infligés. Il a consigné cela dans
un PV puis a signé mon incarcération à la prison
d’El-Harrach.
J’ai appris plus tard que mon domicile de deux pièces-cuisine
a été dynamité par la police quelques jours après
mon arrestation, et que ma famille est actuellement hébergée
par des voisins. L’opération d’évacuation de
ma famille, avant le dynamitage, n’a duré que dix minutes,
temps donné par les policiers à mon épouse pour
ramasser les affaires.
Je tiens également à signaler que durant mon séjour
au centre d’El-Madania et suite aux tortures infligées,
trente et une personnes ont été arrêtées,
deux personnes sont mortes sous la torture et vingt-six personnes ont été présentées à la
justice.
Ichalalen Abderrahmane.
Prison d’El-Harrach, le 26 janvier 1995.
(N° d’écrou 74744)
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