Algérie
: La machine de mort
Rapport établi
par Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, octobre 2003
Annexe 3: Témoignages
A B CD FG HI K L M OR S T XYZ
B bis
B*
Fatma
B*. Fatma-Zohra
Bada Yahia
Barar Kamel
Bekkis Amar
Belhadi Ali
Belhamri Messaoud
Belkadi Salem
Belkheir Mohamed
Benadda Houssem Eddine
Benail Enalia
Benail Said
Benbekouche Ayache
Benbellil
Samir
Benmerakchi Mohamed
B bis
Benredjdal Slimane
Benslimane Hakim
Bouamama Noureddine
Bouaouicha Mustapha
Bougandoura
Fayçal
Bouhadjar Farid
Boukhalfa Abderrahmane
Boukhari
Aïssa
Boulagroune Samir
Boustila Kamal
Boutchiche
Mokhtar
Boutiche Ahmed
Bouyoucef Mohamed
Brahami Mostafa
Branine Abdelatif
Benredjdal Slimane, 1993
C’était le 1er jour du Ramadhan, correspondant au 23 février
1993. Je revenais de mon travail après la prière du Dhor. À mon
arrivée à la maison, mon épouse m’apprit que
des gendarmes s’étaient présentés et avaient
pris le livret de famille me laissant comme consigne de me présenter
au groupement de gendarmerie de Réghaïa. Je me suis immédiatement
présenté à la gendarmerie. Ils m’informèrent
que j’étais en état d’arrestation pour distribution
de tracts à l’étranger et trafic de devises (??).
Je fus enfermé durant trois jours dans une cellule, puis commença
le supplice de la torture. Les tortionnaires commencèrent par
les insultes et les obscénités accompagnées de coups
de poing et de pied. L’un d’eux me fouetta avec un câble électrique.
Ils me déshabillèrent ensuite et m’arrosèrent
avec un tuyau d’eau froide. Je n’avais pas rompu le jeûne
depuis près de 20 heures. La séance dura toute la nuit,
sans relâche. Des équipes se relayaient. Je ne pouvais plus
me relever, j’étais épuisé.
Ils me jetèrent dans une cellule et m’oublièrent
pendant trois jours. Puis ils revinrent à nouveau. Ils me bastonnèrent
avec une canne et me donnèrent des coups de pied. Ils apportèrent
une boîte en forme de tiroir et y mirent mon sexe puis refermèrent
violemment le tiroir. J’ai hurlé de douleur, tout en perdant
connaissance.
J’avais atrocement mal et je ne pouvais plus marcher.
Ils m’appliquèrent ensuite un chiffon sur le visage et me
versèrent dans la bouche près de trois litres d’eau
savonneuse mélangée à un désodorisant et à de
la javel. Mon ventre tendu me faisait atrocement mal.
Ils ramenèrent un fer à souder et inscrivirent les initiales
MOC (Mouloudia de Constantine), un club de football, sur mon pied. Je
perdis encore une fois connaissance et à mon réveil je
me retrouvais avec des brûlures du pied qui me faisaient atrocement
mal. Le gendarme tortionnaire qui me brûla le pied avec le fer à souder était
originaire de l’Est et un fervent supporter de cette équipe.
Ces initiales existent à ce jour au niveau du pied.
Ils me menacèrent ensuite de faire venir mon épouse et
me firent boire de force deux bouteilles de crésyl. J’ai
perdu connaissance.
Après ces journées et nuits de tortures, j’avais
totalement perdu la notion du temps. Je ne savais plus quel jour nous étions.
Un matin ils vinrent me chercher à nouveau. Ils m’emmenèrent
dans le bureau de l’officier qui me demanda de signer un procès-verbal
après qu’il m’a énoncé les chefs d’inculpation.
J’ai failli encore une fois m’évanouir devant l’énormité des
mensonges et la gravité des charges. Les chefs d’inculpation
ne correspondaient pas du tout à ceux énoncés lors
des séances de torture et qui sont parus dans le journal El Moudjahid
du 8 mars 1993.
J’ai refusé catégoriquement de signer. Un gendarme
qui était derrière moi me donna un coup de baïonnette à la
tête et à l’épaule, et le sang commença à couler
abondamment. À ce jour les cicatrices de ces blessures persistent.
Ces tortures durèrent seize jours, soit du 23 février au
10 mars 1993.
Je terminerai ce témoignage par deux remarques :
- concernant le chef d’inculpation de distribution de tracts à l’étranger,
je tiens à préciser que je ne possède plus de passeport
depuis 1991 ;
- à mon incarcération à la prison d' El-Harrach,
je fus immédiatement admis à l’infirmerie et traité par
le psychiatre et la psychologue.
Benredjdal Slimane
Prison d' El-Harrach, n° d’écrou : 66378. Salle 6 bis
Benslimane Hakim
(et Ghamour Rédha, Djebbar Redouane, Yousfi
Nadir), 1994
Nous avons été arrêtés à nos domiciles
respectifs dans la nuit du 12 juillet 1994. Des militaires et des policiers
ont envahi nos demeures. Nous avons été conduits au commissariat
de Bourouba (Hussein Dey, Alger) où nous avons été accueillis
par des coups de pied et de poing… Les policiers nous ont enlevé tout
ce qui les intéressait comme vêtements, souliers et argent.
On nous a descendus au sous-sol et enfermés dans une cellule de
moins de 9 m2 qui était déjà occupée par
huit autres détenus. Notre compagnon Ghamour Rédha a été attaché à une
motocyclette dans une position difficile à décrire, ne
pouvant ni dormir ni bouger.
La première personne à être torturée a été Benslimane
Hakim, qui a subi l’épreuve du chiffon durant près
de deux heures. Les tortionnaires s’arrêtaient de le torturer à chaque
fois qu’il perdait connaissance. Les policiers lui demandaient
de reconnaître des faits imaginaires. Ils voulaient de force l’impliquer
dans des histoires avec lesquelles il n’avait rien à voir.
Hakim a été laissé durant vingt-quatre heures avec
des menottes derrière le dos, serrées au maximum, au point
qu’il a présenté une paralysie partielle de la main
droite.
Ghamour Rédha a été emmené à son
tour à la salle de torture, le deuxième jour. Le supplice
a duré pour lui près de quatre heures. Cette torture a
commencé par la technique du chiffon et par des brûlures
de mégots de cigarettes. Puis il a été bastonné sur
tout le corps. Les tortionnaires ont pris une bouteille de butane et
se sont mis à la cogner contre la poitrine de Rédha pour
lui casser les côtes. Toutes ces dures épreuves ont entraîné chez
lui par la suite une double incontinence anale et urinaire, au point
qu’il ne se rendait pas compte quand il faisait ses besoins.
Une forte torture à la fois physique et morale poussait les suppliciés à dire
n’importe quoi et à dénoncer n’importe qui,
pourvu que le supplice s’arrête. Les malheureux s’impliquaient
même dans des histoires de crimes, de destructions de biens publics…
Yousfi Nadir était le plus jeune parmi nous. Il avait dix-neuf
ans. C’est lui qui a subi les tortures les plus atroces. Les tortionnaires
ont utilisé avec lui l’électricité sur les
parties sensibles de son corps. Le plus grave c’est qu’il
a été sodomisé par le commissaire en personne, le
nommé Ould Ammi Boualem, qui paraissait être, vu son excitation
et le plaisir qu’il éprouvait, un véritable obsédé sexuel.
Ce n’était pas la première fois. Il faisait cela à chaque
fois qu’il y avait des jeunes.
Djebbar Redouane a eu plus
de chance que nous. Il n’a été torturé qu’au
quinzième jour. On l’avait oublié. Du fait de son état
de santé précaire, les policiers n’ont utilisé avec
lui que la technique du chiffon.
La privation d’alimentation a été l’autre
forme de torture. On nous donnait une baguette de pain tous les cinq
jours pour survivre. La torture survenait la nuit pour nous empêcher
de dormir, rarement dans la journée. La cellule dans laquelle
nous étions n’avait aucune bouche d’aération.
Nous faisions nos besoins naturels dans une boîte de conserve métallique.
L’odeur dans la cellule était insoutenable. Une épidémie
de conjonctivite s’est déclarée. De douze personnes à notre
arrivée, nous nous sommes retrouvés à trente-cinq
dans cette cellule.
Au cours de notre séjour au commissariat de Bourouba, nous avons
constaté que :
• pour « vérification d’identité »,
le détenu pouvait passer entre sept et quinze jours ;
•
pour les tortionnaires, tous les moyens étaient bons pour arracher
des aveux. Leur technique préférée était
la suspension au plafond par les chevilles, la tête en bas ;
•
la falsification des PV de police était chose courante. C’est
ainsi que l’inculpé se trouvait, malgré lui, impliqué dans
des affaires extrêmement graves. Il est arrivé aux policiers
de faire jusqu’à neuf PV pour une seule personne.
Nous avons assisté à :
•
La torture de femmes par la technique du chiffon. L’une d’elles
a été violée en notre présence au deuxième étage.
L’auteur du viol est un inspecteur de police qui était ivre
ce jour-là ;
•
L’arrestation de six citoyens soupçonnés de vol.
Les policiers sont allés à leur tour voler les parents
des suspects. Ainsi à la famille Abdi, ils ont pris 80 000 DA, à la
famille Bouteldj 40 000 DA, et à la famille Maïmi 110 000
DA ;
•
Certaines exactions contre des familles de citoyens recherchés.
C’est le cas de la famille Agoune du quartier Boumzar. On a arrêté le
père, la mère et le plus jeune fils. Actuellement, la mère
et le fils sont incarcérés à la prison d’El-Harrach.
Après notre garde à vue qui a duré près de
soixante-dix jours, nous avons été transférés
au commissariat central, puis présentés au juge d’instruction
de la cour spéciale. Nous nous sommes retrouvés avec de
faux PV, avec des chefs d’accusation créés de toutes
pièces. Les signatures n’étaient pas les nôtres.
Nous avons été incarcérés arbitrairement à la
prison d’El-Harrach.
Ces soixante-dix jours de séquestration et de tortures ont laissé de
nombreuses séquelles physiques :
•
Un amaigrissement prononcé avec une perte pondérale moyenne
de 15 kg ;
•
Des troubles digestifs avec douleurs ulcéreuses ;
• Des troubles visuels ;
•
Des dermatoses infectées ;
• Des troubles psychologiques pour certains.
Ghamour Rédha, âgé de 22 ans, étudiant.
Benslimane Hakim, âgé de 21 ans, commerçant.
Djebbar Redouane, âgé de 20 ans, sans profession.
Yousfi Nadir, âgé de 19 ans, étudiant.
Prison d’El-Harrach,
le 6 octobre 1994.
Bouamama Noureddine, 1992
J’ai été arrêté le 23 septembre 1992 à 2
h 30 du matin, à mon domicile, par les « Nindja » de
la police.
Ils ont pillé, dévalisé et ameuté tout le
quartier par des rafales et le vacarme.
Ils m’ont conduit au commissariat central Bd Amirouche où je
fus accueilli par des policiers civils, par des insultes, des coups de
poing, de pieds, crachats, comme si j’étais un criminel.
Durant toute ma détention arbitraire au commissariat central, à Châteauneuf
et dans un autre endroit que j’ignore, j’ai été torturé à mort
par des éléments, qui cachaient lâchement leur visage
par des cagoules, et qui ont déversé sur moi toute sorte
de haines et d’insultes.
Ils m’ont mis à poil et m’ont fait subir les pires
tortures : des coups, l’électricité, l’asphyxie
par l’eau et le système de compression, tout en donnant
des coups violents simultanés, dans le crâne et la plante
des pieds. Des douleurs atroces se concentraient au niveau de l’estomac
et bas ventre ce qui entraîna des hémorragies, et une perte
de sang.
Ils m’ont attaché la tête à l’aide de
fil de fer sur un banc, (noeuds très serrés), je sentais
que ma tête allait exploser.
Avec des tenailles ils m’ont arraché la chaire et m’ont
cassé l’os du nez.
Avec des tournevis ils m’ont arraché cinq dents.
Mon visage et mon corps étaient tellement enflés et tuméfiés,
que même mes bourreaux étaient incapables de me regarder
et l’un d’eux alla chercher de vieux journaux pour me cacher
le corps et le visage pour éviter le spectacle.
Mes tortionnaires étaient tous des policiers. Vu mon état
de santé, je les ai entendus parler de mon cas, pour se débarrasser
de moi, et me livrer au tribunal militaire.
Durant la torture, j’ai perdu plusieurs fois conscience, J’ai
même failli perdre la vie.
Aujourd’hui, grâce à Dieu, je suis en vie, mais je
porte de profondes séquelles physiques, mentales et morales.
Bouamama Noureddine
42 ans, marié, 4 enfants, commerçant.
Prison d’El-Harrach, n° d’écrou n° 63982,
salle 4 bis, janvier 1993
Bouaouicha Mustapha, 1994
C’était durant la nuit du 7 juin 1994. Nous dormions, quand
soudain nous avons entendu des coups au portail et un brouhaha dans la
rue. Il était minuit passé. Des policiers ont fini par
défoncer le portail et se sont dirigés vers le premier étage
de notre maison, où habitait mon frère Youcef. Sa porte
d’entrée a été défoncée. Un
policier a bousculé sa femme en l’insultant. Il lui a demandé où se
trouvait son mari qui était absent ce jour-là. Les autres
ont cassé les meubles et la vaisselle. Après une fouille
minutieuse, ils s’apprêtaient à partir. L’un
des policiers a vu la lumière de mon appartement allumée.
Il s’est approché de la porte et a donné un violent
coup de pied pour la défoncer. Les autres l’ont rejoint.
J’ai alors ouvert la porte. Ils ont fouillé mon appartement
et ont demandé mes papiers. L’officier a demandé après
mon frère. Je lui ai répondu que je ne savais pas où il était.
Il m’a demandé alors de m’habiller et de les suivre
: « Nous avons besoin de toi au commissariat. » On m’a
mis les menottes et un bandage sur les yeux et on m’a conduit à pied
au commissariat qui était situé à 500 m seulement.
Arrivé sur les lieux, on m’a jeté dans la malle d’une
voiture qui a démarré à grande vitesse. Au bout
de trente minutes environ, le véhicule s’est arrêté.
Je ne savais pas où je me trouvais. Les policiers m’ont
sorti de la malle et se sont mis à me frapper en me questionnant
sur le lieu où pouvait se cacher mon frère. J’ai
répondu que je ne savais pas. Ils m’ont assené d’autres
coups en menaçant de me tuer en ce lieu désert. Finalement,
ils m’ont remis dans la malle et le véhicule a pris une
destination que j’ignorais. Je me suis retrouvé en fin de
course dans les sous-sols du commissariat central. Ils m’ont jeté dans
une cellule que j’ai occupée durant trente-six jours. J’ai été sorti
seulement le deuxième jour pour être photographié et
livrer des informations sur mon identité.
Au trente-septième jour, des policiers sont venus pour m’emmener,
menottes aux poings, vers une salle. Ils m’ont allongé sur
un banc auquel ils m’ont solidement attaché. Un tortionnaire
m’a mis un chiffon sur le visage et un autre m’a fait boire
de force de l’eau usée et puante. J’ai reçu
des coups sur les cuisses et le ventre, puis sur les parties génitales.
Cette épreuve atroce a duré près de trente minutes.
Puis ils m’ont demandé de tout raconter sur les « terroristes »,
leur nombre, leurs noms, leurs caches, etc. J’ai répondu
que je ne connaissais rien de tout cela, que j’étais un
modeste employé qui ne faisait pas de politique et que mes voisins
pouvaient témoigner de ma conduite. On m’a isolé dans
une cellule sans aération ni lumière durant trois journées
en me privant de toute alimentation. Au quatrième jour, les policiers
ont envahi ma cellule de nuit en me brutalisant et m’ont traîné à nouveau
vers la salle de torture où j’ai subi pendant près
de deux heures le supplice du chiffon. J’ai perdu connaissance à plusieurs
reprises.
Le lendemain, ils sont venus très tôt pour m’emmener
vers la salle de torture. À peine entré, j’ai reçu
plusieurs coups de poing et des coups de fouet. Je ne pouvais ni prévoir
les coups ni les parer car j’étais ligoté et mes
yeux étaient bandés. Cette fois-ci on m’a mis dans
la bouche un entonnoir et on a versé de l’eau qui avait
un goût d’urine. À la fin du supplice, on a exigé de
moi de reconnaître que mon frère Youcef avait tué un
policier à Maquaria (Leveilley) le 7 juin 1994. On m’a soumis
une liste de noms de citoyens que je ne connaissais pas et on m’a
demandé de les impliquer dans l’attentat. Compromettre des
innocents dans des assassinats ! On a créé ainsi un scénario
de toutes pièces impliquant mon frère et d’autres
citoyens, et on voulait que je reconnaisse ces faits. La torture est
devenue de plus en plus atroce. Je ne pouvais plus la supporter. J’ai
fini par craquer et par dire n’importe quoi. J’ai fini par « reconnaître » qu’un
certain Dehilès était chez Sahri à Maquaria, que
c’était un refuge où il y avait des armes et beaucoup
de munitions. Les policiers ont décidé d’aller immédiatement
sur les lieux et m’ont pris avec eux. Il était minuit. Ils
ont fait irruption chez Sahri et ont fouillé sa demeure de fond
en comble. Ils n’ont absolument rien trouvé. Ils savaient
pertinemment que j’avais inventé cela sous la torture. Ils
ont été pris à leur propre piège. Ils ont
accusé ensuite mon épouse de travailler avec les groupes
armés. À chaque fois que je citais un nom sous la torture,
ils allaient chez la personne pour perquisitionner, et ramenaient le
malheureux pour le torturer puis le libérer au petit matin.
J’ai été torturé à neuf reprises au
commissariat central.
Au cinquante-quatrième jour de garde à vue, soit le 30
juillet 1994, on m’a présenté au juge d’instruction
de la cour spéciale dans un état physique lamentable. Il
m’a récité les chefs d’inculpation retenus
contre moi dans le PV de police. C’était ahurissant ! Initialement
les policiers étaient venus chercher mon frère Youcef.
Je n’ai été arrêté qu’accidentellement
et finalement je me retrouvais selon le juge… émir à la
tête d’un groupe armé ! On m’a aussi inculpé pour
destruction de biens publics. J’ai protesté auprès
du juge d’instruction en niant tout en bloc. Le juge m’a
dit : « Pourquoi as-tu reconnu tout cela devant la police et signé le
PV ? » – « Je n’ai rien reconnu. Les policiers
m’ont tout dicté sous la torture et m’ont donné des
noms de personnes que je ne connaissais même pas ; je n’ai
fait que réciter ce qu’ils voulaient. Regardez, Monsieur
le juge, les traces de torture au niveau de mes poignets et sur mon dos. » Il
m’a répondu sèchement : « Cela ne me regarde
pas. »
C’est ainsi que pendant cinquante-quatre jours ma famille a tout
ignoré de mon sort. J’ai été arrêté arbitrairement
et torturé sauvagement durant toute cette période pour
réciter un scénario qu’on avait préparé d’avance.
Bouaouicha Mustapha,
père
de trois enfants.
Prison d’El-Harrach, le 6 août 1994.
Bougandoura
Fayçal,
1994
Dans la nuit du dimanche, à 3 heures du matin alors que je dormais
avec les membres de la famille dans le calme et la paix nous fûmes
soudain réveillés en sursaut par des coups à la
porte d’entrée. Les murs de la maison tremblaient sous les
coups. Mon père, réveillé en sursaut, se dirigea
vers la porte pour voir. Tout se précipita. La maison fut envahie
par des ombres armées. Je n’arrivais pas à réaliser
ce qui se passait, assommé par le sommeil. Un homme masqué se
pencha sur mon lit me demandant si j’étais Fayçal
Bougandoura ? Dès que je répondis par l’affirmative,
une pluie de coups s’abattit sur moi. Je n’avais pas le temps
de protéger ma tête. On me sortit brutalement du lit et
on me traîna jusqu’à l’extérieur. Je
me retrouvais entouré d’une meute de personnes cagoulées
et armées, face à un jeune, qui était mon voisin
et mon camarade de classe. Il s’appelait Amara Salim. Un policier
demanda à Salim s’il s’agissait bien de la personne
concernée en me dévisageant. Il répondit par l’affirmative.
J’étais surpris et je n’arrivais pas à comprendre
ce qui m’arrivait.
On me passa les menottes et on me jeta dans la malle d’un véhicule
dont je n’arrivais pas à distinguer la marque, sous des
coups de crosse et de poings comme si j’étais un criminel.
C’était abject et inhumain.
Je fus emmené au commissariat de Bachdjarah et reçu par
une horde de personnes excitées qui semblaient nous attendre avec
impatience. Des coups de poings et de pieds accompagnaient leur langage
obscène et ordurier. D’emblée, ils me questionnèrent
sur mon voisin Fouad : que connais-tu sur lui, qui fréquente-t-il
et où passe-t-il son temps ?
Je répondis le plus franchement qu’il était mon voisin
mais que je ne connaissais rien quant à ses fréquentations
et à ses habitudes, étant absorbé par mon travail à la
Sonacome de 7 h 30 à 16 h 30.
Mécontents de ma réponse, ils s’acharnèrent
sur moi en me frappant, m’insultant et me menaçant de tous
les maux. Toutes les techniques de torture furent utilisées, du
chiffon au courant électrique en passant par les bastonnades.
Devant les douleurs indescriptibles et atroces, je finissais par raconter
n’importe quoi et des noms furent inconsciemment prononcés
pour échapper à cette abominable torture. J’ai dénoncé presque
la moitié des amis du quartier, que Dieu me pardonne.
Le matin je fus transféré au commissariat d' Hussein Dey
où j’ai passé 18 jours dans une cellule avec les
mêmes techniques de torture et les mêmes questions. Je voyais
ainsi la mort devant moi et à plusieurs reprises, je perdais connaissance
du fait de la faim et de l’épuisement. J’étais
prêt à leur avouer que j’étais le responsable
du tremblement de terre de Chlef en 1980, pour échapper au supplice,
que Dieu me pardonne, et que j’étais le responsable de la
mort de Boudiaf !
Après dix-huit jours de tortures et de souffrances, on me transféra à nouveau
vers le commissariat d'El Anasser où j’ai passé dix
jours sous la torture. Les mêmes méthodes, les mêmes
gestes et les mêmes techniques étaient pratiquées
autant à Bachdjarah qu’à Hussein Dey qu’à El
Anassers. Je ne savais plus si j’étais vivant ou mort, j’étais
une véritable loque humaine qui a été transportée
au commissariat du Vieux Kouba ; j’y ai passé treize jours.
Dans ce centre, on me promit de me libérer, mais sans illusion,
bien qu’il n’y avait aucune charge contre moi. En réalité,
le procès verbal confectionné par les soins de la police était
lourd en charges, inventées de toutes pièces. Je fus obligé de
signer sous la menace le procès-verbal et mon circuit se termina
par le commissariat central d’où je fus présenté au
juge d’instruction avant d’être incarcéré à la
prison d' El-Harrach.
Telle est la situation que vit la jeunesse algérienne aujourd’hui.
Près de 90 % des détenus politiques rencontrés à la
prison ont vécu les mêmes souffrances que moi, avant d’arriver
là. Nous attendons, patiemment notre jugement. Quand aura-t-il
lieu ? Dans un mois ou dans quatre ans ?
Telle est la situation d’injustice que vit la jeunesse algérienne.
Bougandoura Fayçal
Prison d’El-Harrach, 1994
Bouhadjar Farid dit Mourad, 1993
26 ans, enseignant, demeurant à la rue du jardin -BOUGARA
(Wilaya de Blida).
Arrêté fin juin 1993. Sauvagement torturé à la
sûreté de Daïra d’Hussein Dey. Fractures de trois
côtes et hématome de la cuisse. Hospitalisé durant
deux jours à l’hôpital militaire de Aïn Naâdja.
Puis transféré à la prison de Blida.
Boukhalfa Abderrahmane, 1993 Samedi 18 décembre 1993 à Saoula (Tipaza). Il était
17 h 30, quand des gendarmes ont fait irruption à mon domicile.
Ils ont procédé à une perquisition et ont jeté toutes
les affaires au sol. Ils ont volé les bijoux de mon épouse,
d’une valeur de 30 000 dinars, ainsi qu’une somme de vingt
et un dollars. Ils m’ont passé les menottes aux poignets
et m’ont embarqué dans leur véhicule sous les coups
de crosse et les insultes. Ils m’ont jeté dans une cellule
de la brigade de gendarmerie de Saoula où j’ai passé ma
première nuit.
Le lendemain, ils m’ont transféré à la brigade
de Baba Hassen, où j’ai passé douze jours. J’ai « goûté » à toutes
les méthodes de torture. Les gendarmes m’ont fouetté avec
un câble électrique à la tête et sur le visage.
Je suis resté plusieurs jours avec un visage enflé, tuméfié.
J’étais méconnaissable. J’étais privé d’eau
et de pain. En plus de la torture et autres sévices infligés,
ils voulaient m’affamer.
Ils voulaient me contraindre à reconnaître des faits qui
m’étaient totalement étrangers. Ils m’ont menacé de
ramener mes enfants et mon épouse et de la violer devant moi.
Au onzième jour de détention, des gendarmes ont fait irruption
dans notre cellule en pleine nuit et nous ont frappés violemment
avec les crosses de leurs armes et des barres de fer. Cela a duré plus
d’une heure. Ils nous ont enchaînés ensuite aux chevilles
et aux poignets de manière collective comme des bagnards.
Le lendemain, la même opération s’est renouvelée.
Une dizaine de gendarmes se sont rué sur nous et nous ont frappés
de toutes leurs forces et sans répit. Une haine féroce
se lisait sur leurs visages. On avait l’impression qu’ils étaient
conditionnés.
Dans la soirée, les gendarmes nous ont sortis de la cellule,
menottés, les yeux bandés, et nous avons été transférés à la
brigade de gendarmerie de Aïn Benian. Là, ils nous ont enfermés
dans une cellule de 1,5 m x 1,5 m. Nous étions quinze détenus
dans cette cellule à survivre dans des conditions bestiales, et
ce durant dix-huit jours. Ils nous ont privés de nourriture pendant
des journées entières. Nous étions réduits à une
vie animale, sans manger ni boire pendant trois à quatre jours,
sans nous laver et en pataugeant dans nos urines et nos matières
fécales. L’air était irrespirable.
Nous avons été présentés au tribunal d’exception
d’Alger le 18 janvier 1994. Le chef de brigade nous a avertis qu’en
cas de libération de l’un de nous, il l’exécuterait.
Je priais pour aller en prison malgré mon innocence pour échapper à la
mort.
Boukhalfa Abderrahmane.
Prison d’El-Harrach, le 1er mars 1994.
(Salle 4 bis, n° d’écrou : 70316)
Boukhari
Aïssa, 1993
Je fus kidnappé le 30 mai 1993 à 9 heures, à la
sortie de mon domicile à Hydra, par quatre individus qui se réclamaient
de la police. L’un d’eux me menaça de son arme et
me somma de le suivre sinon « au moindre geste j’étais
un homme mort » disait-il. Ils me couvrirent la tête avec
ma veste et me jetèrent dans la malle d’une Renault Express
blanche. Ils me sommèrent de rester en génuflexion, le
front contre le plancher de la voiture. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait,
on ne me présenta ni mandat d’arrêt ni les raisons
de mon arrestation.
Après un déplacement très court, cinq minutes environ,
ils me « déchargèrent » dans un endroit, la
tête toujours camouflée, ils m’enlevèrent mes
papiers et tout ce que je possédais comme objets personnels, puis
j’eus droit à un lot d’injures, de blasphèmes
et de grossièretés inqualifiables. Ensuite ils me jetèrent
dans un W.C., attaché par des menottes à un tuyau de robinet,
avec ordre de me retourner contre le mur.
Je restais ainsi, dans cette position plus qu’inconfortable, toute
la nuit.
À
l’aube, j’entendis l’appel du muezzin pour la prière
du Sobh ; je fis ma prière dans cette position, sans ablution.
Ensuite on me conduisit vers des chalets en bois où on procéda à mon
fichage, photos, état civil, etc.
On me reconduisit ensuite vers mon lieu de détention, les W.C.
où nous étions cette fois-ci quatre personnes.
L’après-midi, un tortionnaire est venu me prendre pour la
salle de torture, après m’avoir roué de coups et
avec le lot habituel de grossièretés et de blasphèmes.
Là, dans la salle, il y avait quatre bourreaux dont un lieutenant
de police que j’avais déjà vu, un homme trapu, avec
des cheveux grisonnants travaillant dans la circonscription de Birmandreis.
Ils commencèrent par m’insulter et me traiter de tous les
noms, puis ils me menacèrent de mort si je ne leur livrais pas
les noms des gens qui tuaient les policiers. Je leur répondais
que je n’avais rien à voir avec ces gens-là et que
je ne savais même pas pourquoi j’étais là.
L’un d’eux commença alors à me frapper en me
disant que la chaise sur laquelle j’étais assis a fait parler
tout le monde, « même Abderrahim a parlé » me
dit-il.
On me mit sur un banc en ciment, on m’attacha les pieds à l’aide
d’un câble électrique, et les mains derrière
la chaise par les menottes. Puis commença le supplice du chiffon.
L’un des tortionnaires assis sur ma poitrine me versait de l’eau
sale dans la bouche alors que l’autre sautait sur mon ventre. En
même temps, un troisième tortionnaire me frappait la plante
des pieds par un gros bâton. Ce supplice dura plus de trente minutes.
Je hurlais de douleur. Je sentais que j’allais rendre l’âme
d’un moment à l’autre, je délirais et citais
pêle-mêle tous les noms que je connaissais.
Le jour suivant, ils me demandèrent de les conduire vers les gens
que j’avais cités la veille. Je leur ai répondu que
j’avais cité des noms au hasard et que ces gens étaient
aussi innocents que moi.
Le troisième jour, on me conduisit à la salle de torture
où on me fractura la mâchoire à coup de pied. J’ai
pu distinguer de nombreux barbus parmi les tortionnaires.
Chaque fois j’avais affaire à une nouvelle équipe…
Je fus reconduit cette fois vers une cellule où nous étions
entassés à 18. Nous dormions à même le sol,
nous faisions nos besoins dans des seaux, devant tout le monde. Nous étions
harcelés par les gardiens qui nous frappaient et nous insultaient
sans arrêt. Tous ceux qui ont été arrêtés
avaient des traces de tortures, de fractures, de brûlures, des
amputations, certains avaient été castrés. J’ai
rencontré Mihoubi Noureddine, incarcéré depuis 6
mois, il avait le dos complètement lacéré, tout
le corps meurtri et coupé par des pinces. Deux d’entre nous
sont morts. L’un, un militaire, la mâchoire fracturée,
est mort par dénutrition et manque de soins, le deuxième,
brûlé au chalumeau a succombé quelques jours plus
tard.
Je suis resté dans ce lieu maudit pendant quarante jours. C’était
un vrai cauchemar, quelque chose d’indescriptible.
Le 8 juillet 1993, c’est-à-dire quarante jours après
mon arrestation, un vigile, cagoulé est venu me chercher de ma
cellule en me disant : « Viens voir le Taghout, fils de harki » (mon
père est un ancien condamné à mort de la guerre
de libération). Il me conduisit à la salle de torture,
j’eus droit encore à l’épreuve du chiffon pendant
une heure. On me plaça ensuite des pinces métalliques sur
les oreilles et on me soumit à plusieurs décharges électriques.
J’eus trois côtes fracturées. Je perdis connaissance.
On me jeta ensuite dans ma cellule. J’avais uriné sur moi.
J’étais mouillé, j’avais mal partout…
Ensuite le chef, qu’on appelle Omar est venu me voir. Il me dit
que j’étais libre et qu’ils allaient me conduire dehors.
Je demandais alors une justification pour mon travail. Il me rétorqua
: « C’est l’État qui t’a incarcéré et
c’est l’État qui te fera travailler » (??).
On nous embarqua dans une Peugeot 404 bâchée blanche, moi
et quatre autres, on nous jeta dans la forêt d’El Achour
sans un sou. De là j’ai regagné mon domicile.
Mes ennuis ne sont pas terminés, car mon employeur refuse de me
réintégrer si je ne justifie pas mon absence de plus de
quarante jours. Je me suis rendu au commissariat de la Colonne Voirol
comme on me l’a conseillé avant ma sortie du centre de torture.
On m’accueillit par des insultes et la menace d’être
déporté vers les camps de concentration du Sud, si je persistais
dans ma demande. Je me rendis également au commissariat du Golf
où un policier me répondit : « Vous avez conduit
le pays à la ruine et maintenant tu cherches du travail ? », « Ceux
qui t’ont arrêté, c’est à eux de te donner
une justification ».
Actuellement, marié et père de cinq enfants, je me retrouve
en voie de licenciement, avec trois côtes fracturées, deux
tympans percés et des séquelles psychologiques et morales
profondes.
Que me reste-t-il à faire ?
Parler à tout le monde.
Boukhari Aïssa, Septembre 1993
Boulagroune Samir, 1994
Le 15 juillet 1994. Il était minuit passé. Je dormais
avec ma famille quand nous fûmes réveillés par de
violents coups de pieds et de crosse à notre porte. Mes parents,
dans un premier temps refusèrent d’ouvrir la porte. Devant
la persistance des coups, mais aussi des menaces et des insultes, ma
mère se décida d’ouvrir. Une horde d’ombres
armées et vociférantes envahit la maison. Il s’agissait
de véritables bêtes sauvages. L’un d’eux prononça
mon nom. Ils étaient à ma recherche. Je déclinais
mon identité et un groupe se jeta brutalement sur moi et m’assena
des coups de pieds et de crosses.
Des insultes et des obscénités pleuvaient devant ma famille,
sans aucune honte ni retenue pour des agents dits de « l’ordre ».
On me mit les menottes derrière le dos et ils me mirent un sachet-poubelle
sur mon visage et m’emmenèrent avec une brutalité et
sans aucune explication. J’étais paralysé par la
peur tout comme ma famille qui ne comprenait pas ce qui lui arrivait.
Ma mère pleurait et suppliait ces intrus de me lâcher. On
me jeta dans une camionnette apparemment, car je ne voyais rien du fait
du sac-poubelle sur ma tête. Je n’ai jamais imaginé que
des Algériens se comporteraient avec une telle barbarie vis-à-vis
d’autres Algériens.
Près d’une heure après, car j’avais perdu,
du fait de la peur, toute notion de temps, on me jeta dans une petite
pièce d’un bâtiment apparemment.
J’étais toujours menotté et le visage couvert. Je
suis resté ainsi durant une semaine sans que personne ne s’inquiète
de mon sort. Mes parents ne savaient pas où j’étais.
Chaque soir, on me descendait au sous-sol pour me faire subir des supplices
atroces. Sur fond d’insultes et d’obscénités,
on m’appliqua la technique du chiffon. On fixait à une table
en m’attachant les pieds avec un câble et les poignets sous
la table par des menottes. On m’appliquait un chiffon sur la bouche
et on se mettait à verser de l’eau usée (des W.C.)
dans ma bouche alors que l’un d’eux m’obstruait les
narines pour m’obliger à ouvrir encore plus la bouche. L’un
d’eux s’assit sur mon ventre en gesticulant. Mon estomac était
distendu d’eau et j’avais l’impression qu’il
allait exploser.
On menaça de me sodomiser si je ne reconnaissais pas les faits,
ou de m’égorger. On me reprocha d’avoir brûlé des
camions et d’avoir cambriolé des bijouteries ainsi que le
siège du Pari Sportif Algérien (PSA). Une confrontation
avec des propriétaires de ce dernier a eu lieu et cette personne
avait dit à la police qu’il ne me reconnaissait pas comme étant
l’auteur du vol. On continua à me frapper. L’un des
policiers me donna un violent coup de pied à mon sexe. Je voyais
la mort devant moi et chaque fois je m’évanouissais.
On m’inventa un tas de faits dans lesquels on voulait m’impliquer.
C’était simple, à tout citoyen qui tombait entre
leurs mains, il fallait lui inventer un scénario selon leurs fantasmes.
C’était ahurissant. Après une semaine de supplices,
on me jeta dans l’une des cellules du sous-sol où je retrouvais
24 jeunes dans un état de délabrement physique inquiétant,
sans manger ni boire. Les conditions d’hygiène étaient
dramatiques. Nous faisions nos besoins naturels sur place. L’air était
irrespirable. Il s’agit de conditions plus que bestiales.
On vint me chercher par la suite à cinq reprises et m’emmena
dans un véhicule dans des coins lugubres (forêts) pour simuler
mon exécution. On me plaça à trois reprises des électrodes à mes
pieds.
Je sentais des décharges brutales qui me faisaient sauter malgré le
fait que j’étais attaché.
- Il y avait parmi nous un jeune citoyen de 22 ans, prénommé Rédha,
demeurant à Bachdjarah. Je l’ai laissé à ce
jour (le 8 août 1994) au commissariat de police de Bourouba (Bachdjarah),
devenu centre de torture.
C’était un étudiant de l’université de
Bab-Ezzouar on lui appliqua à plusieurs reprises l’épreuve
du chiffon et l’électricité pendant trois jours consécutifs.
Il a failli mourir, on l’a ramené dans la cellule dans un état
de pré-coma.
Une semaine après, on le ramena à nouveau dans la salle
de torture et après l’avoir attaché sur un banc,
on se mit à lui jeter une bouteille de gaz butane sur le thorax
et l’abdomen.
Il garde des séquelles indélébiles sur le corps.
Je ne sais comment il a échappé à la mort.
•
Un autre citoyen prénommé Nadir, âgé de 19
ans, était étudiant lui aussi à Bab-Ezzouar, demeurant à Bachdjarah.
Lui aussi a subi l’épreuve du chiffon et l’électricité durant
deux jours. Il a été sodomisé de force à trois
reprises.
•
Chérif âgé de 20 ans et demeurant à El-Harrach,
lui aussi a « goûté » à l’épreuve
du chiffon et aux bastonnades. Il a été isolé durant
une semaine, poignets ligotés, yeux bandés sans boire ni
manger dans une cellule.
•
Agoun Amine demeure à Bourouba. Il est âgé de 17
ans. En plus des épreuves du chiffon, de l’électricité et
des bastonnades, il a été suspendu à un tuyau durant
toute une journée, tout en le fouettant avec un câble.
•
El hadj est âgé de 54 ans. Il a subi l’épreuve
du chiffon et les bastonnades malgré son âge.
•
Il y avait également un groupe d’étudiants qui ont été kidnappés
de la cité universitaire Bouraoui d’El-Harrach et qui ont
subi les mêmes supplices que nous.
Telle est la situation que nous avons vécue au commissariat de
police de Bourouba avec 24 autres citoyens qui avaient été kidnappés
sans aucune explication, laissant leurs familles angoissées et
sans nouvelles durant 34 jours avant d’être présentés
devant un juge pour être incarcérés.
Boulagroune Samir, 21 ans
Prison d’El-Harrach. Le 8 août 1994
Boustila Kamal, 1993
J’ai été arrêté par les services de
sécurité le 25 septembre 1993 à mon domicile, situé au
lieu-dit Haouch El-Mekhfi à Réghaïa. J’ai été transféré au
commissariat central d’Alger, et là j’ai subi des
atrocités difficiles à décrire et à imaginer.
On m’a entraîné dans une cellule du sous-sol et on
m’a dévêtu. On a commencé par m’interroger
sur des faits que j’ignorais totalement. À chaque réponse
négative de ma part, je recevais des coups de toutes parts accompagnés
d’insultes. On m’a attaché à un banc métallique
et on m’a appliqué un chiffon sur le visage. Un des policiers
m’a versé dans la bouche de l’eau de Javel. Un autre
m’a versé du Crésyl. Mon estomac était dilaté.
J’avais l’impression qu’il allait éclater. Après
l’épreuve du chiffon, un tortionnaire m’a enfoncé un
manche à balai dans l’anus. J’éprouvais des
douleurs atroces. Je saignais abondamment. Ces séances se sont
reproduites durant dix-neuf jours à raison de deux séances
par jour. À deux reprises on a utilisé l’électricité.
Devant ces supplices, j’ai fini par admettre tout ce que disaient
les policiers. J’ai ainsi impliqué certains voisins, totalement
innocents, tout cela pour que cesse la torture.
J’ai refusé dans un premier temps de signer le PV de police
qui contenait des énormités et de grossiers mensonges.
Les policiers se sont mis à me cogner la tête contre une
porte métallique, au point que j’ai perdu connaissance.
Je tiens à signaler que tout ce qui est porté dans le PV
n’est que pure invention des policiers.
Boustila Kamal. 12 novembre 1993
Prison d’El-Harrach, n° d’écrou : 69219
Boutchiche
Mokhtar, 1992
Je m’appelle Boutchiche Mokhtar, injustement détenu à la
prison militaire de Blida.
Voici le récit de ce que j’ai enduré de la part des
agents des services de sécurité (la sécurité du
pouvoir). Cette précision et à faire parce que le peuple
algérien n’a au fond jamais connu ni sécurité,
ni stabilité.
Je suis un citoyen algérien, marié et père de six
enfants, dont le sixième est une fille, née pendant ma
détention.
Mon drame commença le jour du 20 janvier 1992 lorsqu’un
ami proche me proposa de l’accompagner à la ville de Boussaâda.
Mon ami est fellah et possède une terre agricole là-bas.
En cours de route, et précisément à Tidjelabine,
nous avons rencontré un barrage de gendarmerie où on nous
ordonna de nous arrêter. Après avoir vérifié nos
identités, on nous demanda de laisser la voiture sur place et
de monter à bord du véhicule de gendarmerie.
Nous fûmes conduits à la brigade de gendarmerie pour « enquête » qui
s’est avérée en fait être la torture, et l’humiliation,
et c’était le début d’un calvaire inimaginable
dont voici quelques récits :
- Le 21 janvier 1992 c’est-à-dire, le deuxième jour
de mon arrestation, je fus condui dans un véhicule en position à plat
ventre, la tête couverte d’un sac, le véhicule en
question semble être une ambulance, d’après ce que
j’ai pu entendre. Après un certain moment le chauffeur freine
brusquement dans un endroit et on me traîne jusqu’à une
salle, et quelle salle !
Et là commencèrent contre moi les actions de torture et
de crime :
- On me ligota fortement à l’aide de fils électriques
sur un lit, des pieds jusqu’aux épaules.
- Ils enfoncèrent dans ma bouche une serpillière.
- Puis ils renversèrent de l’eau sale.
- Flagellation sur tout le corps.
- À l’aide de tenailles ils me coupèrent la chair
et arrachèrent les ongles.
- Le tout accompagné d’insultes, de menaces de morts, de
crachats etc.
Et là commença l’interrogatoire :
- où sont les armes ?
- où se trouvent les caches et les refuges des groupes ?
Mais ne pouvant opposer à ces questions que ma surprise et mon
ignorance, en affirmant n’avoir aucune réponse à leurs
interrogations.
Ne pouvant plus supporter l’intensité des douleurs et des
sévices je répondais en donnant tous les noms qui me passaient
par la tête (mes amis, mes voisins, parents, gens du quartier et
employés du travail…) et afin d’échapper à une
mort certaine.
Le supplice dura 14 jours à la fin ils s’apercevront que
je n’avais rien à voir avec ce qu’ils recherchaient.
Ils me menacèrent en me disant qu’ils me relâcheraient à condition
de travailler avec eux en les renseignant sur tout ce qui se passait.
En d’autres termes ils voulaient faire de moi un indicateur. Après
quelque temps passé chez eux ils m’ont pris dans un véhicule
puis dans un autre, pour me jeter avec violence à proximité de
mon quartier.
Mais le 18 février 1992, la gendarmerie opéra un grand
ratissage dans la région où j’habite, arrivant à ma
maison ils m’ont cherché et, ne m’ayant pas trouvé,
ils ont menacé et terrorisé mes parents qui leur ont indiqué que
je passais la nuit chez mes beaux parents. Cette même nuit ils
débarquèrent chez mes beaux parents en tirant des rafales
et faisant un vacarme et je fus arrêté ainsi que tous les
habitants mâles de la maison, et nous fûmes conduits à leur
centre.
Et là je fus stupéfait par les propres termes de celui
qui semblait être le responsable en s’adressant à moi
en disant : « Tu m’as privé d’une parcelle de
terre, et moi aujourd’hui je te prive de la vie, appelle ton Dieu
pour te sauver, espèce de X ! X ! Tu t’en es tiré à bon
compte la dernière fois des mains de la sécurité militaire
mais cette fois-ci ça va être ta fin » puis il ajouta
: « On a arrêté une bande de malfaiteurs, en possession
d’un fusil de chasse et on suppose que tu es leur chef ».
J’ai nié de toutes mes forces. Il ordonna qu’on m’emmène
au sous-sol, où je fus complètement déshabillé et
attaché par les chevilles, les épaules et le corps et fouetté avec
des câbles électriques, je criais de toutes mes forces,
et je suppliais Dieu qu’ils cessent leur violence gratuite. Excédé par
mes cris, et mes prières l’un d’eux à pris
une serpillière imbibée d’eau nauséabonde
qu’il m’enfonça dans la bouche, après quelques
moments le responsable du Centre (un capitaine) prit le fouet et me frappa
au sexe jusqu’à évanouissement.
Puis on me réanima par le jet d’un seau d’eau sur
le visage ; en ouvrant les yeux je vis un lieutenant tenant une feuille
; il me posa des questions sur des gens arrêtés et sur des
gens qui habitent mon quartier.
Puis on me força à m’asseoir sur une bouteille. Je
répondais simultanément à toutes leurs questions
comme ils voulaient.
Ils me laissèrent pendant 24 heures dans cet état, avec
la soif et la faim.
Ils me conduisirent à l’étage supérieur, le
corps complètement déshydraté et une soif terrible à la
gorge, je suppliais qu’on me donne un peu d’eau. L’un
des gendarmes me ramena un verre d’eau mais un autre s’y
opposa et renversa le verre par terre. Là, je demandais à aller
aux toilettes et il me conduisit, j’ai pu enfin ingurgiter de l’eau
qu’on ne donnerait même pas à un animal.
J’ai passé cinq jours dans le Centre jusqu’au 22 février
1992 à 14 heures, moment où arrivèrent des agents
de la sécurité militaire qui me conduisirent encore une
fois à leur Centre de torture, où je fus immédiatement
complètement dénudé, allongé sur un lit et
attaché pieds et mains.
L’un d’eux commença à me verser dans la bouche
de l’eau savonneuse et sale tandis qu’un autre me fouettait
violemment et sans arrêt, sur la poitrine, la tête et des
fois sur les parties génitales.
Puis ils se mirent à quatre à sauter sur moi comme des
animaux. Ils étaient excités et hurlaient, puis l’un
d’eux avec des tenailles m’arrachait la chair. Ils me brûlaient à l’aide
de mégots de cigarettes, ils m’ont brûlé la
barbe.
Le supplice dura 14 heures environ. Les tortionnaires, cagoulés,
s’exprimaient entre eux en français, croyant que je ne le
comprenais pas, puis ils me jetèrent dans une cellule à même
le sol, sans couverture ni lumière, dans un froid glacial.
Et le lendemain de très bonne heure, ils me reconduisirent au
sous-sol pour reprendre la torture jusqu’à ce que j’ai
vomi du sang. Un médecin m’examina et leur recommanda de
m’évacuer à l’hôpital, mais ils refusèrent
et me jetèrent dans la cellule, dans un état que je ne
peux décrire et le médecin pourra témoigner.
J’ai oublié de dire que l’un de mes tortionnaires
urina sur moi.
Je suis resté sans alimentation pendant 11 jours environ à l’exception
de quelques gorgées d’eau, à l’issue de quoi
on me donna un peu de nourriture.
Le 3 mars 1992 on me restitua à la gendarmerie dans un état
physique très faible, et je n’ai pu reprendre des forces
que grâce à l’aide de gens de mon quartier que j’ai
trouvés, eux aussi détenus, chez la gendarmerie, et qui
m’ont aidé à me nourrir.
Le 10 mars 1992, je fus conduit avec d’autres à la prison
militaire de Blida, après audition par le procureur militaire
(Commandant Boukhari) qui devant mes dénégations m’insulta
et proféra à mon encontre des grossièretés
inqualifiables qui ne sont pas à l’honneur de notre armée.
À
ce jour, je suis détenu à la prison militaire sans véritable
inculpation et sans motif, mais l’histoire jugera.
Boutchiche Mokhtar, Mai 1992
Boutiche Ahmed, 1993
Des unités de l’armée et de la gendarmerie ont entrepris
le samedi 18 décembre 1993 un vaste ratissage dans la région
de Saoula. Ce jour-là, tous les commerces étaient fermés.
Des gendarmes se sont présentés à mon magasin et
ont interrogé les voisins sur le propriétaire.
Le lendemain, à mon arrivée au magasin, les voisins m’ont
appris que des gendarmes avaient demandé après moi. C’est
ainsi que je me suis immédiatement rendu à la gendarmerie
de Saoula. C’était le dimanche 19 décembre. J’étais
accompagné de quelques ouvriers. Je n’ai jamais pensé que
les gendarmes allaient m’arrêter. Dès que je me suis
présenté et ai décliné mon identité,
les gendarmes m’ont arrêté et ont renvoyé les
ouvriers qui m’avaient accompagné, sans autre explication.
Ils m’ont enfermé dans une cellule après m’avoir ôté mon
blouson et mes chaussures. Je suis resté pendant sept heures dans
la cellule. Puis les gendarmes m’ont sorti, menottes aux poings,
derrière le dos, les yeux bandés. On m’a conduit
vers un véhicule en me rouant de coups. On m’a demandé de
monter en compagnie d’une autre personne et le véhicule
a démarré vers une destination inconnue.
À notre arrivée, les gendarmes nous ont fait descendre
avec brutalité en nous frappant avec la crosse de leurs armes.
J’ai trébuché et je suis tombé. En me relevant,
j’ai reçu un coup de crosse sur la tête. Ils m’ont
mis contre un mur et chaque gendarme qui passait me cognait la tête
contre le mur.
Je ne savais pas où je me trouvais. On m’a introduit dans
une cellule où j’ai trouvé d’autres détenus
qui étaient ligotés dans un enchevêtrement bizarre.
C’était une véritable chaîne humaine. Ils ont
attaché mon poignet droit avec le pied gauche d’un autre
détenu, le pied droit de ce détenu était lui-même
relié au poignet gauche d’une autre personne, etc. C’était
diabolique.
Je suis resté dans cette situation durant cinq jours avec mes
compagnons, sans manger ni boire, dans une cellule exiguë et puante.
La cellule était mouillée d’urines et jonchée
d’excréments. C’étaient des conditions bestiales.
Une étable est plus propre que cela. On nous sortait individuellement
pour l’interrogatoire. Dans la salle de torture, chaque tortionnaire
avait sa méthode. L’un se spécialisait dans les coups
de poing, l’autre maniait le fouet et le câble électrique… Tous
se sont mis à l’unisson pour me frapper, chacun avec ses
moyens. Je ne savais pas d’où venaient les coups. Je sentais
le sang ruisseler sur mon visage. Je saignais du nez. Les tortionnaires
me demandaient de reconnaître des faits avec lesquels je n’avais
rien à voir. Devant mon refus d’admettre un scénario
fabriqué de toutes pièces, l’un des tortionnaires
a pris une pince coupante pour me couper les doigts. J’ai hurlé de
douleur. Devant ma résistance, il m’a blessé un doigt
sans le couper.
La torture s’est répétée
pendant neuf jours.
Après cela, j’ai été à nouveau transféré ailleurs,
les yeux bandés. J’étais accompagné d’autres
détenus. Nous avons été accueillis par les mêmes
insultes et les mêmes brutalités. On nous a enchaînés
par groupes de deux. On a fait venir un autre groupe de détenus
qui portaient des traces fraîches de sévices corporels.
Nous nous sommes retrouvés à dix-sept dans une cellule
de 3 m x 1,80 m. On nous donnait trois pains et cinq litres d’eau
par jour. Parfois, on nous oubliait. La cellule était glaciale.
Le sol était humide, le froid pénétrait par les
fenêtres sans vitres.
Je suis resté dans cette cellule vingt-trois jours. Le 18 janvier
1994, j’ai été présenté à la « justice ».
Au cours du transfert, nous avons été menacés par
les gendarmes d’être exécutés si on revenait
sur nos « aveux » devant le juge d’instruction. À l’intérieur
du tribunal, nous avons été roués de coups jusqu’à notre
entrée dans le bureau du juge. Avant de pénétrer,
le chef de brigade nous a avertis : « Si l’un de vous est
libéré par le juge, je me chargerai de l’abattre. »
Que Dieu nous protège
de ces tristes individus !
Boutiche Ahmed, commerçant à Saoula.
Prison d’El-Harrach, le 1er mars 1994.
Bouyoucef Mohamed, 1992
Je m’appelle Bouyoucef Mohamed, je suis chauffeur d’autobus,
j’ai 51 ans et je suis père de sept enfants.
Voici, en résumé mon témoignage sur la période
la plus noire de ma vie :
J’ai été arrêté le 7 septembre 1992, à 11
heures, sur la route de Bouarfa, alors que j’étais à bord
du véhicule de mon ami, M. Soumati Ali. J’ai été placé dans
un véhicule de type Peugeot J5 banalisé par des agents
de la sécurité militaire. Je n’ai pas pu voir dans
quelle direction on allait puisqu’on m’a obligé de
garder la position à plat ventre. Lorsque le véhicule J5
s’est arrêté, ils m’ont placé un bandeau
sur les yeux et introduit dans une cellule. J’ai reçu plusieurs
coups sur la tête et le visage tout en ayant le bandeau sur les
yeux.
Ensuite, ils m’arrachèrent, avec les mains, tout le côté gauche
de ma barbe. Après quoi, j’ai été conduit
dans une autre cellule. Là, ils me « branchèrent » la
gégène sur les oreilles. Les coups de poings et de pieds
pleuvaient sur mon visage et sur le reste de mon corps. Le sang coulait
de mon visage, suite aux coups et à ma barbe arrachée.
De tout mon corps, le sang coulait. Quelqu’un qui devait certainement
pratiquer le karaté lança un cri et me donna un coup violent
de la plante du pied en plein visage, on me posa des questions et m’obligea à donner
des réponses qui, m’étaient dictées. Je fus
ensuite conduit à la gendarmerie, où on me garda douze
jours à l’intérieur d’une cellule, je suis
resté ainsi, à même le sol, sans manger, pendant
cinq jours, puis quelques gendarmes ont commencé à me donner
en cachette un petit sandwich frites, toutes les 24 heures environ, et
ce, durant douze jours.
J’ai été l’objet de tortures atroces.
J’ai été battu par tous les moyens, j’ai subi
l’électricité, le chiffon imbibé d’eau
sale, sur le visage. Parfois le chiffon était imbibé d’un
produit chimique dont j’ignore le nom mais qui produit le même
effet que le chloroforme. Ils utilisaient aussi une autre substance chimique
qui doit certainement être de « l’esprit de sel ».
Ils imbibaient le chiffon de ces produits chimiques jusqu’à ce
que mon visage, mon cou et mon dos soient brûlés. Des bulles
se formaient sur tout mon corps, et elles éclataient en libérant
un liquide brûlant.
Ils me forçaient à répondre à leurs questions
comme ils voulaient.
J’ai passé ainsi les jours les plus atroces de ma vie. Et
je n’oublierai jamais que ceux qui m’ont torturé étaient
des Algériens comme moi !
Bouyoucef Mohamed, le 17 novembre 1992
Brahami Mostafa, 1992
Mostafa Brahami, Enseignant de Physique à l’Université des
Sciences et de la Technologie Houari Boumédienne, Institut de
Physique. Alger, Dar El Beida
Arrêté pour appartenance au Front Islamique du Salut. Suspicion
de menées subversives. Séquestré au Service de lutte
antiterroriste — Ben-Aknoun — Alger
Je fus arrêté la première fois le 20 octobre 1992
et conduit au commissariat central d’Alger, boulevard Colonel Amirouche,
où j’ai été torturé. Après cinq
jours de détention, j’ai été présenté au
juge d’instruction, qui me libéra le 25 octobre 1992, faute
d’argument et de preuves.
J’ai été arrêté, la seconde fois le
10 avril 1993. Et j’ai été libéré le
12 mai 1993 (c.à.d. 32 jours de détention). Je ne raconte
ici que les détails des tortures de la seconde arrestation qui,
de loin, ont été pires que ceux de la première arrestation.
Le premier jour, les tortionnaires, au nombre de trois (et se répartissant
les tâches : le premier m’immobilisant la tête, le
second s’occupant de me déverser de l’eau, le troisième
me frappant), ont utilisé la technique du « chiffon » :
après m’avoir dévêtu, ils me ligotèrent
sur un banc long en pierre (granito), les mains menottées à l’extrême
et maintenues en dessous du banc, un fer recourbé introduit dans
la bouche afin de m’empêcher de la refermer, le nez pincé,
et un chiffon (en fait mon tricot de peau) sur le visage, masquant principalement
la bouche. Ils maintenaient un tuyau d’eau glaciale, le déversant
d’abord sur le corps, ensuite et surtout dans la bouche. Le chiffon
s’imbibant fortement, empêchant la respiration normale par
la bouche, j’étais obligé de happer l’eau,
et de boire jusqu’à l’asphyxie totale. L’on
boit jusqu’au moment extrême, où soit on s’évanouit
ou succombe soit on parle et s’accuse de faits étrangers à soi.
Le ventre grossit à vue d’œil comme une baudruche,
au vu de la quantité d’eau bue. Les tortionnaires sautaient
alors sur le ventre, afin de provoquer le rejet violent de l’eau
ingurgitée. Et la même opération se répèta
3 fois, 4 fois, ou plus, je ne pouvais compter le nombre de fois, occupé à lutter
pour survivre.
Parallèlement à cette « technique », ils me
frappaient avec une planche sur tout le corps, insistant particulièrement
sur les parties génitales, les parties du corps les moins charnues
afin de faire mal aux os ou de les briser. En plus, celui qui m’immobilisait
la tête, la frappait si violemment sur le banc de pierre que je
perdis conscience. Toutes ces tortures ont été faites en
présence de deux officiers : d’un commandant de police,
et d’un officier supérieur de la sécurité Militaire
(dont j’ignore les noms).
Cela a duré 6 heures environ. J’ai pu estimer cette durée
par le fait que j’ai été arrêté vers
12 h 45, le temps d’arriver au centre a pris environ 10 à 15
minutes, les tortures commençant 20 à 30 minutes après
mon arrivée au centre, ce qui nous ramène aux environs
de 13 h 30. Lorsqu’ils me jetèrent inconscient dans la cellule
avec d’autres codétenus, et que je repris mes sens, j’ai
entendu l’appel à la prière. Les codétenus
m’ont dit qu’il s’agissait de la prière de nuit,
c.a.d vers 19 h 30.
Lorsque je repris mes sens, j’étais tout tremblant, non
de peur, mais de l’effort physique soutenu, du froid qui me dévorait
jusqu’aux os (on était au mois d’avril), mes habits étaient
trempés d’eau.
Pendant trois jours, tous les après-midis, j’ai dû subir
cette asphyxie répétée pendant des heures, jusqu’à ce
que le corps entier tremble de froid, de commotions, de chocs, d’efforts
soutenus.
Le quatrième jour, toujours dans l’après midi, ils
me prirent et après m’avoir enlevé le pantalon, ils
me frappèrent violemment, alors que j’étais cagoulé,
afin de ne pas voir d’où venaient les coups. Après
ce passage à tabac, titubant, ils me ligotèrent sur le
même banc, de la même façon, m’enlevèrent
la cagoule, et m’appliquèrent alors des décharges électriques à l’aide
de câbles électriques provenant d’une dynamo, je pense,
dont ils collaient les fils à nu sur certaines parties de mon
corps, en particulier sur les jambes, sur le sexe, ainsi que sur les
lobes des oreilles.
J’ai senti tout le corps trembler, on dirait plutôt des spasmes
; j’ai senti pour la première fois mon cœur s’arrêter,
s’emballer, un désordre affolant. Combien cela a-t-il duré ?
Je ne peux le préciser. En tous les cas, pour celui qui subit
cette torture, cela dure une éternité, et l’on se
surprend à vivre encore, résistant grâce à l’instinct
de survie en nous.
Trois jours de suite, ils m’appliquèrent cette torture à l’électricité.
Toutes ces tortures ont laissé des séquelles sur mes jambes
et sur mes mains, visibles jusqu’à ce jour.
En parallèle à ces tortures « physiques »,
ils ont utilisé aussi « la politique de la carotte »,
en me proposant de travailler pour eux, comme informateur, me faisant
miroiter des « avantages » dont le moindre était celui
de ma libération.
Le but de ces tortionnaires était de me faire avouer ma liaison
organique avec les dirigeants du FIS, en clandestinité, et de
donner leurs adresses. N’ayant pas pu obtenir ces renseignements,
car j’en étais ignorant, ils me jetèrent par la suite
dans une cellule faisant 1,50 m sur 1,50 m avec trois autres codétenus,
et ceci jusqu’à ce que je sois libéré, plutôt
jeté sur l’autoroute, ayant perdu quinze kilos, le pantalon
me tombant, boitant — car mon pied droit avait une luxation après
avoir reçu un coup de pied qui m’envoya par terre- le corps
rongé par les poux, en fièvre à cause d’une
infection généralisée de staphylocoques, les nombreux
boutons provenant de cette infection dégoulinant de pus, noir
de crasse, les cheveux hirsutes, sans un sou dans les poches — car
ils avaient pris soin de me délester dès le premier jour
de ma montre, ainsi que de mon argent et de mon cartable, ce qu’ils
font avec tous les prisonniers, appelant ceci « butin » -. J’avais vraiment besoin de soins. À cause de l’eau
glaciale avec laquelle ils m’arrosaient et qu’ils me faisaient
ingurgiter, et à cause surtout des décharges électriques
qui m’avaient été appliquées, une fièvre
froide me prenait, et des frissons ininterrompus, pendant des heures,
convulsaient mon corps. En raison des menottes qui strangulaient la peau
des poignées et des mains, ces dernières étaient
devenues bleues, et ne réagissaient pas.
Ne serait-ce la présence des autres codétenus — que
je ne connaissais pas, mais dont un certain nombre me connaissait à cause
de mon activité publique depuis des années en tant que
conférencier — je ne pense pas que j’aurais survécu.
Après chaque séance de torture, ils me couvraient de leurs
vêtements (car point de couverture ni lit), et me massaient les
mains afin d’activer la circulation sanguine.
Vers le dixième jour, à cause de la présence importante
de poux, qui nous envahissaient, et qui nous saignaient, le fait de se
gratter et en l’absence de toute hygiène — ni eau,
les toilettes une fois par jour, souvent une fois toutes les 36 heures — une
infection de staphylocoques s’était déclaré en
moi. Malgré mes demandes répétées, je ne
fus pas soigné.
Je voudrais porter témoignage de ce que j’ai vu au cours
de ma détention :
1- J’ai été témoin de l’assassinat d’un
détenu. Il s’appelait peut-être Rahoui, ou du moins
c’est ainsi que le commandant l’appelait, et il ne leur répondait
pas. Il a été battu à mort, jusqu’à ce
qu’il perde conscience, et soit jeté dans le seul W-C dont
nous disposions. Après cinq jours d’agonie, il mourut, les
mains ensanglantées par les menottes qu’il portait toujours.
Ils le mirent dans un sachet plastique, et l’emmenèrent.
2- Un détenu, M. Mihoubi Noureddine, avait passé, au jour
de ma sortie de ce centre, quatre mois et quinze jours de détention.
Il fut flagellé, jusqu’à ce que le sang jaillisse.
Ils lui appliquèrent ensuite du sel sur les blessures saignantes.
Selon les détenus qui le soignaient (un bien grand mot), du pus
sortait de ses blessures pendant plus d’un mois. Il ne pouvait
que rester allongé sur son ventre. Jusqu’à la date
du 25 décembre 1993, il était encore détenu au même
centre.
3- Un troisième détenu, officier de police de son état, à Chlef
(nous entendions tous ces renseignements) a été torturé de
la façon suivante : quatre tortionnaires le prenaient, chacun
par un membre (pieds et mains), et le lançaient violemment contre
le mur. Lorsque nous le vîmes, le matin, il n’y avait que
le fond de ses yeux blancs qui apparaissaient au milieu du sang qui avait
noirci, et qui masquait son visage. Il était étendu, ne
pouvait faire bouger aucun membre.
4- Un autre détenu, Khaldi MADI, dont le fémur était
cassé, ne pouvait se déplacer que porté par deux
personnes. Il est resté au centre trois mois et dix jours, ensuite
ils l’ont transféré à l’hôpital.
5- Un autre détenu, REDOUANA Abdallah, en plus de la technique
du chiffon, a été mis dans une boîte en bois fermée
(sorte de cercueil), dans laquelle ils avaient aménagé de
petits trous de l’épaisseur d’une cigarette. Ils placèrent
des cigarettes dans ces trous, la victime a été contraine
de s’asphyxier par l’inhalation de la fumée, jusqu’à ce
que son visage soit boursouflé, et que ses yeux rougis et ensanglantés
sortaient de sa tête.
6- Deux frères de Chebouti, l’un des chefs de la résistance
islamique, ont été pris en otage pendant 45 jours, ils
furent torturés, humiliés devant nous. Le jour de leur
sortie, ils virent avec effroi l’arrestation de leur neveu, âgé d’environ
17 ans. À ma sortie, le neveu était toujours détenu.
Lorsque l’appareil répressif vit que les juges ne répondaient
pas à toutes leurs demandes, en libérant des innocents,
faute de preuve, ils utilisèrent une nouvelle technique, dont
j’ai fait les frais.
Ils arrêtaient les personnes, principalement les cadres islamiques,
sur qui ne pèse aucune accusation, les libèrent, et transmettent
un faux dossier aux tribunaux spéciaux, en précisant que
la personne recherchée ou impliquée était en fuite.
Le juge, dès lors, délivre un mandat d’arrêt.
Forts de ce dernier, les policiers pouvaient alors exécuter la
dite personne, en dehors de toute procédure judiciaire, arguant
qu’elle était recherchée et en délit de fuite.
Brahami Mostafa
Branine Abdelatif, 1997
Né le 19 novembre 1947, il exerçait en tant que commerçant.
Il fut détenu à la prison de Tizi-Ouzou. Il a été arrêté le
6 janvier 1997 à son domicile vers 23 heures et conduit au centre
de torture de Aïn Taya. Il y subit d’affilée trois
séances de tortures au chiffon imbibé d’eau sale
et ce, en plein mois de Ramadhan. Il a été ensuite jeté dans
une cellule exiguë, à même le ciment, dans l’obscurité totale
sauf un petit trou d’aération. Il passa ensuite par la gégène,
le corps complètement mouillé. Durant son séjour
chez la police, il a été attaché par des menottes à un
poteau et à un arbre pendant trois jours et trois nuits de suite
sous la pluie, sans manger ni boire, en plein Ramadhan. Il était
interrogé devant une caméra, suspendu, avec des fils électriques
attachés aux orteils. Son supplice a duré 22 jours. Il
a été présenté au parquet le 6 mars 1997,
souffrant de surdité, de grave endommagement de l’œil
gauche et de rhumatisme. Il a déclaré porter sur les côtes
des traces de brûlures de fer à repasser. Une expertise
médicale a été demandée par ses avocats.
La demande a été refusée par le magistrat instructeur.
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