Ce rapport, fruit
d’enquêtes et de recueils de témoignages conduits
depuis plusieurs années, est une première tentative de description des rouages
de l’effroyable « machine de mort », en large partie secrète, conçue
et mise en œuvre en Algérie depuis le coup d’État de janvier 1992, par
une poignée d’hommes, ceux que l’on a appelés les généraux « janviéristes ».
Pour conserver leur pouvoir et leurs fortunes nourries par la corruption,
ces hommes — les généraux Larbi Belkheir, Khaled Nezzar, Mohamed Lamari,
Mohamed Médiène, Smaïl Lamari, Kamel Abderrahmane et quelques autres — n’ont
pas hésité à déchaîner contre leur peuple une répression sauvage, utilisant, à une échelle
sans précédent dans l’histoire des guerres civiles de la seconde moitié du xxe siècle, les techniques
de « guerre secrète » théorisées par certains officiers français
au cours de la guerre d’indépendance algérienne, de 1954 à 1962 : escadrons
de la mort, torture systématique, enlèvements et disparitions, manipulation
de la violence des opposants, désinformation et « action psychologique »,
etc.
Depuis des années, les organisations de défense des droits de
l’homme, algériennes et internationales, disposaient déjà de centaines de
témoignages de victimes de la torture, de familles de disparus ou de personnes
exécutées sommairement, de milliers de noms de victimes. Ces témoignages
permettaient d’appréhender la dimension de la barbarie déclenchée avec ce
que les autorités algériennes ont appelé la « lutte contre le terrorisme »,
de 1992 à ce jour : selon les sources, entre 150 000 et 200 000
morts, entre 7 000 et 20 000 disparus, des dizaines de milliers
de torturés, plus d’un million et demi de personnes déplacées, plus d’un
demi-million d’exilés, des centaines de milliers d’orphelins et d’handicapés.
Tous les observateurs
de bonne foi savent donc, de longue date, que les graves violations des
droits de l’homme commises par les services
de sécurité ne relèvent pas de « dérapages » ou de « dépassements »,
comme l’a prétendu la petite minorité de politiques, journalistes et intellectuels
tenants du pouvoir, qui ont apporté une légitimité idéologique à la politique
d’« éradication ». Une politique, il faut le souligner, qui n’a
pu perdurer jusqu’à ce jour que grâce à la complicité d’une partie de la
communauté internationale, avec la France au premier rang : sans cette « bienveillance »,
l’horreur dans laquelle a sombré chaque jour un peu plus la majorité de la
population algérienne n’aurait pu s’établir en mode de gestion de la société,
balayant tous les acquis sociaux et imposant le diktat d’une petite caste
militaire uniquement soucieuse d’assurer sa pérennité à coup de passe-droits,
de chantage et de violences.
Dès 1994, en effet, la presse internationale a publié quelques
témoignages courageux de membres des forces de l’ordre, policiers et militaires,
qui, guidés par leur conscience, ne pouvaient plus cautionner la folie barbare
d’un quarteron de généraux. Mais ils ont vite été étouffés : une propagande
bien orchestrée par la police politique algérienne (le DRS, ex-Sécurité militaire),
secondée par certains milieux algériens et français barricadés dans des schémas
simplistes, a réussi à faire croire à l’opinion publique internationale que
la guerre qui se déroulait à huis clos en Algérie relevait de la résistance
des « démocrates » contre un « terrorisme islamiste barbare ».
Depuis 2000, sauf
pour ceux qui ont délibérément choisi, quelles
qu’en soient les raisons, de rester aveugles à l’évidence, ce mensonge n’est
plus admissible. À la lumière de nouveaux témoignages émanant de l’intérieur
même du système de répression, il a bien fallu reconnaître
que les violations commises par les services de sécurité étaient massives.
Et qu’une partie de la violence attribuée aux islamistes a été en réalité planifiée
et exécutée par le DRS. Cette manipulation de la violence islamiste a atteint
son paroxysme au moment des grands massacres de 1997 et 1998. Ce
qui, il faut le souligner avec force, ne disculpe en rien les islamistes
qui se sont rendus coupables de crimes et de violences : qu’ils aient
ou non été manipulés, ces criminels devront, eux aussi, rendre des comptes
un jour et être jugés. Mais à ce jour, faute de témoignages fiables et d’enquêtes
indépendantes, il reste malheureusement très difficile d’établir précisément
leurs responsabilités — c’est notamment pour y parvenir que les organisations
de défenses de droits de l’homme réclament depuis des années une commission
d’enquête indépendante. En revanche, même si beaucoup reste à faire pour
préciser les responsabilités, les informations recoupées et présentées dans
ce rapport permettent dès aujourd’hui d’affirmer avec certitude que le petit
groupe de généraux organisateurs de la violence d’État s’est rendu coupable
d’exactions qui, au regard du droit international, relèvent de crimes contre
l’humanité.
C’est ce dont ce rapport
entend rendre compte, en proposant une première étude de l’organisation de cette « machine de mort » — étude
qui devra nécessairement être complétée ultérieurement. Nous avons choisi
ici, en effet, de mettre d’abord l’accent sur la pratique généralisée de
la torture, en la documentant de la façon la plus précise possible. Car,
du fait de sa pratique « banalisée » par les forces de sécurité depuis
1962, elle est en quelque sorte au fondement de la folie meurtrière qui se
déchaînera trente ans plus tard, caractérisée par le mépris absolu de la
vie humaine et du corps des adversaires supposés (assimilés, qu’ils soient
islamistes ou non, à des « infra-humains »). Une folie qui prendra
bien d’autres formes, causant des dizaines de milliers de morts : exécutions
extrajudiciaires de masse, généralisation des « disparitions »,
manipulation de la violence islamiste pour la réalisation de massacres de
masse, etc. Ces crimes sont caractéristiques
d’un terrorisme d’État très particulier, d’essence totalitaire, conçu et
mis en œuvre par les hauts responsables de l’armée et de la police politique.
Dans une première partie, nous expliquons la structure de l’appareil
répressif qui existait déjà en partie avant janvier 1992, et qui sera
développé et « perfectionné » après cette date, au-delà de l’entendement.
La deuxième partie détaille les diverses formes de tortures employées, répertoriées
grâce aux témoignages de victimes recueillis par le Dr Salah-Eddine
Sidhoum, par Me Mahmoud Khélili ou publiés dans divers ouvrages. La troisième
partie est une synthèse des informations disponibles à ce jour sur les centres
de détention secrets des forces de sécurité : dans pratiquement tous
ces centres — qu’il s’agisse de ceux du DRS, des commissariats de police,
des postes de gendarmerie ou de gardes communales —, les détenus ont été systématiquement
torturés et, très souvent, exécutés. Pour la première fois, est établie ici
une liste (non exhaustive) d’une centaine de ces centres ; et, pour
les plus importants, sont présentées des informations précises sur les responsables
de ces lieux, les chaînes de commandement dont ils dépendent et les pratiques
qui y règnent.
Enfin, en annexe,
on trouvera : a) un tableau (annexe n° 2)
comportant trois cents cas de torturés, avec l’indication des dates et lieux
de leur détention, du corps de sécurité responsable, des formes de torture
et des séquelles subies — tableau permettant une vue d’ensemble de ce phénomène ;
b) une compilation de plus de cent témoignages (annexe n° 3) illustrant
la monstruosité de ces pratiques et la souffrance endurée par les victimes.