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TEMOIGNAGES D’UN CHIRURGIEN Salah-Eddine SIDHOUM Septembre 2003 Celui d’entre
vous qui observe une injustice, qu’il la récuse par l’action,
sinon par la parole, à défaut par le cœur et ceci
est le minimum exigé du croyant. Les faits relatés sont ceux que j’ai vécus et subis personnellement en tant que chirurgien orthopédiste dans l’exercice de mes fonctions à l’hôpital Selim Zmirli d’El Harrach durant la période 1992-1994, avant d’être moi-même happé par la répression sauvage qui s’était abattue sur le pays et qui m’a contraint à passer dans la clandestinité. Tous ces cas avaient été signalés en leur temps à la presse internationale et aux principales ONG des droits de l’homme. Cette charge de témoin direct d’une répression sauvage dérangeait ceux qui avaient décidé d’éradiquer une partie de la population à huis-clos. D’où mon arrestation, la tentative de liquidation physique et enfin ma condamnation arbitraire par contumace par le tribunal d’exception d’Alger. De vaines campagnes d’intimidation qui n’ont pu faire taire une Conscience Libre. Ces témoignages sont versés dans le dossier de l’Algérie meurtrie. Pour l’Histoire. · A ma garde
chirurgicale du 20 septembre 1993, aux environs de 23 heures 30, je
recevais avec mes collègues de chirurgie générale,
trois adolescents blessés par balles et qui avaient été ramenés
dans un camion militaire accompagné d'un blindé de la « garde
républicaine ». Après que
ces jeunes citoyens aient reçu les soins d'urgence (l'une des
victimes dut subir une castration unilatérale, du fait de la
destruction de son testicule), je me suis permis d'interroger l'un
d'eux (Salhi Riad) sur les circonstances du drame. Voici son témoignage
: Quelques heures après ce témoignage, des militaires se sont rendus à notre hôpital pour transférer les trois jeunes adolescents vers une destination inconnue et ce malgré nos protestations, vu l'état des victimes qui avaient perdu beaucoup de sang. Je sus par la suite qu'ils furent transférés vers un hôpital des environs de Blida, spécialement aménagé pour les victimes des exactions militaires afin d’éviter que les médecins civils voient ces atrocités et en témoignent. Au bout d'une dizaine de jours, les trois jeunes furent libérés de cet établissement de soins et je revis l'un d'eux, Salhi Riad que j'ai continué à traiter jusqu'à consolidation de sa fracture. En 1999, en travaillant sur les listes de disparus, je fus surpris de retrouver son nom. Il avait été arrêté le 28 février 1996 à 3h 30 du matin à son domicile lors d’un ratissage du quartier des Eucalyptus par les militaires et les gendarmes et emmené vers une destination inconnue ainsi que six autres citoyens. Selon le témoignage de son père, deux parmi eux ont été retrouvés morts, criblés de balles dans un fossé sur l’autoroute. Quand au jeune Riad il fera partie de la longue cohorte des disparus. · Ahmed Mitiche est un jeune citoyen de 23 ans que j'avais rencontré à l'infirmerie de la prison d'El Harrach en juin 1992 lors de mon incarcération. Il était dans un piteux état de santé mais gardait toujours le sourire. Il portait une poche de colostomie sale qui ne collait plus à sa peau. L'orifice de colostomie était infecté et siège d'une réaction eczématiforme en raison de l'absence de soins et de poches de colostomie, indisponibles à l'infirmerie de la prison. Il présentait en plus une raideur à angle droit de son coude suite à des blessures par balles lorsque des militaires avaient tiré sur lui en 1992 dans son village de Khemis El Khechna (Boumerdés). Malgré mon état de santé affaibli par la grève de la faim illimitée que j'avais entamée, je recueillais son témoignage poignant. « C'était durant le Ramadhan de l'année 1992, le soir du 3 avril exactement. Nous venions de terminer la prière des taraouih. Je sortais de la mosquée de mon village, m’entretenant avec mes amis. Nous étions très préoccupés par la situation du pays après l'annulation des élections et par la vague d'arrestations qui touchait les jeunes Algériens qui étaient déportés par centaines dans les camps du Sud. L'inquiétude se lisait sur tous les visages en cette soirée de Ramadhan. Nul n'était en sécurité. La répression aveugle s'abattait sur tout ce qui était musulman. Aller prier à la mosquée devenait un danger pour nous. Nous étions plongés dans la discussion quand soudain surgirent deux véhicules de gendarmes qui s'arrêtèrent dans un puissant crissement de pneus. Les gendarmes, armes au poing, bondirent sur notre groupe ainsi rassemblé. Mon premier réflexe était de prendre la fuite, car je savais que si j'étais arrêté, c'étaient les camps du sud qui m'attendaient, comme des dizaines de mes voisins du village. Dès que j'ai esquissé le premier pas en me retournant, un gendarme ouvrit le feu sur moi, presque à bout portant. Je sentis des pointes de feu me déchirer le dos. Malgré cette douleur je continuais dans mon élan de fuite et me mis à courir. En tenant mon abdomen, je vis du sang gicler et tâcher ma gandoura. Les balles avaient transpercé mon corps. Je terminais ma course dans une bicoque située à quelques dizaines de mètres de la mosquée. Je me suis effondré, plié en deux par une douleur lancinante qui brûlait mon abdomen et mon dos. Les gendarmes encerclèrent la bicoque. L'un d'eux entra pistolet au poing et m'injuria, me traitant de sale chien. Il mit le canon de son arme sur ma tempe me déconseillant de bouger. Il n'eut pas le temps de terminer sa phrase que je m'évanouissais. Ce n'est que le
lendemain que je me réveillais, sur un lit d'hôpital,
l'abdomen truffé de tuyaux reliés à des bouteilles
qui aspiraient le sang. Mon bras gauche était plâtré.
L'infirmier m'annonça que j'étais à l'hôpital
de Rouïba et que je venais d'être opéré. Je
me rendis compte ensuite, une fois réveillé de l'anesthésie
que mon poignet droit était attaché au lit par une menotte
et un gendarme était devant la porte, interdisant toute visite. Après trois semaines d'hospitalisation, je fus transféré malgré mon état de faiblesse vers la prison d'El Harrach. Le médecin de cette prison me gardera à l'infirmerie pour la réfection des pansements. La poche de colostomie ne fut jamais changée et l'administration de la prison me refusa les contrôles médicaux à l'hôpital de Rouïba. Vous voyez Docteur, dans quelle situation je me trouve.» J'ai appris par la suite et ce, après ma libération, que ce jeune citoyen courageux avait entamé une grève de la faim pour arracher ses droits élémentaires aux soins. Après sept mois de détention préventive, il fut présenté devant la " justice " qui l'acquitta. Il me rendit visite à l'hôpital où je le pris en charge pour sa rééducation du coude puis je l'ai confié à mon collègue de chirurgie générale pour lui rétablir la continuité intestinale et traiter sa hernie post-opératoire. Il continuera à me rendre visite régulièrement jusqu'au moment où je fus contrains d’abandonner mes activités hospitalières et plonger dans la clandestinité pour échapper, à mon tour aux affres de la torture et à la mort. · A ma garde chirurgicale du 29 mars 1993 aux environs de minuit, des militaires ramenèrent sur un blindé une jeune personne toute ensanglantée. Il s'agissait d'un jeune de 30 ans, Hachfa Mohamed. Au premier examen il était sérieusement blessé et en état de choc. L'anesthésiste s'occupa de sa réanimation et je donnais les instructions pour préparer la salle d'opération. Je suspectais en effet une lésion de l'artère fémorale. Tout en réalisant la réanimation, un cliché de sa hanche montrait un éclatement de son extrémité supérieure du fémur par balles. C'était un patient qui présentait donc une fracture ouverte de l'extrémité supérieure du fémur compliquée d'une lésion partielle de l'artère fémorale. Il était une heure du matin. Il fallait l'opérer d'extrême urgence. Je réussissais malgré les conditions difficiles à lui réparer son artère fémorale partiellement lésée et j’optais pour un traitement orthopédique de sa fracture comminutive, en attendant sa cicatrisation. Au lendemain de l'intervention, j'allais revoir mon patient et m'enquérir de son état de santé. Le patient, aux yeux hagards ne répondait pas à mes questions. Je pensais qu'il s'agissait du choc psychologique associé à l'anesthésie qui avaient entraîné cet aspect de léthargie. Je décidais de revenir le revoir par la suite, le temps que l'effet des drogues anesthésiques disparaisse. Quelque temps plus tard, le frère de la victime demanda à me voir. Je le reçus dans mon bureau et il m'expliqua que son frère était malade mentalement et qu'il était traité en psychiatrie. Il sortit d'un sachet, des boites d'Artane et d'halopéridol, médicaments qui lui étaient administrés régulièrement depuis plusieurs années. Le frère me raconta alors les conditions du drame. Mohamed, comme à ses habitudes, errait sur les routes. A l'approche du couvre-feu (22 h30) il décidera de faire de l'auto-stop à Château Rouge, entre El Harrach et l'Arbaa. Une patrouille blindée qui faisait sa ronde aperçut l'ombre de Mohamed faisant des signes. Elle le prit pour un " terroriste " et lui tira dessus !!! Dans l'après-midi de cette première journée post-opératoire, les infirmiers me racontèrent que des gendarmes de la brigade de Baraki étaient venus l'interroger. Son silence fut interprété comme suspect. Un gendarme frappa alors sa plaie fémorale opérée la veille avec la crosse de son pistolet. Un véritable supplice. La victime pleurait sans prononcer aucun mot. Un patient courageux, hospitalisé dans la même salle, malgré la terreur imposée finit par dire à ce tortionnaire que le patient qu'il torturait était un malade mental et qu'il venait de subir une intervention chirurgicale. Une fois qu’ils surent qu’il s’agissait effectivement d’un malade mental, les services de sécurité ne revinrent plus l’importuner. Il guérit de sa fracture et vint me voir plusieurs fois avec son frère à la consultation pour des contrôles radiologiques. Stabilisé mentalement, il continua cependant à garder le silence. Je ne l’ai jamais entendu prononcer un mot. Mais j’étais rassuré, car il n’avait plus les yeux hagards des premiers temps. Il souriait pour la première fois. Et c’était un bon signe de la part de cette énième victime innocente des « sauveurs de la démocratie ». · Kiboua
Lyès est un jeune citoyen de 20 ans, demeurant à Belouizdad,
plein de vie et dont les yeux pétillaient d'espoir. Il faisait
partie de cette jeunesse sacrifiée par notre système
politique. Ce que nous appelons ici les « hittistes ».
Très croyant, il pensait fermement que l'Islam, bien compris
et bien appliqué allait mettre fin à trente années
d'injustice et de corruption et allait redonner à chaque algérien
sa place dans son pays. Il me racontait lorsqu'il venait à ma
consultation, ses espoirs et ses rêves, malgré la grave
blessure qu'il présentait. Il me relata sa mésaventure
: « A l'aube du 29 juin 1991, je me suis rendu comme à mes habitudes avec mes voisins à la mosquée de mon quartier pour la prière du Fedjr. A quelques mètres de la mosquée, des policiers embusqués tirèrent sur nous. C'était la période où policiers et militaires avaient mitraillé toutes les façades de la rue Belouizdad. Nous ne comprenions rien. Aller faire la prière devenait de la subversion. Je fus touché à l'abdomen et au coude. Je perdais énormément de sang. Mes voisins, également touchés, gémissaient à mes côtés. Je finis par perdre connaissance et je me retrouvais dans un lit d'hôpital. Les chirurgiens m'opérèrent pour un éclatement du foie, une lésion du pancréas et du duodénum. Ma fracture du coude fut plâtrée en attendant de vous voir Docteur ». Après sa guérison des lésions abdominales graves, je l'ai pris en charge pour sa fracture du coude compliquée d'une section du nerf cubital. Après une rééducation intensive qui a permis de récupérer une amplitude fonctionnelle convenable du coude, j'avais réparé chirurgicalement sa lésion nerveuse cubitale. Sa récupération fut rapide. Lyès envisageait l'avenir avec beaucoup d'espoir, fidèle à son optimisme naturel. Il me disait que les élections de décembre 91 allaient mettre fin à l'injustice et à la hogra. Ce jeune, innocent se trompait lourdement. Son inexpérience et sa naïveté faisaient qu'il ignorait tout de la nature du système criminel qui avait fait de l'Algérie sa propriété privée. Je le perdis de vu depuis le coup d'Etat du 11 janvier 92. En novembre 1993, je fus bouleversé d'apprendre dans l'un des témoignages de tortures que m'adressaient les suppliciés de leurs geôles que le jeune Kiboua Lyés avait succombé en mai de la même année à la torture dans le sinistre centre de la sécurité militaire de Châteauneuf. Que Dieu ait son âme. · L'enfant Mohamed Khidès, 13 ans collégien demeurant à l'Arbaa (Blida) fut ramené le 7 février 1992 au service des urgences de l'hôpital Selim Zmirli d'El Harrach. Il était grièvement blessé par balles à l'épaule et au membre supérieur gauche. L'enfant raconte : « Nous étions en train de jouer au ballon devant la mosquée de la ville en ce vendredi. Il était 14 heures à peu près. Les premiers fidèles sortaient de la mosquée après la grande prière. Il y avait beaucoup de jeunes. Il régnait depuis quelques semaines une certaine effervescence chaque vendredi après la prière de la djoumoua. Ces jeunes de plus en plus nombreux se rassemblèrent près de l'entrée de la mosquée et se mirent à crier des slogans contre la houkouma [gouvernement]. Les militaires qui étaient présents devant la mosquée depuis la matinée encerclèrent l'édifice. Nous avions arrêté notre partie de football et observions la scène. Soudain, les militaires foncèrent sur les fidèles amassés devant la porte principale de la mosquée, en tirant avec leurs armes. C'était la débandade. Des corps ensanglantés gisaient partout. Des cris fusaient. Certains tentaient de se réfugier à l'intérieur de la mosquée, d'autres fuyaient dans les ruelles avoisinantes. Les militaires tiraient sur tout ce qui bougeait. C'est ainsi que je sentis des objets brûlants transpercer mon bras gauche. Je suis tombé et je ne sais plus ce qui m'est arrivé jusqu'à me retrouver, ici, à l'hôpital.» En effet cet enfant a reçu une rafale de kalashnikov au niveau de son membre supérieur gauche. Il présentait des fractures ouvertes de l'humérus et des deux os de l'avant-bras avec destruction nerveuse importante et étagée (radial, cubital et médian). La consolidation osseuse a été très difficile à obtenir du fait de la comminution des lésions fracturaires. La réparation nerveuse était aléatoire devant la destruction massive des troncs nerveux que ne pouvaient pallier les greffes. Cet enfant se retrouvera avec un handicap majeur avec un membre supérieur totalement paralytique, ballant et donc inutilisable. J'avais présenté personnellement ce cas à Madame Elisabeth Hodgkin, de la mission d'Amnesty International en visite à cette période en Algérie et son cas fut repris dans un rapport d’AI (1). · Madame
Saïdani Ouahchia, 60 ans, demeurant à Djenan El Mabrouk
(Hussein-Dey) et sa belle-fille Amiri Fatma-Zohra, 26 ans, enceinte
de 8 mois, ont été ramenées au pavillon des
urgences de l'hôpital Selim Zmirli d'El Harrach le 12 juillet
1992, suite à des traumatismes par balles. L’une d’elles
raconte : Madame Saïdani
Ouahchia présentait à son admission, une fracture ouverte
comminutive de sa jambe droite par balle qui nécessita une intervention
chirurgicale avec mise en place d'un fixateur externe. · Il était 1 heure du matin du 24 janvier 1994 quand mon équipe chirurgicale de garde recevait monsieur H. Mohamed, 52 ans, manœuvre dans un chantier des travaux publics à Boudouaou (Boumerdés). Il venait d'être blessé par balles au niveau de l'aine gauche. Il me raconta le lendemain, après les soins d'urgence, en aparté, sa tragédie. « Je suis un manœuvre dans une société de wilaya des travaux publics de Boudouaou. Je me trouvais avec mes compagnons dans une des baraques du chantier qui nous servait de dortoir, en train de palabrer de tout et de rien, me reposant des durs travaux de la journée. Il faisait très froid. Il était 23 heures environ. Nous entendîmes le bruit de moteurs de camions qui s'approchaient de notre chantier. Un ouvrier, regardant par la fenêtre vit deux camions militaires et un blindé (BTR). Cela ne nous inquiéta nullement. Nous étions habitués à ces patrouilles avec les événements que traversait le pays. Nous reprîmes nos discussions. Soudain la porte du dortoir fut brutalement défoncée par des militaires qui portaient des casques et des tenues de combat. Ils étaient nerveux. Ils semblaient drogués. Ils nous menacèrent de leurs armes, nous demandant de lever les mains en l'air. L'un d'eux, brun et trapu, qui semblait être le chef, nous demanda méchamment ce que nous faisions là à cette heure-ci. Nous lui répondîmes que nous dormions sur le chantier et que l'éloignement de nos domiciles (Jijel, Kabylie...) ne nous permettait pas de rentrer chaque après-midi. Il donna l'ordre à ses hommes de fouiller les baraques. Ils nous sortirent dans la cour du chantier. près les fouilles, le chef, toujours menaçant et vociférant nous dit : " ce sont des gens comme vous qui cachez des terroristes dans vos baraques. Vous allez payer cela.". Il lâcha alors une rafale de kalachnikov sur notre groupe, suivi par d'autres soldats. Je vis plusieurs de mes compagnons tomber. J'ai senti une douleur atroce et brûlante à ma hanche gauche et je me suis effondré à mon tour. J'entendais des gémissements. Les militaires s'éloignèrent du chantier dans leurs véhicules. Nous sommes restés près d'une heure dans cette situation. Deux autres ouvriers étaient blessés comme moi. Les autres qu'on appelait de leurs noms ne répondaient pas. Ils étaient morts. Après une heure d'attente, nous vîmes arriver des gendarmes ainsi que des agents de la protection civile et nous avons été évacués sur l'hôpital de Rouïba. Le médecin de garde m'a dit que j'avais une fractre et que je devais être évacué sur le service de traumatologie de l'hôpital Zmirli.» Effectivement,
ce malheureux citoyen présentait une fracture sous-trochantérienne
comminutive ouverte. Après les soins d'urgence, l'arrêt
de l'hémorragie et le parage, il fut gardé dans le service
durant plus de trois mois en raison de l'infection et de l'impossibilité du
traitement chirurgical. Un traitement orthopédique par traction
fut entrepris jusqu'à consolidation. Quelques jours après
le drame, il me communiquera la liste de ses compagnons d'infortune
exécutés sommairement en cette nuit tragique de janvier,
liste que lui avait procurée ses collègues venus lui
rendre visite. Les victimes étaient au nombre de quatre : Benchentouf
Ali, Boutiche Messaoud, Lamzaoui Abdellah et Tighelmamine Mohand Saïd. · Bougandoura
Djamal est un adolescent de 15 ans, collégien, demeurant à Khemis
El Khechna (Boumerdés). Il fut ramené par les services
de la protection civile le 28 avril 1994 au service des urgences
de l'hôpital Zmirli avec une grave blessure de la cuisse par
balle. Sa famille raconte :
Un homme armé l’attendait
dans son quartier des Eucalyptus (El Harrach) pour l’abattre. Beaucoup de citoyens, incrédules, avaient pris l’habitude de voir et d’entendre ces « aveux » télévisés tristement célèbres de « terroristes » et ce, depuis octobre 1992, date à laquelle un certain Hocine Abderrahim et ses compagnons d’infortune, victimes expiatoires d’une grotesque machination, avaient été présentés à la vindicte populaire, à travers les écrans de la télévision, comme étant les auteurs de l’ignoble attentat de l’aéroport d’Alger commis le 26 août 1992. Les images de ces
jeunes présentés comme étant les assassins présumés
de Karima resteront ancrés dans ma mémoire. En l’interrogeant,
je fus surpris d’apprendre qu’il s’agissait de séquelles
de torture. Il me raconta alors dans les moindres détails sa
mésaventure dramatique avec la gendarmerie de Bab Ezzouar qui
l’avait arrêté le 11 avril 1993 dans le cadre de « l’enquête » sur
l’assassinat de Karima Belhadj et comment il avait été sauvagement
torturé dans des casernes de la sécurité militaire
et certaines brigades de gendarmerie. Il traîna durant huit mois
de caserne en caserne. Il avait été suspendu au plafond
durant douze jours par son poignet dans l’un des centres de torture
où il avait été séquestré. Au fur
et à mesure qu’il relatait ses supplices, je commençais à mettre
une étiquette sur son visage et à me remémorer
ses « aveux » télévisés passés
quelques mois auparavant où il avait raconté à travers
l’écran, comment il avait « préparé » et « perpétré » avec
ses complices l’attentat. Il m’expliqua alors comment on
lui fit apprendre par la contrainte ce qu'il devait réciter
devant la caméra. Il " avouera " ainsi sur les écrans
de la télévision avoir assassiné la malheureuse
Karima Belhadj, aux Eucalyptus. Au cours de l’après-midi du 11 décembre 1993 il fut jeté par ses tortionnaires de Châteauneuf dans une forêt de la périphérie d’Alger. Il était libre ! Il venait miraculeusement d’échapper à une mort certaine, avec cependant un handicap majeur : une main droite paralytique et impotente à 100%. Que devenaient
ses « aveux » télévisés et pourquoi
huit mois de supplices et d’horreurs ? L'exploration chirurgicale
de son poignet montrait une destruction totale de tous ses tendons
fléchisseurs sur une longueur de près de 10 cm ainsi
qu'une lyse de ses nerfs médian et cubital sur une même
longueur que celle des tendons. Ces lésions étaient dues
au processus de strangulation de son poignet suite à sa suspension
continue durant douze jours. Témoignage
personnel : Jeudi 18 juin 1992. C'est le premier jour du week-end. Comme à mes habitudes, je suis allé au supermarché des Pins Maritimes (El Harrach), pour faire les emplettes de la semaine, accompagné de ma fille, Leila, âgée de 9 ans. Après avoir
terminé mon marché, je me dirigeais avec ma fille vers
l'hôpital Salim Zmirli (El Harrach) où j'exerçais
comme chirurgien orthopédiste, pour aller rendre visite à mes
patients (es) que j'avais opérés la veille, et m'enquérir
de leur état de santé. Il était 10 heures environ. En arrivant dans mon service, situé au 4e étage et après avoir enfilé ma blouse et laissé ma fille dans mon bureau, je me rendis dans la salle de soins pour demander aux infirmier(es)s de préparer la visite médicale. C'est là que j'appris la surprenante nouvelle : un gendarme avait été poignardé dans le hall du pavillon des urgences situé au rez-de-chaussée par un jeune infirmier du bloc opératoire ! Je n'arrivais pas à croire la nouvelle et encore moins lorsqu'on m'annonça le nom de l'agresseur que je connaissais bien pour l'avoir fréquenté au bloc opératoire où j'opérais mes patients de traumatologie et d'orthopédie. Il s'agissait d'un jeune homme âgé de 25 ans, très timide et très sérieux. Je ne pouvais imaginer qu'il soit l'auteur de cet acte. La décomposition de la société algérienne gangrenée par plus de 3 décennies d'injustice et de gabegies de toutes sortes, autorisait toutes les dérives au point où l'hôpital, lieu sacré où on s'efforçait de sauver des vies humaines, était devenu un lieu où on ôtait des vies ! Je commençais
ma visite, accompagné de l'équipe de médecins
résidents et d'infirmiers. L'ambiance était tendue et
la stupeur se lisait sur les visages de tous, soignants et soignés. La première question posée par l'un des gendarmes à l'infirmière qui ouvrit la porte était : " N'avez-vous pas vu Omar C. ? ". Ils perquisitionnèrent toutes les chambres et les bureaux sans rien trouver et redescendirent. Au moment où je terminais la visite, un jeune résident en médecine accouru à ma rencontre en haletant : " Docteur, me dit-il, l'interne du pavillon des urgences et le Dr L.B ont été roués de coups par les gendarmes et l'un d'eux a été embarqué". Il m'apprit ainsi que les gendarmes, révoltés par l'attentat perpétré contre leur collègue au pavillon des urgences, avaient entrepris, en représailles, une véritable chasse à la blouse blanche, sous la direction d'un adjudant surexcité et vulgaire. Coups de poings, de pieds, de crosse, insultes, tout y passait. Je décidais
alors de descendre au service des urgences pour voir ce qui se passait. Ainsi, le pavillon des urgences était totalement paralysé. Les patients venus consulter, avaient fui les lieux et erraient dans la cour de l'établissement, sans pouvoir sortir (du fait du bouclage de l'établissement). Ceux qui étaient hospitalisés étaient sous la seule surveillance.....d’une femme de ménage terrorisée. Une situation surréaliste ! Je décidais d'aller voir le directeur de l'hôpital pour attirer son attention sur cette situation de paralysie du pavillon des urgences et sur la répression qui s'abattait sur le personnel de l'établissement. Le personnel ne devait en aucun cas payer pour l'inconscience de l'un des siens. En me dirigeant
en compagnie d'un jeune médecin-résident vers l'administration,
je fis un détour par le bloc opératoire où était
opéré le gendarme victime de l'attentat. Là aussi,
des images surréalistes me choquèrent. Je vis des gendarmes
en compagnie de chiens, rechercher l'agresseur dans les salles d'opération
sans aucun respect aux mesures d'hygiène et d'asepsie alors
qu'un patient (leur collègue) était sur la table d'opération,
luttant contre la mort ! Ebranlé par
cette réponse indigne d'un " responsable " et par
les images que j'avais vues depuis mon arrivée à l'hôpital
je lui répondis immédiatement : " ton fascisme à la
Pinochet ne passera pas ! " et je claquais violemment la porte
de son bureau. Je rejoignis alors, honteux de cette atteinte caractérisée des franchises hospitalières, mon bureau au 4e étage où je retrouvais ma fille en sanglots et que j'avais totalement oubliée, entourée de mes jeunes confrères. Elle avait pris peur en voyant les gendarmes armés faire irruption dans mon bureau pour perquisitionner. C'est ainsi que j'attendis jusqu'à 13 heures pour pouvoir sortir de l'hôpital et rejoindre mon domicile, car les gendarmes avaient bouclé l'établissement et interdisaient toute entrée ou sortie. Vendredi 19
juin : C'était le week-end. J'étais de garde ce
jour-là. La journée était calme. Des médecins
et des infirmiers de garde étaient encore sous le choc. J'appris
que le gendarme victime de l'attentat était mort après
l'intervention chirurgicale subie. Le chirurgien orthopédiste
tabassé la veille vint me voir l'après-midi. Il avait été sauvagement
frappé puis embarqué à la brigade de gendarmerie
de Bab Ezzouar. Il avait une ecchymose à l'œil et une
autre au flanc droit. Il me raconta comment il fut roué de
coups lorsqu'il intervint pour protéger le jeune interne qui était à terre,
le visage ensanglanté, sous les coups de crosse des gendarmes.
Je lui avais proposé d'aller se faire délivrer un certificat
pour coups et blessures, ainsi que le jeune interne, et de déposer
une plainte en justice pour agression. Je lui avais proposé également
de l'accompagner avec l'interne à la ligue de défense
des Droits de l'homme dont je connaissais le président. Il
me donna son accord et me promit de contacter le jeune interne pour
en faire autant. Samedi 20 juin.
La journée de garde de la veille s'était déroulée
convenablement. Nous n'avons pas été débordés
de travail. Je suis resté stupéfait devant leur recul et leur argumentaire peu convaincant de subir d'autres exactions s'ils venaient à témoigner ou à déposer plainte. Effarant comme comportement de la part de médecins, touchés dans leur intégrité physique et leur dignité et qui gardaient encore des stigmates physiques de l'arbitraire. Je fus outré par ce comportement. Etaient-ils lâches à ce point ou étais-je téméraire voire "fou" en leur demandant de déposer plainte contre les représentants de " l'ordre établi " ? Après avoir
opéré mes patients, je rejoignais avec empressement mon
domicile pour retrouver mes enfants et un peu de quiétude après
un week-end mouvementé. En sortant dans
le jardin, je vis un groupe de gendarmes armés de kalachnikovs,
devant la porte. J'ouvris cette dernière et le brigadier, très
correct, un certain Aouinat, me dit : " Est-ce le domicile du
Dr Sidhoum ? ". Le brigadier, très correct m'invita à mettre un vêtement chaud. Je pensais alors d'emblée aux camps de concentration du Sud et à ses nuits glaciales. Pourquoi m'inviter à mettre des habits chauds alors que nous étions pratiquement en été ? Tout en m'habillant,
je donnais à mon fils, âgé de 14 ans mon carnet
d'adresses pour alerter mes amis des organisations internationales
des droits de l'homme. A mon arrivée à la brigade, on m’ôta la montre, la ceinture, les chaussures et mes papiers d'identité. Je demandais alors des explications sur mon arrestation. Le brigadier me répondit que c'était en rapport avec l'attentat de l'hôpital Zmirli et que j'allais être interrogé le matin par le capitaine. J'étais abasourdi. Quel rapport avais-je avec ce tragique événement ? J'étais loin de douter des intrigues des lâches ! Je signifiais au brigadier que j'entamais immédiatement une grève de la faim malgré l'intervention chirurgicale que j'avais subi trois mois auparavant pour hémorragie digestive d'origine ulcéreuse et je le chargeais d'informer ses supérieurs. Je fus enfermé dans l'une des deux cellules de la brigade, située à droite de l'entrée principale où un jeune détenu, B. Mohamed, croupissait depuis plus de 45 jours, en violation de la loi. Il s'agissait d'un jeune instituteur de 31 ans, sympathisant du FIS, arrêté à Aïn Taya. Très calme et serein, il me raconta ses démêlées avec les gendarmes et sa longue séquestration arbitraire.
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www.algeria-watch.org
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