Campagne Internationale pour la Libération
de Salah-Eddine Sidhoum

Prisonnier d’opinion

Annexe 1

Témoignage de Lafri Khaled


Source : Comité Algérien des militants libres de la dignité humaine et des droits de l’Homme, Livre blanc sur la répression en Algérie (1991-1995), Tome 2, Editions Hoggar, Plan les Ouates, Suisse, 1996, p. 103-107

J’ai dénoncé des camarades de lycée d’il y a 30 ans ”

J’ai été arrêté le mardi 7 juin 1994 aux environ de 2 heures du matin, à mon domicile sis à El Harrach au 10, rue Djebel Bouzegza. La police a procédé à une fouille brutale de mon logement et de mon cabinet médical situé à la même adresse au 1er étage.

J’ai été gardé à vue au commissariat central d’Alger, dans une cellule d’isolement, durant quarante jours. J’ai été torturé sauvagement pendant la journée du 9 juin et la nuit du 10 juin jusqu’à 3 heures du matin dans une salle souterraine. On m’a appliqué la technique du chiffon, d’une atrocité sans pareille, et j’ai été roué de coups de matraque sur toutes les parties du corps, en particulier sur les jambes, les bras et le visage. J’ai été ensuite transporté dans un état subcomateux le matin du 10 juin 1994 dans un bureau où on m’a obligé à signer un procès-verbal qui a été tapé entre 3 heures et 8 heures, sans le lire, ni même le voir, mes yeux étant bandés.

J’ai été ensuite mis dans une cellule souterraine glaciale, en isolement total, jusqu’à la présentation au tribunal.
On m’a fait sortir à plusieurs reprises pour m’interroger. On m’a battu, car à chaque fois je niais les pseudo-aveux extorqués sous la torture. Pendant tous ces interrogatoires j’avais les yeux bandés.

Le 19 juin, les policiers m’ont emmené de force pour leur indiquer le domicile du professeur Moulay, doyen de l’Institut de mathématiques, qui habitait El Harrach. Notre fourgon a stationné à quelques mètres de son domicile, vers 13 heures, devant le tribunal d’El Harrach. Vers 13 heures 20, j’ai vu le Pr Moulay sortir avec ses deux enfants. Il a été ensuite filé par une autre voiture puis kidnappé sur l’autoroute.

Au vingtième jour, j’ai été interrogé “ gentiment ” sans brutalités et on m’a prié de dire toute la vérité sans avoir à craindre d’être frappé ou torturé. C’est là que j’ai nié et démenti catégoriquement tout ce que j’avais dit sous la torture.

J’ai été présenté au quarantième jour au parquet d’Alger, après guérison des différentes blessures que j’avais aux pieds, aux mains, aux jambes et au visage. Je n’ai pas signé d’autres PV en dehors de celui du troisième jour. J’ai cru jusqu’au dernier moment que les policiers allaient avoir l’honnêteté de procéder à la rédaction d’un autre PV, étant donné qu’ils étaient convaincus que j’avais menti sous la torture.

Concernant les pseudo-aveux extorqués sous une torture qui m’avait fait craindre la mort à certains moments, du fait des coups violents, je les nie catégoriquement et les réfute en totalité. En fait, il s’agit d’un scénario, d’un montage machiavélique que j’ai imaginé, sur les orientations et les suggestions de la police, pour échapper aux affres de la torture, et en me basant sur la lecture des journaux et la rumeur de la rue.

A - Accusations d’appartenance à un “ groupe terroriste ” et d’assassinat d’intellectuels

Il s’agit d’accusations complètement fantaisistes et préfabriquées dont la finalité m’échappe. Je ne comprends absolument pas pourquoi on essaie de me coller ces crimes auxquels je suis absolument étranger et que je nie farouchement.
Toutes les déclarations que j’ai pu faire sous la torture sont fausses et imaginaires. Il n’y a rien de vrai, absolument rien. Je ne comprends pas de quoi il s’agit vraiment, ce qui accroît ma perplexité et mon sentiment de complot. Car j’ai été “ dénoncé ” en 1993 par un certain Zeghmoune Mustapha, qui est mon voisin. Il est actuellement emprisonné à Berrouaghia. Selon lui, il aurait été témoin dans mon cabinet médical de la venue de plusieurs terroristes armés dont l’un était blessé et auquel j’aurais prodigué des soins. Ceci est bien entendu faux.
La question la plus importante que je me pose est : pourquoi la police ne m’a-t-elle pas inquiété à cette époque-là, en 1993 ? Pourquoi a-t-elle attendu plus d’une année pour m’arrêter ?

La réponse, à mon sens, est à rechercher du côté d’une affaire préfabriquée, d’un montage policier pour me faire porter le chapeau dans une affaire à laquelle je suis entièrement étranger et dont j’ignore les tenants et les aboutissants. Ceci est mon sentiment profond, car les questions qui m’ont été posées par la police portaient sur l’existence hypothétique d’une organisation terroriste affiliée à la Djazaara et dont le rôle est l’assassinat d’intellectuels anti-islamistes.

Le nom du docteur Thabet revenait avec insistance lors des interrogatoires sous la torture, et on a fini par me faire admettre que je travaillais sous ses ordres, en ce qui concerne les crimes contre les intellectuels. En fait, cette personne m’est complètement étrangère. Je ne le connais que de vue. Je n’ai jamais échangé la moindre parole avec lui, et il n’a jamais mis les pieds dans mon cabinet médical. Ceci est facilement vérifiable au niveau du voisinage ainsi qu’auprès de ma secrétaire et de mon technicien-radiologue qui peuvent confirmer ne l’avoir jamais vu ; de même qu’il serait incapable de décrire l’agencement du cabinet, étant donné qu’il ne s’y est jamais rendu.

Le professeur Moulay Mohamed Saïd, doyen de l’Institut de mathématiques de l’université de Bab Ezzouar, a été également cité. Il s’agit d’un ami d’enfance et d’un ancien camarade de classe au lycée Amara Rachid, que nos itinéraires universitaires ont éloigné jusqu’à ces dernières années, où je l’ai revu à l’occasion de deux consultations à mon cabinet, l’une pour son fils et l’autre pour une jeune parente à lui. J’ai donné son nom sous la torture. Je n’ai aucune relation d’aucune sorte avec lui. Tout ce que j’ai dit sur lui a été extorqué sous la torture. Tout est faux et imaginaire.

Le docteur Salah-Eddine Sidhoum est également un ancien camarade de classe au lycée Amara Rachid, que j’ai connu en 1962. Je l’ai également cité sous la torture de manière arbitraire. Son nom m’est venu avec celui de Moulay. Nous avons des relations amicales sans plus.

M. Cherfaoui Ahmed est un ami de longue date, depuis 1975. J’ai également cité son nom sous l’effet de la torture. En fait, je ne le vois plus depuis quelques années. Aucune réunion d’aucune sorte n’a été faite chez lui.

Le docteur Lamdjadani m’était totalement inconnu. Je ne l’ai jamais vu auparavant. Je l’ai rencontré pour la première fois de ma vie au commissariat central au vingt-cinquième jour de ma détention.

M. Belhamri Messaoud est un voisin et ami avec lequel j’ai des relations amicales. Il est innocent de toutes les accusations que j’ai portées contre lui sous l’effet de la torture.
Toutes les autres personnes que j’ai citées sous la torture sont des voisins complètement innocents des accusations que j’ai portées contre eux : ce sont MM. Redouane Mohamed, Boudra Ali et Aït Issad Ali.

M. Aït Amour Bachir est un voisin de palier, je sais seulement qu’il est recherché par la police. J’en ignore les raisons exactes.

Quant à MM. Amarache Lyazid et Bouzina, ce sont des étudiants dont je connais les parents, et qui habitent Belfort. J’ignore tout de leurs activités.

Concernant les “ assassinats d’intellectuels ” que j’ai “ revendiqués ” sous une torture atroce, j’affirme qu’il s’agit d’un mensonge grossier que j’ai inventé en me basant sur la lecture des journaux, sur les suggestions insistantes des policiers, et sous la torture.

B - Accusations portées contre moi concernant les soins que j’aurais prodigués à des terroristes

Encore une fois, je m’élève en faux et je démens de façon catégorique avoir soigné un quelconque terroriste. Je reconnais seulement avoir vu à ma consultation dans mon cabinet et traité le plus normalement du monde un certain nombre de citoyens victimes de blessures balistiques, depuis l’ouverture de mon cabinet en novembre 1988.

En mon âme et conscience, je n’ai pas le sentiment d’avoir commis d’actes contraires à l’éthique et à la morale médicale. Aucun texte d’aucune sorte ne nous a été adressé par le ministère de la Santé nous obligeant à déclarer les blessés par balles.

Docteur Lafri Khaled, chirurgien.
Prison d’El Harrach, le 25 juillet 1994.

 
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