Retour sur les évènements ayant secoué la région des M'zab

Ghardaïa retient son souffle

Un mois après les évènements qui ont secoué Ghardaïa la sereine, notre reporter s'est rendu sur les lieux.

Rencontres, débats, surprises.

Alger Républicain, du 16 au 30 novembre 2004

Lorsque le chameau comprend qu'on veut l'égorger, il pleure à chaudes larmes. Mais s'il en réchappe, alors malheur à son bourreau car il n'y a pas d'animal plus sage et qui a plus de mémoire que lui. Il retrouve toujours son chemin à travers les tempêtes. Au fond du bus Alger-Ghardaïa, les discussions sont animées, malgré la fatigue et le jeûne. Des voyageurs dont les jellabas indigo et les lithams couleur d'absinthe indiquent l'origine targuie commentent encore longtemps les performances du «vaisseau des sables».

A partir de Ksar El Boukhari, la route qui mène au M'zab s'élance droit à l'assaut d'une lumière qui s'intensifie à mesure que l'on s'approche de la cité ibadite. Et c'est dans la luminosité rose et or d'une prière crépusculaire, que nous arrivons à Ghardaïa. Le temps d'un f'tour, chez Athman, ce jeune restaurateur de Oued Amizour, heureux d'être installé ici et nous voguons déjà à la découverte de la ville et de ses secrets. De ses blessures, les plus récentes saignent encore et la vieille citadelle en a le souffle coupé. Car depuis maintenant 4 semaines, depuis la grève des commerçants du 11 octobre, sont incarcérés 22 de ses enfants dont 11 récemment rejoints par le Dr Kameldine fekhar attendent d'être jugés en pénal. Le Ramadhan dans la vallée semble s'être lesté du plomb de l'incertitude.

«Le désert du désert»

«C'est pour fuir les persécutions et être inaccessibles aux poursuivants que nos ancêtres ont choisi le désert du désert pour construire leur ville. C'est le Reg, ce plateau aride couvert de pierres et de rocs, qui rend difficile l'avancée des cavaliers ennemis.» Et c'est en tirant les leçons du passé, après la destruction de Tihert et de la ville de Issadratène, maintenant enfouie sous terre, que les descendants ont choisi de construire une pentapole de cinq cités autonomes : Melika, Bounoura, El Atf, Beni Izguen et Ghardaïa au centre. Plus tard suivies de Berriane à 45 km et Guerrara à 110 km. Au lieu d'un unique et fragile imamat, ce sont deux instances parallèles qui gèrent la vie des cités : les Azzabas et les A'ouam, dits également A'yanes. Cette organisation d'une grande souplesse semble avoir assuré à l'organisation du M'Zab dynamisme et longévité car malgré tous les obstacles, la ville fête son millénaire. Et si les Azzabas veillent au respect spirituel de la doctrine, les A'ouams, eux, s'occupent des aspects politiques, militaires et sociaux. Cette «autogestion» avec organisation de tours de garde nocturne pour la sécurité et de strictes obligations de solidarité sociale est le fruit d'une expérience accumulée et de la non-reconduction de schémas anciens. Et ainsi, tout au long de notre séjour, l'histoire du M'zab nous est contée encore et encore par les descendants enthousiastes des premiers doctrinaires de l'imam modéré Abdallah Bnou Ibad, qui s'est élevé contre les guerres fratricides entre musulmans et a interdit les calomnies outrageant le nom de Ali. Avec passion et patience, nos hôtes retissent la trame des faits historiques qui ont donné naissance à leur école de pensée religieuse et philosophique et à leur citadelle devenue pluricommunautaire au fil des siècles. Car la baraka des constructeurs du désert a eu tôt fait d'attirer de nouveaux émules ibadites d'origines diverses ainsi que nombre de tribus nomades qui se sont sédentarisées à leur contact. Les M'dabih, Béni Merzoug, Ouled Naïl, Chambas et d'autres communautés arabophones dites «arabes»viennent rejoindre les mozabites pour un voisinage aussi fructueux que complexe. Des troubles intercommunautaires venant quelquefois troubler une harmonie basée sur la concertation et l'entente réciproque. Jusqu'à aujourd'hui, les derniers arrivants de la décennie venant de l'ouest. Ceci ne va pas sans problèmes dans le contexte actuel car il leur est souvent reproché de ne pas respecter la discipline sociale et la pureté des mours érigées en pierre angulaire de la cohabitation harmonieuse des anciens groupes de la vallée.

L'un des dossiers les plus épineux semble être celui de l'attribution des logements de la cité Bouhraoua, qui est située à la sortie de la ville en direction d'Alger. Les listes ont, selon les habitants de Ghardaïa, désavantagé les cas vraiment prioritaires sous prétexte que «les Mozabites toujours débrouillards» peuvent se passer de l'aide de l'Etat. Des troubles et des contestations qui s'en sont suivies, les conséquences ont été, selon les habitants de la vallée, un rééquilibrage des pourcentages d'attribution à 50 / 50 pour cent. Mais le plus juste, soulignent-ils, serait de doter en priorité les citadins qui ont attendu interminablement un logement décent. «Les évènements des 11, 12 et 13 octobre réprimant la grève et la marche pacifique des commerçants sont peut être une tentative de camoufler l'affaire des logements», s'interrogent ça et là jeunes et moins jeunes. Ils dénoncent également le laxisme des autorités concernant l'entretien des ruelles qui s'ouvrent entre les maisons privées de Ghardaïa ; comme nous l'avons constaté de visu, ce ne sont que des flaques d'eau boueuse. De même pour l'eau, le gaz et l'électricité dont les raccordements sont payés par les citoyens eux-mêmes alors que pour les cités OPGI, la ville assure toute la viabilisation. Le sempiternel problème de l'égout à ciel ouvert qu'est devenu l'oued traversant la ville est évoqué comme une infection récurrente pourrissant le cour de la cité (voir entretien).

Les langues se délient

La Place de la Révolution, à proximité du vieux marché, a été le lieu principal des manifestations de la veille du ramadhan. Bordée de commerces ouverts aujourd'hui mais dont 2 800 avaient baissé rideau le 11 octobre, la place est saturée de stands de friperies, de maraîchages, de marchandises hétéroclites proposées aux citoyens sans plus de formalités. Ce qui accroit la colère de ceux qui ont pignon sur rue. De boutiques en boutiques, nous nous enfonçons dans les venelles entrelacées de cette Casbah aux cent visages qui pourrait être celle de n'importe quelle vieille cité d'Algérie. Sous un ciel pluvieux et un froid piquant qui semble exprimer toute la tristesse du monde, les commerçants se taisent ou s'expriment en paraboles. L'inquiétude semble régner partout. De retour sur les lieux avec un guide originaire de Béni-Izguen, on apprend que les langues se délient et que les péripéties du 11 octobre sont relatées sans fin dans une concordance de témoignages. Les commerçants discrets et visiblement secoués répondent timidement mais sans détour : «ce sont des innocents qui ont été jetés en prison. Notre mouvement était pacifique et juste. Car pourquoi ne pas contrôler en amont les importateurs qui nous vendent leurs marchandises sans factures ? Pourquoi saisir notre marchandise, nous qui avons tant de problèmes pour la transporter jusqu'ici ? » L'horreur ressentie devant les exactions policières et les obscénités gestuelles et verbales proférées ce jour-là est unanime. Même si d'aucun regrette la prompte riposte de la jeunesse, ils la disent incontournable. «Comment rester indifférents lorsque les grenades lacrymogènes ont ciblé l'école primaire El Akid Lotfi et les domiciles privés ? Comment comprendre les appels de la police pour inciter les jeunes des quartiers arabophones à «casser du mozabite ! » Le Dr Fekhar n'a rien fait de ce qui lui est reproché. Au contraire, lui et ses camarades du FFS et des droits de l'homme ont tout fait pour calmer la foule et même contenir la marche. Ils ont été ciblés, quand même, par les grenades lacrymogènes et sont sous l'effet d'un mandat d'arrêt ! » Rares sont les avis qui ça et là divergent : «Les dépassements ont eu lieu dans les deux sens. Le contrôle des commerces doit se faire, mais il est vrai que la police n'aurait pas dû brûler les motos ni détruire les compteurs de gaz et d'électricité. Ils n'auraient pas dû passer à tabac un vieillard de 70 ans. c'est ce qui a rendu les jeunes furieux», dit un citoyen, médecin de profession.

La patience traditionnelle des mozabites semble être exprimée par un jeune marchand qui, entouré des splendeurs multicolores des tapis de sa boutique, dit : «Il faut travailler comme l'eau, comme l'humidité. Nous sommes pacifistes et avons la foi. Durant tout le mois de Ramadhan, le Coran est ouvert dans toutes les mosquées de Ghardaïa et sa lecture non-stop est assurée par des groupes tournants de lecteurs. Alors, nous sommes patients. Toutes les exactions seront sanctionnées sans aucun doute, Allah ifaradj, nous verrons.»

Le double divorce des enfants de Ghardaïa

Jellabas étincelantes de blancheur, calottes sur visages imberbes et pantalons aux mille plis, tel est le look qu'affichent les jeunes de la ville au sortir de leurs prières nocturnes. Interrogés sur les évènements, leurs réponses sont limpides et déterminées : «Si j'ai voté pour Bouteflika, c'est pour avoir la paix, la démocratie et la prospérité et non pas cette terreur ! », dit d'emblée un des membres de l'association de fait nommée Harakat el Ihtijaje (Mouvement de protestation), née lors de la marche du printemps passé, appelée «marche de l'oued», après avoir été «l'Association des enfants de Ghardaïa», auto-dissoute. « mekla oua sket c'est fini ! » dit un de ses compagnons qui ajoute : «Jusqu'à présent, on a pris les mozabites pour des mous et des lâches et les vieux qui nous représentent réagissent toujours en retard ! Depuis les troubles de 1985, les problèmes entre les communautés n'ont fait que s'aggraver et nous sommes rejetés : langue, costume, coutumes. Cette hogra sans pitié est insupportable et nous sommes déterminés à nous battre tant qu'il y aura encore un seul innocent derrière les barreaux ! » Ils ne font pas mystère de leur participation aux émeutes et c'est à coups de pavés et de communications par internet qu'ils disent s'être défendus contre les provocations policières pour arracher la justice et l'Etat de droit. «Nous avons contacté des instances internationales, Kofi Annan et les chaînes de télévision berbères et arabes. Et nous avons déjà reçu des réponses. », disent-ils, tout en nous remettant le double d'une lettre ouverte adressée au président et où ils dénoncent en détail les exactions policières et les arrestations d'innocents comme autant d'atteintes à la constitution et aux droits de l'homme. Ils nous remettent, de même, un numéro du journal local El Ouaha du 31 octobre 2004, qui met en une la photo d'un jeune qui a subi des violences, étayée de son témoignage : «Nous sommes tous derrière le docteur Fekhar qui est victime de la Hogra, il n'a fait que du bien ! Nous attendons les verdicts de la criminelle et la seule solution c'est que tout le monde soit acquitté. Les vieux qui nous représentent sont en retard , ils réagissent toujours en retard. Ils ne peuvent plus parler en notre nom ! » Ils ne semblent pas non plus accorder grand crédit à la «khaliyat el ezzma», composée notamment de notables et que nous n'avons malheureusement pas réussi à contacter. Ainsi, pour cette jeunesse au verbe limpide et turbulent, la situation ne s'éclaircira qu'après un renouvellement des autorités locales et de wilaya et par une relaxe de tous les détenus. Et ceux là semblent bien déterminés à prendre à bras-le-corps le devenir de leur citadelle millénaire, si sereine derrière les murs de ses bâtisses aux somptueux bouguainvilliers polychromes.

Karimene Toubbiya

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Entretien avec Mohamed Djelmami, président du bureau de la Laddh à Ghardaïa et membre du bureau de la fédération FFS

« Les jeunes ne croient plus aux promesses ! »

M. Mohamed Djelmami est économiste de formation. Il est manager diplômé de l'université de Constantine. Mis sur la sellette à la suite de la grève des commerçants de Ghardaïa du 11 octobre, il est l'objet d'un mandat d'arrêt ainsi que cinq de ses camarades dont le Dr Fekhar, incarcéré depuis. Il retrace pour Alger républicain la genèse d'une situation où la colère et l'amertume des citoyens risquent d'être explosives.

Alger républicain : Quelle est votre lecture des derniers évènements de Ghardaïa ?

Mohamed Djelmani : Ce qui est recherché est flagrant. On veut décapiter ce mouvement des droits de l'homme et du parti FFS.

Quels sont les éléments qui ont conduit à cette situation ?

Pour comprendre la genèse de la situation, il faut revenir aux structures sociales traditionnelles du M'zab et ne pas focaliser, comme cela se fait, uniquement sur des données architecturales.

La ville est divisée en tribus (achirates) et chaque tribu est composée de familles qui dégagent un conseil et un chef. Ce conseil s'occupe de tous les aspects de la vie intérieure de la tribu et ce, dans tous les domaines : professionnel, familial, litiges, etc.

Les conseils des tribus nous inculquent le respect des traditions, des aînés, d'autrui, de l'environnement ; c'est cela notre credo. Le chef de tribu doit être sage, droit, intègre. Il doit être présent sur les lieux, disponible et engagé. L'ensemble des conseils est regroupé sous le dénominatif «Ami Saïd», entités religieuses de toutes les mosquées regroupées (du nom d'un religieux érudit qui a donné une impulsion à la société dans un cadre purement religieux de manière à lutter contre la dispersion des fetwa et pour adopter-ou trancher- des innovations licites). Ce conseil s'occupe uniquement des affaires religieuses. Le azzab (membre de l'entité spirituelle) se doit d'être détaché des affaires temporelles et donc de ne pas être un commerçant, mais un agriculteur ou un artisan. Un autre conseil existe pour les affaires temporelles, du nom de Abderahmane el Korthi. C'est une sorte d'instance politique composée par les représentants de toutes les tribus. Cette organisation existe dans toutes les cités du M'zab : les cinq, plus Berriane et Guerrara. Cette société a évolué dans une certaine harmonie et dans un certain respect. Ceci est perturbé depuis quelques temps : les facteurs de changement sont la croissance de la ville qui est passée de 30 000 à 100 000 habitants en 30 ans. Il y a des problèmes d'environnement. Le fait de construire sur les berges de l'oued a réduit les jardins et les vergers luxuriants qui le caractérisaient auparavant. L'absence de plan d'urbanisme entraîne des problèmes de promiscuité. Les terres archs ont été cédées à des prix symboliques pour que les jeunes couples puissent s'y installer. C'est une région de self made men. Chacun se doit de construire sa maison, et depuis les années 1970, les couples vivent seuls. Construire, c'est s'affirmer sur le plan social. Malheureusement, comme il était interdit de construire en dehors de la vallée, les habitations ont occupé les terrains agricoles et sont devenues minuscules. Depuis quelques temps, des maisons sont construites à 17 km de la ville, mais sans aucune base de vie (Oued Nichou). Il y a toutefois une expérience réussie : il y a eu une construction de maisons individuelles avec l'aide étatique et la participation financière et physique des citoyens. Il y a eu création d'habitations admirables à des prix très abordables : de 250 000 à 300 000 DA. C'est le «Projet Nouh», à Béni-Izguen. Pour établir les listes des bénéficiaires, toutes les tribus ont contribué à établir des critères de choix rigoureux. Cette initiative est à saluer et à généraliser.

Y a-t-il une éducation spécifiquement mozabite ?

Nous avons une culture vivante qui nous vient de notre dynamique sociale : nous tenons des assemblées générales des tribus, trois ou quatre fois par an, sans compter celles tenues lors de toutes les fêtes traditionnelles. Nous vivons notre culture traditionnelle à partir de l'école coranique, au sein de la tribu et des associations culturelles. Ces assemblées s'appellent el-Mahdara et tous les membres de la tribu, de 7 ans à 97 ans, s'y rencontrent. C'est cela qui assure l'apprentissage du coran, les relations et la pérennité de nos traditions. Les anciens les transmettent sous forme de codification des comportements : politesse, solidarité.appelées es-sirrhat Les mariages sont organisés et gérés par la tribu qui finance, soutient, conseille et aide à trouver du travail. A partir de 1962, le parti unique a tout essayé pour briser les structures sociales traditionnelles. Il voulait tout régenter. Une mise à l'écart de la communauté du politique a été tentée. J'ai rejoint le parti FLN à l'âge de 28-30 ans, mais on a fait un dossier sur moi et l'on m'a chassé. J'avais osé contredire l'avis d'un hiérarchique qui s'est empressé de dire que je l'ai insulté. Le FLN ne voyait pas d'un bon oil notre organisation traditionnelle ; nous étions taxés de «Daoula taht daoula», de bourgeois, de réactionnaires, etc. Il existe une méfiance de la part des autorités car il y a une confusion entre Etat, autorité et administration. Devant cet ostracisme, la communauté a développé des formes de résistance passive et beaucoup de circonspection. Les personnes récupérées par le système ont été marginalisées. Notre communauté a rempli sa mission farouchement et admirablement. Maintenant, avec la naissance de commerces et d'industries autour de Ghardaïa, le niveau de vie s'est élevé et les formes de consommation ont évolué avec une tendance à copier n'importe quoi, n'importe comment, avec des replâtrages malencontreux à tous les niveaux, architectural comme comportemental. Les contradictions se sont aiguisées entre l'administration et certains pans de la société.

Que s'est il passé après l'avènement du multipartisme ?

En 1988, il n'y a pas eu d'adhésion massive au FIS car le discours de ce dernier était porteur des prémices d'une violence étrangère à notre société qui prône la paix et l'échange pacifique des points de vue. Quand il y a un problème, nous organisons une ouaâda et une concertation a lieu. La notion de partis est une notion totalement nouvelle. Conscients de la nécessité de travailler dans des structures légales face au diktat de l'administration représentée par la wilaya et le bureau de l'exécutif communal, nous avons mené une réflexion et avons opté pour le FFS autour des mots d'ordre : amazighité, arabité, Islam et modernité. Nous avons donc adhéré corps et âme à ce parti avec d'autres camarades comme Fekhar. Nous avons été diabolisés en étant qualifiés d'athées, de laïcs, d'ennemis de la religion, etc. Mais comme notre histoire individuelle est connue, cela n'a pas pu entamer notre crédibilité auprès de la jeunesse. Après avoir été rejetés, nous avons donc été écoutés, et ainsi, pour les élections de 2002, nous avons obtenu 2 sièges à l'APC. le Dr Fekhar est l'un de ces membres élus. Il a marqué de son empreinte les réunions de l'assemblée. Dès le départ, le Dr Fekhar a été ciblé comme le bouc émissaire de tous les reproches que la population a adressé à l'APC. Notre fédération a essayé d'affranchir politiquement la société. Nos détracteurs ont joué sur l'ignorance en nous présentant comme une ingérence de la Kabylie au M'zab. Concernant notre adhésion à la ligue des droits de l'homme, nous considérons que c'est un plus. Je suis président du bureau de la fédération. Notre objectif est de faire des campagnes d'explication de tous les textes ratifiés par l'Algérie. Nous l'avons déjà fait devant des assistances massives.

Quels sont les problèmes sociaux les plus urgents à résoudre aujourd'hui ?

Du point de vue du développement social et infrastructurel, on ne voit rien venir. Les priorités ne sont pas respectées et l'on se contente d'un badigeonnage des murs de la ville. L'entretien des routes est inexistant. Il y a des problèmes d'hygiène et de salubrité publique qui affectent gravement l'environnement. Nous avons tiré la sonnette d'alarme à plusieurs reprises par écrit et oralement, et rien, pas de réponse. Le problème central de Ghardaïa est le déversement des eaux usées dont les canalisations vétustes éclatent à même le lit de l'oued et infecte la ville. Les choses se font de manière bureaucratique et dans le mépris des structures ancestrales. L'exemple du toit des écoles construites en aluminium et bitume est très parlant. Ce genre de toitures donne des températures infernales que les enfants ne peuvent pas supporter. Alors que notre méthode ancestrale à base de terre argileuse locale (t'leght), suivie d'une couche de chaux ajoutée à du sable granulé (djir) donne une excellente étanchéité et une climatisation naturelle. L'on peut se passer du chauffage et de la climatisation. On fait fi de tout cela et les bureaux d'étude sont artificiellement implantés sans tenir compte de l'harmonie des environnements et sans impliquer la société dans les efforts de développement. C'est pourquoi j'ai dit un jour : «Rendez -nous notre ville !» Le bénévolat existe encore. Par exemple, les déchets dans l'oasis (palmeraie) sont pris en charge par la population. Un autre exemple de non-respect de l'environnement est celui des dernières inondations durant lesquelles j'ai personnellement perdu tous mes livres. Le lit de l'oued, auparavant bordé de jardins, a été «bouffé» par les constructions car vu l'accroissement de la population et le refus d'accorder des permis de construire en dehors de ce périmètre, les terres agricoles ont été sacrifiées, et comme le dit l'adage, «même après 40 ans, l'oued reprend son lit». Nous avons donc un égout à ciel ouvert et un oued en crues périodiques qui inondent les maisons. La proposition de l'ovoïde dont la seule étude a coûté 14 milliards traîne depuis maintenant 15 ans, alors que l'argent existe, comme le montre les travaux de El-Atf. Durant les inondations du 15 Juin dernier et malgré les inondations et les dégâts, le wali a refusé de déclarer la zone «sinistrée».

Et lorsque l'APW de Béjaïa a envoyé des dons, une semaine après les inondations, pour secourir la population, ses camions ont été renvoyés par la wilaya, alors que le croissant rouge étudiait les modalités de distribution. Une lettre a été adressée au wali par le FFS. Le 17 avril, lors d'une précédente crue, les égouts ont éclaté et des femmes et des enfants sont tombés dans la gadoue en essayant de traverser les rues transformées en rigoles. Les jeunes ont saisi la wilaya sans avoir de réponses. Ils disent : «si nous avions à répertorier toutes les lettres adressées aux autorités locales, un semi-remorque ne suffirait pas.» Il y a eu alors une première manifestation spontanée des jeunes. Ils ont coupé la route et ont demandé à parler au wali qui a refusé de se déplacer. Ils ont, eux, refusé de parler au P/APC qui «souffre» de non-crédibilité aux yeux de la population. Ils ont alors écrit une lettre et tenu un meeting très bien organisé par «l'association des enfants de Ghardaïa», avec le concours de la Laddh. Cette activité très pacifique et réussie s'est dispersée après une danse folklorique accompagnée de chants et d'hymnes appelés Arnane, qui a lieu lors des moissons-battages. L'audience demandée n'a jamais été accordée car le wali considérait cette association comme non-légale. C'est dans une immense frustration que l'association s'est auto-dissoute. Les gens, ici, ne croient plus en les promesses.

Et concernant la dernière grève qui a immobilisé 2 800 commerces ?

Deux jours avant le Ramadhan, des brigades composées du service des douanes, des fraudes et de la concurrence et du commerce ont exigé, de manière autoritaire, des factures aux commerçants. Or, il est de notoriété publique que tout le monde travaille sans factures, depuis les fournisseurs d'Alger jusqu'aux détaillants. Toutes les échoppes de la ville ont alors baissé rideau. Une grève a été décrétée et un sit-in organisé place de la révolution, rassemblant quelques centaines de personnes, lesquelles ont demandé à rencontrer le wali. Le P/APC a été molesté et non pas frappé par les grévistes. Une marche pacifique et silencieuse a été organisée en direction de la wilaya. Avant d'atteindre notre but, les forces de l'ordre ont chargé les manifestants. Nous avons expliqué que c'était une manifestation pacifique et le Dr Fekhar a essayé de contenir la marche.

Malheureusement, une répression sans commune mesure avec l'action entamée a été engagée. Les bombes lacrymogènes pleuvaient, un couple avec une fillette a été arrêté et le père embarqué. Deux universitaires de Ouargla qui passaient par là ont été dénudés et relâchés. Les forces de l'ordre ont brûlé des motos et cassé des pare-brises de voiture et des compteurs électriques. Aujourd'hui, nous nous posons la question : est-ce que les forces de l'ordre doivent agir en conformité avec la constitution ou non ? Obéir à des lois républicaines ou non ?

Quelles ont été les initiatives des autorités par la suite ?

Le P/APW a organisé une réunion le lendemain, jeudi, veille du ramadhan, avec les associations, les notables et moi-même en tant que membre du bureau de la Laddh. Nous avons eu droit à des discours «langue de bois» de la part du P/APW et du wali, auxquels j'ai rétorqué que «le feu étant à la maison, il s'agit de l'éteindre». Ayant une certaine représentativité et crédibilité, je me suis proposé à remplir un rôle de médiation entre les forces de l'ordre et les jeunes. J'ai proposé un retrait des renforts policiers. La réponse a été : «Non, tant qu'il y a un jeune dans la rue ! » Durant la marche, nous étions montés sur des voitures et essayions de calmer le jeu, mais malheureusement, nous étions ciblés par les bombes lacrymogènes. Le député d'El-Islah, Boubekeur, essayait également de calmer les choses. Le vendredi, la situation était plus calme. Il y a eu alors le retrait d'une partie des forces de l'ordre et la nuit même, le procureur déclenchait le tout-juridique avec des jeunes jetés en prison sous les chefs d'inculpation habituels. Des soulèvements sporadiques ont alors repris contre les CNS. Les proches des détenus se sont manifestés. Les incarcérés sont pour la plupart des fils de famille de la ville qui n'ont rien à voir avec l'émeute. Les arrestations ont été faites arbitrairement, pour ne pas affronter les émeutiers. Les délégations de parents de détenus ont été nourries de promesses et d'illusions de la part de certains «notables de service» qui ont fait dans la récupération. Le P/APC leur a promis une relaxe dans quelques heures. Finalement, rien n'a été fait. Une liste de 36 personnes arrêtées a été communiquée. Des assurances d'apaisement ont été proclamées à partir d'Alger. Après une parodie de justice, le jeudi, un mandat d'arrêt a été lancé contre nous, les six, alors que nous n'avions fait qu'essayer de contenir l'émeute et calmer les esprits. Nous pensions à une intimidation et n'avons pas pris au sérieux les mandats d'arrêt. Et c'est dans cet esprit que Kameldine Fekhar s'est rendu au meeting de Aïn-Benian, à la suite duquel il a été embarqué, transféré et incarcéré à Ghardaïa. Nous nous attendions à des acquittements et à des peines avec sursis. Je connais individuellement les prévenus et je peux assurer que ce n'est pas leur genre. Les peines sont arbitraires. Il y a eu acquittement de 4 personnes dont des étudiants. D'autres ont été condamnées à des peines allant de 4 à 8 mois de prison avec sursis et de 4 à 11 mois ferme. 11 autres prévenus vont aller en criminelle sous cinq chefs d'inculpation : attroupement, incitation à attroupement, incendies volontaires, destruction des biens de l'Etat, utilisation d'armes blanches, agressions de policiers. Les mêmes chefs d'inculpation pèsent sur les membres de la Laddh. Alors qu'après la manifestation nous étions de permanence à appeler Alger, la ligue et à répondre aux questions de la presse, il y a eu deux pourvois en cassation : un de la part de parents de détenus et un autre émanant du procureur qui considère que les peines sont trop légères.

Et maintenant ?

Il y a une colère sourde qui règne partout. Les notables ont perdu toute crédibilité auprès de la jeunesse. Sinon, c'est l'expectative.

Ne pensez-vous pas être en contradiction avec vos précédents propos sur l'organisation sociale harmonieuse de la société mozabite ?

Non, ce ne sont pas les formes de représentation que je remets en question mais les êtres humains récupérés par le système qui les composent. Ils ont fait une alliance avec le pouvoir local. Il faudrait jouer la carte politique contre celle du tout-juridique. Sinon, cela risque de prendre plusieurs années. Il y a un double divorce consommé entre la population, d'une part, et les notables et le pouvoir, d'autre part. Notre parti y voit des revendications légitimes et une continuité avec la philosophie des droits de l'homme.

Comment expliquez-vous toutes ces exactions ?

Il y a une part de provocation et une part de méconnaissance de la société. Les autorités sont cantonnées dans une tour d'ivoire et n'ont pas d'esprit critique. Pour eux, tout va bien et il est normal que l'on cherche à dominer, régenter, fragmenter. Or, il se voilent la face devant la réalité. Il y a de cela trois ans, des émeutes ont éclaté à El Goléa, Metlili par deux fois, Ghardaïa (béni-Izguen) par trois fois, Guerrara par deux fois. Dans toutes ces crises, il y a un dénominateur commun : ils n'ont jamais fait l'effort nécessaire pour comprendre et répondre aux revendications. Au contraire, les choses traînent et vont vers leur pourrissement. Les jeunes ne croient plus en les responsables locaux ni en l'Etat. Ils ne peuvent que constater les luttes de clan.

Que s'est il passé à Guerrara ?

L'année dernière, déjà, il y a eu un problème qui remonte à la révolution agraire. Ces terres n'ont pas été restituées depuis 1991. Cette fois-ci, la garde bénévole ancestrale a été mise en cause. Il est Impossible que les vigiles aient incendié l'hôpital, comme il l'a été dit. C'est une organisation de la vigilance auquel le jeune a le devoir d'adhérer dès qu'il est marié (à partir de 20-22 ans). A l'intérieur de la mahdhara, il y a des jours de permanence. La vigilance se fait y compris dans les quartiers. Comment comprendre qu'aujourd'hui les vigiles soient mis en prison et suspectés ? Tout cela ressemble à de la provocation.

Propos recueillis au téléphone par Karimene Toubbiya

 

   
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