LES OUBLIÉS DE GUANTANAMO

Algeria Interface, 21 mars 2003

Alger, 21 mars 2003 - Le désintérêt est tel pour les Algériens prisonniers à Guantanamo que personne n’est même capable d’en donner le nombre exact. Les autorités algériennes semblent indifférentes au sort de ses ressortissants, détenus dans l’arbitraire le plus total de l’administration américaine.


Alger, 21 mars 2003 - Abdelkader Ait Idir est inquiet depuis octobre dernier. Depuis qu’il a reçu la dernière lettre de son frère Mustapha, emprisonné à Guantanamo. Une lettre écrite en bosniaque, destinée à son épouse à Sarajevo, dont plusieurs passages ont été barrés. «C’est la première fois qu’on reçoit une lettre visiblement censurée. Je suis très anxieux, je n’ai plus de nouvelles de mon frère. On nous dit qu’un détenu est hospitalisé, soi-disant après avoir tenté de se suicider. Mais ça, c’est leur propagande, les tentatives de suicide, nous on n’y croit pas», dit Abdelkader, un entrepreneur en travaux publics, qui est devenu, par la force des choses, porte-parole des familles des détenus algériens à Guantanamo.

Combien sont-ils? Abdelkader Ait Idir, qui représente les familles de six prisonniers livrés par le gouvernement bosniaque en janvier 2002 aux Américains, parle de 24 Algériens en tout. Une information qu’il n’a pas obtenue auprès des autorités algériennes mais d’un avocat du Qatar qui tente de défendre, à titre humanitaire, une quarantaine de détenus de nationalités diverses. Les algéro-bosniaques sont Mustapha Ait Idir, 33 ans, Boudelaa El Hadj, 37 ans, Nechla Mohamed, 34 ans, Lahmar Saber 34 ans, Bensayah Belkacem, 40 ans et Lakhdar Boumediene, 37 ans.

Exception faite de Ait Idir, parti en 1993 d’abord pour l’Italie, les cinq autres ont quitté l’Algérie à la fin des années 80, début 90, pour se rendre en pèlerinage à La Mecque. De là-bas, leurs destins finissent par se croiser dans la Bosnie de l’après-guerre, où les ont envoyés des organisations humanitaires ou caritatives, parfois gouvernementales, comme le Croissant-rouge des Émirats Arabes Unis, dont ils sont les employés. En dehors de Ait Idir et Boumediene, qui sont employés en tant qu’experts en informatique, les quatre autres sont des administratifs.

Arrêtés en novembre 2001 par la police bosniaque, ils ont été accusés par les autorités américaines d’avoir planifié des attentats contre les ambassades américaine et britannique à Sarajevo. Détenus dans cette ville pendant trois mois, ils ont finalement été acquittés par la Cour suprême bosniaque. Mais le jour de leur libération, à quatre heures du matin, et sous les yeux de leurs familles qui attendaient derrière les grilles, ils sont menés, cagoulés, vers une destination inconnue.

«Ce n’est qu’un mois plus tard que j’ai su que mon mari se trouvait à Guantanamo», raconte Soraya, l’épouse de Mohamed Nechla, rentrée depuis à Laghouat, dans le sud algérien. C’est la Croix-Rouge internationale qui l’a contactée: «ils nous ont dit: nous avons vu vos maris, ils vont bien, nous ne pouvons rien vous dire d’autre, écrivez des lettres que nous transmettrons». La première lettre, Soraya ne l’a reçue que cinq mois plus tard. «Ma santé est bonne, ne t’inquiète pas», c’est ce qu’écrivent les six détenus à leurs familles. «Aucun d’entre eux ne donne des détails sur la manière dont ils sont traités, sur les interrogatoires, on ne sait jamais s’ils vont vraiment bien, s’ils sont obligés de nous dire cela, ou s’ils veulent seulement nous rassurer», poursuit Soraya Nechla.

L’indifférence des officiels algériens
Les lettres, envoyées aux épouses, photocopiées en plusieurs exemplaires, font en général le tour de la famille. Courtes, écrites sur des imprimés qui portent la mention «exclusivement réservé aux informations personnelles et familiales», elles se ressemblent toutes, tant elles évitent le détail. «Je ne sais de quoi on m’accuse, écrivait, il y a un an de cela, Belkacem Bensayah à son épouse, une Bosniaque de Sarajevo. Je vais bientôt être libéré, je n’ai rien commis, et toute la Bosnie le sait, je suis innocent. Prends soin de toi et de nos filles, et veille sur leur bonne éducation. Ton mari, aimant et fidèle».

Le plus loquace des Algériens de Bosnie est sans doute Mustapha Ait Idir, qui se plaint ouvertement du traitement carcéral dans sa dernière lettre censurée. Il raconte également dans une précédente missive qu’il ne comprend pas que, lors des interrogatoires, il n’est jamais question des attentats qu’ils étaient supposés avoir planifiés, «ils ne leur posent que des questions sur les organisations où ils travaillaient, leurs financements et surtout sur la communauté arabe de Bosnie, c’est tout ce qui les intéresse», dit Abdelkader Ait Idir. Face au désintérêt total des officiels algériens pour ces détenus, il a abandonné son travail pour se consacrer à plein temps à son frère.

De tous ceux à qui il a écrit, de toutes les personnalités ou institutions interpellées, en près d’un an de harcèlements, seule l’ambassadrice des États-Unis à Alger, Janet Sanderson, lui a officiellement répondu, pour le «conseiller» de s’informer auprès des autorités algériennes. Le député Aribi Hassan du parti El Islah (islamiste) s’est montré, quant à lui disponible, solidaire, et efficace. Après avoir organisé des conférences de presse des familles de détenus à l’Assemblée nationale, il se trouve actuellement aux États-Unis dans le but de se rendre à la base américaine de Cuba, ou, selon le Washington Post, une épidémie de tentatives de suicides sévit.

Alors que de nombreux détenus ont reçu la visite d’officiels de leur pays, parfois même plusieurs visites, les Algériens, eux, n’ont vu personne arriver: «j’ai envoyé une lettre à l’ambassade d’Algérie à Washington, écrit Mustapha Ait Idir, je leur ai dit notre situation, je leur ai demandé de l’aide, mais personne n’est jamais venu nous voir, il n’y a que les Algériens qui n’ont jamais reçu aucune visite de leurs représentants». «Vous savez, ce sont aussi des Bosniaques», nous dit le chargé des affaires consulaires de l’ambassade d’Algérie, qui n’est pas sur lui-même de connaître le nombre exact de prisonniers algériens.

À Washington, l’ambassade algérienne ne fait que refléter l’indifférence d’Alger. L’administration Bush a offert la possibilité à tous les pays dont des ressortissants sont incarcérés à Guantanamo de leur rendre visite. Le gouvernement algérien n’en a jamais manifesté le souhait, répondent invariablement les officiels américains lorsqu’ils sont interpellés sur ce sujet.
Même les régimes les plus dictatoriaux ont au moins fait semblant de s’intéresser au sort de leurs citoyens, dit l’épouse d’un prisonnier algérien, «mais il est vrai qu’il est difficile de faire semblant de s’intéresser à quelques prisonniers enfermés dans des cages à Cuba quand on a fait disparaître plus de 7.000 personnes à domicile».

Daikha Dridi


 

 
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