Immigration

Rabat récuse sa position d'accusé

Le Maroc exige une aide concrète de l'UE pour lutter contre l'immigration.

Par José Garçon, Libération, 13 octobre 2005

Pour le journal marocain l'Economiste, il n'y a pas de doute : «C'est la plus sale affaire que la diplomatie marocaine affronte : de quel que bout qu'elle soit prise, elle se retourne contre le Maroc.» Les images des émigrants subsahariens conduits vers le désert dans des autobus marocains ont en effet placé Rabat en position d'accusé. Même si l'Europe, qui a laissé les Marocains et les Espagnols gérer seuls la crise, garde un silence embarrassé et se garde bien de critiquer le royaume (lire page suivante). «Il existe, insiste un diplomate européen, une vraie coopération avec le Maroc à la différence de l'Algérie, qui ne contrôle pas ses frontières, ou de la Libye qui ouvre ou ferme les vannes de l'émigration vers Malte ou Lampedusa en fonction de ses relations avec l'UE.»

Quinze jours après l'assaut de quelque mille émigrants subsahariens contre les barbelés de Melilla, Rabat ne cache pas en tout cas son agacement face à ces reproches. Mais admet que «tout n'a peut-être pas été fait au cours des deux jours» suivant le premier assaut de masse et que les arrestations des clandestins autour de Ceuta et Melilla ont été «musclées face à des gens qui se débattaient pour échapper aux forces de sécurité, qu'elles soient espagnoles ou marocaines».

Entre l'égoïsme de l'Europe et le laxisme des Algériens qu'ils accusent de ne pas contrôler leurs frontières, les Marocains disent ne plus pouvoir faire face seuls à la situation. «Aujourd'hui, il ne s'agit plus seulement d'un problème hispano-marocain, mais d'un phénomène continental où des gens préfèrent la mort au retour dans leur pays d'origine, remarque Fatallah Sijilmassi, l'ambassadeur du Maroc en France. Nous sommes la porte de l'Europe et nous assumons pleinement cette géographie. Mais nous avons toujours dit que la lutte contre l'émigration clandestine devait être une responsabilité partagée.»

Si le Maroc dément avoir fermé les yeux sur les préparatifs de ces assauts pour «crever l'abcès» et contraindre l'Europe à faire de l'émigration clandestine une priorité, il insiste sur sa principale divergence avec l'UE : le sort des ressortissants des pays tiers qui transitent par son territoire. «Nous reprenons, c'est évident, nos nationaux (qui constituent 20 % des émigrants contre 80 % d'Africains, ndlr). Mais si un subsaharien est arrêté, on ne voit pas pourquoi il doit être renvoyé au Maroc et pourquoi il devrait y rester. Nous n'avons pas vocation à faire le gendarme de l'Europe ni son sale boulot», affirme une autre source marocaine. L'agacement est d'autant plus fort que jusqu'ici, Rabat attend la «concrétisation» du plan de lutte contre l'émigration clandestine annoncé par l'UE en 2001. Celui-ci porte sur quelque 40 millions d'euros et prévoit la formation de gardes-frontières, ainsi que la fourniture d'équipements militaires de surveillance des frontières. Le royaume insisterait d'ailleurs sur la nécessité d'une aide bien supérieure aux 40 millions d'euros débloqués par l'UE pour contrôler ses frontières sud et est. En dépit de ce manque de coopération ­ sauf avec l'Espagne, avec laquelle il y a eu pour la première fois des patrouilles mixtes ­, le Maroc se targue d'avoir fait échouer en trois ans plus de 25 000 tentatives et baisser de 40 % le nombre d'émigrants clandestins.

En attendant, Rabat décidait, hier, de faire revenir les bus qui se dirigeaient vers la Mauritanie. Mais le royaume campe sur sa position de reconduite des clandestins à la frontière avec l'Algérie. «Ces derniers arrivent chez nous par l'Algérie, le plus souvent par Tamanrasset et par l'extrême nord-ouest algérien, note une source marocaine. Alger doit donc assumer sa part de responsabilité en contrôlant l'entrée et la sortie des clandestins sur son territoire, même si ses frontières sont immenses.»

Mais au-delà, les Marocains estiment qu'aborder ce problème d'une manière purement sécuritaire ne réglera rien. «Il faut un véritable plan Marshall pour cette partie de l'Afrique qui connaît calamités naturelles et guerres», estime le ministre marocain de l'Intérieur, Mustapha Sahel. Et Fatallah Sijilmassi d'ajouter : «Si rien n'est fait, si on ne traite pas le problème à la racine, je crains que le pire soit à venir.»


Immigration

L'UE atone face à la pression migratoire

Certains députés ont exigé hier la mise en place d'un «plan Marshall» pour l'Afrique.

Par Jean QUATREMER, Libération, 13 octobre 2005

alors que l'Union est confrontée à l'une des plus graves crises migratoires de ces dernières années, l'urgence pour les gouvernements européens semble être de ne surtout pas en parler ! Pourtant, hier, un Conseil des ministres de l'Intérieur et de la Justice était réuni à Luxembourg, une belle occasion pour tenter d'apporter une réponse commune. Mais la présidence britannique de l'Union a jugé qu'il ne fallait surtout pas inscrire le sujet à l'ordre du jour, même si le commissaire européen chargé du dossier, l'Italien Franco Frattini, rentrait tout juste d'une mission de cinq jours au Maroc où il s'est rendu pour constater l'ampleur de la crise. C'est peut-être pour cette raison que trois ministres, et non des moindres, n'ont pas jugé utile de faire le déplacement du Grand Duché : Nicolas Sarkozy, le ministre de l'Intérieur français, ainsi que ses homologues italien et espagnol, trois pays pourtant situés sur la «ligne de front».

Frattini a longuement expliqué aux ministres présents que «les informations des services de renseignements laissent penser qu'environ 20 000 immigrants subsahariens attendent en Algérie le moment d'entamer leur voyage vers le Maroc, puis Ceuta et Melilla, tandis que 10 000 autres sont déjà au Maroc». Pour lui, il s'agit d'un «nouveau phénomène d'assauts massifs et coordonnés» : «Cela montre clairement une poussée de la pression migratoire sur le Maroc et l'Europe. Rien ne permet de s'attendre à une baisse à court terme», a-t-il assené. «Ce qui se passe a été prédit il y a trente-cinq ans par le Club de Rome : "le Sud va monter au Nord", c'est fait», a estimé hier après-midi Jean-Marie Cavada, député européen UDF et président de la Commission des libertés publiques.

A la différence des gouvernements, le Parlement européen, qui était réuni en session plénière à Bruxelles, a bousculé son ordre du jour afin de débattre en urgence des problèmes posés par cet afflux soudain d'immigrants. La droite, majoritaire, et la gauche de l'europarlement ont fait le même constat : une politique migratoire basée sur la seule répression est totalement insuffisante. Et ce n'est pas parce que c'est le Maroc qui est en première ligne qu'il faut se désintéresser du problème : «Quand on abandonne des gens dans le désert, c'est aussi au nom de l'Union», a souligné la Verte néerlandaise, Kathalijne Buitenweg. La solution ? «Soit on accepte que l'économie (africaine) se développe, soit on accepte leurs immigrants», a clamé Graham Watson, le président du groupe des démocrates et des libéraux. Plusieurs députés ont donc réclamé un «plan Marshall» pour l'Afrique, selon le mot du socialiste espagnol, Enrique Baron-Crespo.

La Commission européenne partage la même analyse. Le hasard faisant parfois bien les choses, le président de la Commission de l'Union africaine, Alpha Oumar Konaré, était hier à Bruxelles pour sceller avec l'exécutif communautaire un «partenariat stratégique» qui devrait se traduire par une augmentation de l'aide au développement de l'Afrique. «Ce ne sont pas des mesures sécuritaires seules qui permettront de régler ce problème : ces gens ne sont ni des voyous, ni des bandits, ni des fainéants», a souligné l'ancien président du Mali. «Il faut s'attaquer aux causes structurelles du sous-développement africain qui causent ces migrations», a admis José Manuel Durao Barroso, le président de la Commission européenne, qui a rappelé que les Etats membres de l'Union se sont engagés en juin à doubler l'aide au développement dans le monde, l'UE fournissant déjà 56 %. Mais le développement de l'Afrique ne se fera pas en un jour. D'ici là, les immigrants continueront d'affluer.


Immigration. Au Maroc, avec les «déportés» de Ceuta et Melilla

Un couloir aérien pour rapatrier les clandestins

Ils sont Maliens, Sénagalais, Nigériens... échoués à Oujda après avoir tenté de passer en Espagne. Des avions affrétés par leur pays d'origine viennent les récupérer.

Par Jean-Hébert ARMENGAUD, Libération, 13 octobre 2005

d'un seul coup, c'est la cohue, tous veulent partir au plus vite. Dans la grande salle omnisports d'Oujda, un représentant de l'ambassade du Mali vient de confirmer qu'un nouveau vol vers Bamako est prévu dans la soirée. Pour 140 personnes. Mais ils sont encore plus de 450 Maliens à s'entasser sur des matelas mousse, les vêtements souvent déchirés, parfois pieds nus. Oujda, ville moyenne du nord-est du Maroc, près de la frontière algérienne, est devenu le point de départ d'une sorte de pont aérien qui rapatrie dans leurs pays des centaines d'immigrés clandestins subsahariens. Leur objectif était d'atteindre les enclaves espagnoles au Maroc de Ceuta et Melilla, premiers pas vers l'Europe. Après les tentatives de passages massifs et meurtriers, parfois par milliers de personnes, sur les grilles qui entourent les deux enclaves, au début du mois, l'Espagne a demandé au Maroc de faire en sorte que la «pression» diminue. Depuis plusieurs jours donc, Oujda est ville de transit pour tous ces immigrés arrêtés en masse par la police et la gendarmerie marocaines, le plus souvent autour de Ceuta et Melilla mais aussi dans le reste du pays.

Hier matin, un premier vol de 140 places est déjà parti vers le Mali. Entourés de voitures de police, deux bus surchargés ont fait le trajet entre la salle omnisports et l'aéroport, où tous sont montés dans le plus grand silence dans le Boeing de Royal Air Maroc. Epuisés. La plupart avaient traversé les épreuves de la semaine dernière, quand le Maroc et l'Algérie s'en sont servis pour une mauvaise partie de ping-pong dans une zone désertique autour de la frontière (lire les témoignages ci-contre). «La plupart sont passés au Maroc par l'Algérie, avec la complicité des gardes-frontières algériens, il était donc logique qu'ils repartent par le même chemin. Et si certains ont parfois été menottés, c'est qu'ils étaient dangereux», dit-on à la préfecture d'Oujda.

D'autres vols sont prévus aujourd'hui pour Bamako. Lundi et mardi, plus de 550 immigrés sénégalais avaient déjà été renvoyés chez eux. «Si les Sénégalais et les Maliens repartent d'ici par avion, c'est parce que nous avons des accords avec ces pays. Nous attendons maintenant que d'autres pays "émetteurs" se manifestent», ajoute-t-on à la préfecture. Car des centaines d'autres immigrés, nigériens, camerounais, guinéens, ivoiriens, gambiens... ont été évacués dans des convois de bus à l'autre bout du pays, vers la frontière avec la Mauritanie mais Rabat a renoncé hier à les expulser. Selon un délégué de Médecins sans frontières interrogé par l'AFP, plus de 800 immigrés étaient, en attendant, rassemblés dans un camp militaire au sud du pays.


Immigration. Karamoko Sekou Keïta, Malien, 38 ans

«Les Marocains nous ont dit de marcher tout droit, vers l'Algérie»

Par Jean-Hébert ARMENGAUD, Libération, 13 octobre 2005

«Cela fait quatre nuits que nous sommes ici. Il y a un peu plus d'une dizaine de jours, j'étais encore aux portes de Melilla. Avec un groupe d'une quarantaine de personnes, nous avons tenté de franchir la grille, mais nous avons été pris par les militaires marocains avant de réussir. Ils nous ont frappés. Ils nous ont emmenés à la prison de Nador (la ville marocaine proche de Melilla, ndlr), où nous avons passé la nuit, les mains attachées derrière le dos avec des menottes ou des cordes. Ces gens-là ne sont pas des vrais musulmans, un musulman ne fait pas ce genre de chose, surtout que nous sommes tous des Africains.

«Le lendemain, ils nous ont regroupés avec d'autres et nous ont fait monter dans des bus. Il y avait six bus, nous étions peut-être 200. Nous avons roulé, roulé longtemps vers le sud, en direction de Bou Arfa. Nous étions attachés deux par deux par les poignets. Après Bou Arfa, nous avons pris la direction de l'est, vers la frontière algérienne. Les Marocains nous ont lâchés dans le désert en nous disant de marcher tout droit vers l'Algérie. Nous avions les militaires marocains derrière nous, et devant nous allions vers les militaires algériens. Ceux-ci nous ont dit que 700 personnes étaient passées la veille mais que maintenant l'Algérie ne voulait plus être la poubelle du Maroc. Ils nous ont renvoyés d'où nous venions.

«Nous avons dormi là, en plein désert, puis le lendemain nous sommes repartis en direction de Bou Arfa. Mais là, il y avait encore des militaires marocains, ils nous ont repoussés, nous ont jeté des pierres. Nous avons repassé une autre nuit dehors, près de Bou Arfa. Il y avait une femme enceinte. Plus tard on m'a dit qu'elle était morte cette nuit-là. Avec nos portables, nous avons appelé partout, les ambassades, les associations... Alors les Marocains se sont calmés. Ils sont venus nous chercher, en bus à nouveau. Et ils nous ont ramenés ici, à Oujda.

«Maintenant on attend les avions qui nous ramèneront chez nous. Depuis cet été, je tente de passer en Espagne, je suis venu par l'Algérie, à travers les forêts. Mais avec moi, devant Melilla, il y en avait qui attendaient depuis deux ans, trois ans. On dit que l'Espagne est un pays d'accueil, pas comme la France où vous avez votre ministre, là, Sarkozy. Tout ce qui se passe en ce moment ici c'est la faute à l'Union européenne qui paye le Maroc pour faire le sale travail.»


 

Immigration. Mohamed Camara, Malien, 17 ans

«Si un jour je reprends le chemin de l'Europe, ce ne sera pas par ici»

Par Jean-Hébert ARMENGAUD,Libération, 13 octobre 2005

«Il y a à peu près un an, je suis arrivé près de Ceuta. On vivait dans la forêt. J'avais une cabane, il y en a d'autres qui dormaient par terre enroulés dans leur veste. L'hiver, c'est souvent de la boue. Parfois, il fait tellement froid que l'on ne sent plus ses jambes. Pour manger, certains allaient faire les poubelles. Parfois, les Marocains nous donnaient du pain ou des pommes de terre. En février, j'ai réussi à passer à Ceuta. Pour 3 000 dirhams (300 euros), un passeur marocain nous avait coupé le grillage. Sur un groupe de 35, les gardes civils espagnols en ont pris 19, dont moi. Ils nous ont renvoyés aux Marocains. Nous avons passé trois jours en prison et ils nous ont transférés à Oujda puis relâchés vers la frontière algérienne. De là, nous sommes arrivés à Maghnia. Une semaine après, je suis reparti. A pied jusqu'à Fez (près de 400 km) puis vers Ceuta à nouveau. En chemin, des Marocains me donnaient parfois à manger, du pain, du lait... Ça m'arrivait de pleurer d'en être forcé à mendier comme ça.

A Ceuta, j'ai pu à nouveau repasser la grille. Là, on était deux, on s'est fait prendre sur le port, on s'est fait vite repérer avec nos vêtements presque en lambeaux. Ils nous ont renvoyés dans la forêt, nous ont souhaité bonne chance, en nous disant de rester bien cachés. Ma dernière tentative, c'était il y a quinze jours à peu près. Je suis passé par la mer. Nous étions deux, équipés de chambres à air comme bouées de sauvetage. Je tirais mon ami qui ne savait pas nager. Une demi-heure dans l'eau et nous avons été repérés par une vedette de la Garde civile. Ils ont discuté entre eux, certains semblaient vouloir nous garder, mais le chef a dit non. Ils nous ont renvoyés. Là on a été pris par les Marocains, trois jours dans une prison à Tanger. On a été regroupés et neuf bus sont partis vers Bou Arfa puis la frontière avec l'Algérie. Ils nous ont lâchés en pleine nuit. Nous sommes tombés sur des gendarmes qui nous ont donné à boire et à manger et nous ont mis à leur tour dans des bus, en direction du Maroc. Et nous avons retrouvé les Marocains, qui nous ont mis ici, à Oujda.

Je vais rester au Mali. Si un jour je reprends le chemin de l'Europe, ça ne sera pas par le Maroc. J'ai trop souffert ici. On nous décourage partout. Ici, la rumeur court que la Garde civile à Ceuta et à Melilla a maintenant le droit de tirer avec des vraies balles.»


Immigration. Saïcou Mamadou, Malien de Mauritanie, 36 ans

«Certains ont eu si soif qu'ils ont bu leur urine»

Par Jean-Hébert ARMENGAUD, Libération, 13 octobre 2005

«Ça fait un an que j'ai quitté la Mauritanie, où vivent toujours ma femme et mes trois enfants, mais là-bas tu vis avec un dollar par jour, ce n'était plus possible. J'ai parlé avec un ami qui était passé en Espagne, il m'a tout expliqué, m'a indiqué des passeurs. Ce sont des passeurs marocains. Ils m'ont pris 1 500 euros, ça devait être "tout compris", pour arriver jusqu'en Espagne. Ils nous ont fait passer la frontière dans des 4 x 4, un groupe de 25, direction El Aioun (au Sahara-Occidental). Et puis ils ont commencé à nous demander plus d'argent, et pour nous montrer qu'ils étaient déterminés, ils nous ont laissés en plein désert. Cinq jours. Sans rien. On s'est nourris avec des feuilles d'arbuste. Certains ont eu tellement soif qu'ils ont bu leur urine. Ils sont revenus finalement et nous ont laissé un peu de pain et un litre d'eau chacun. Cette fois nous sommes restés trois jours.

«Après nous sommes remontés dans les voitures. Ils insistaient toujours pour qu'on leur donne tout notre argent. Certains d'entre nous ont payé. Il me restait 300 euros mais je n'ai pas voulu. Le ton est monté. Ils m'ont jeté de la voiture en marche. J'étais en sang, évanoui, les dents du haut cassées, sur le bitume. Ils m'avaient tout pris, mes 300 euros, mon téléphone portable... Ils ont fait pareil avec mon ami sénégalais. Et lui, il est mort en tombant de la voiture. Mon meilleur ami, qui avait quitté Dakar pour venir vivre avec moi... Quand je suis revenu à moi, des gens sont passés et ont appelé les gendarmes. Ils m'ont emmené à El Aioun, ils ne m'ont apporté des pansements qu'au bout de deux jours. Ils m'ont ensuite transféré à Oujda, m'ont relâché près de la frontière algérienne. Je suis passé de l'autre côté, à Maghnia. Près de cette ville algérienne, il y a beaucoup de monde qui attend de pouvoir passer au Maroc pour atteindre Ceuta et Melilla. Je me suis soigné.

«Plus tard, je suis repassé au Maroc, j'ai marché vingt-deux jours jusqu'aux abords de Ceuta. J'ai fait plusieurs tentatives pour passer, puis je me suis refait prendre. A nouveau reconduit à la frontière, je me suis retrouvé au point de départ, à Maghnia. Je suis reparti, cette fois vers Melilla. Jusqu'à la semaine dernière, quand nous avons été arrêtés et conduits à Oujda. Je vais repartir au Mali, je crois que j'y resterai, c'était trop dur cette année. Même si l'Europe c'est le paradis, mieux vaut souffrir en Afrique, que venir mourir ici, au Maroc, comme mon ami Badenka.»


 

«Les Marocains nous ont bastonnés comme des ânes»

Témoignages d'immigrés sénégalais rapatriés à Dakar par le Maroc.

Par Marie-Laure JOSSELIN, Libération, 13 octobre 2005

«Je veux parler, on sort les bâtons. Je veux boire, les bâtons. Je veux manger, les bâtons. Je veux pisser, encore les bâtons», Kokoubo Dramé, 29 ans, ancien boulanger à Dakar et candidat à l'immigration vers l'Europe, se remémore tristement et haineusement les six jours passés dans les prisons marocaines. Il a été rapatrié de force, hier au Sénégal, dans le troisième vol depuis lundi.

A peine descendus du bus qui les attendait à la sortie de leur avion provenant du Maroc, Kokoubo et plus de 140 Sénégalais rapatriés s'assoient sagement sur des bancs. Calmes, les hommes portent pratiquement tous les mêmes joggings, gracieusement offerts par les Marocains. Quelques-uns ont les mains ou les pieds bandés, d'autres se déplacent avec des béquilles mais tous restent silencieux dans ce hangar près de l'aéroport de Dakar, passage obligé pour les quelque 430 Sénégalais qui n'ont pas eu la chance de franchir les grillages des enclaves espagnoles.

Identification. Kokoubo attend son tour comme les autres pour se faire vacciner contre la fièvre jaune avant de se présenter devant les policiers pour la prise d'empreintes et l'identification. Jamais il n'a pensé qu'entrer en Europe, c'était recevoir des coups, lui qui a perdu plus d'1 million de francs cfa (1 500 euros) dans ce voyage. «On pense qu'entrer en Europe, c'est gagner quelque chose, c'est ça qu'on cherche, une Europe pour aider la famille et ne pas être un voleur ou un clochard.»

Alors il a pris la route, il y a un an. «Je suis parti d'abord en Afrique centrale, puis en Algérie pour rentrer au Maroc où je faisais le business avec les Marocains mais toujours ça tournait mal, ils mangeaient mon argent alors comme j'ai vu des gens passer au grillage, je suis parti pour tenter ma chance. J'ai tenté, je suis rentré à Melilla, les Espagnols m'ont pris et donné aux Marocains qui ont commencé à taper, à fouiller. Ils ont pris mon téléphone, tout l'argent que j'avais, même mes chaînes plaquées et mes papiers, ils ont tout pris et après, lance Kokoubo, tapé, attaché les mains dans le dos, par deux, et amené en prison pour nous maltraiter. Et mes blessures, poursuit-il de plus en plus énervé, c'est pas au grillage car le grillage il nous blesse pas, j'avais fait une échelle sans problème, non les blessures, c'est à cause du tabassage des Marocains.»

Arona Cissoko approuve. Assis à côté de lui, il a presque le même parcours, la même histoire, exception faite qu'il a 15 ans et qu'il est parti depuis six mois. Sur son trajet, il reste flou, mais il montre ses baskets ouvertes sur le devant et complètement élimées. Il a marché et marché pour arriver à Nador où «il a fait l'assaut» avec 400 clandestins dans la nuit de mercredi à jeudi dernier. Bilan : 6 morts. «Mais nous, Dieu nous a sauvés, les balles ne sont pas tombées sur nous. Par contre, lorsque les Marocains nous ont emmenés en prison», et là il jure en arabe devant Dieu, «ils nous ont bastonnés comme des ânes et c'est du pain sec seulement qu'on mangeait, une journée, un pain. Pendant six jours, on nous a maltraités. Quand les Marocains disent que le Sénégal et le Maroc, c'est deux pays comme ça», montre-t-il en collant ces deux mains pour les relier, «eh bien non ! C'est pas un pays frère, sinon ils nous auraient pas traités ainsi. Lors de l'attaque, il y en a qui n'ont même pas réussi à atteindre le grillage, ils ont tiré comme ça, à balles réelles. Il y en a qui sont morts».

Trop de morts. Hors du hangar, Babacar, 25 ans, mange du pain près de sa soeur. Arrivé hier, il va «retourner au Maroc, inch Allah, car (il) travaille là-bas. Ce sont les clandestins qui ont amené les problèmes». Pris dans une rafle, ce Sénégalais était guide au Maroc depuis trois ans et n'avait pas renouvelé sa carte de séjour. Enchaîné dans le désert sans eau ni nourriture avant de retourner à Oujda pour prendre l'avion pour Dakar, Babacar ne comprend pas car lui «n'est pas clandestin». Si certains, comme Amadou Diallo, blessé à la tête lors d'un assaut, ne retenteront pas le périple car ils ont vu trop de morts, d'autres comme Kokoudou réessaieront car «il n'y a pas de futur, c'est la malchance maintenant. On n'a rien. Le futur, c'est recommencer à zéro».

 
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Criminalisation de la migration  
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