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Détresse de parents de clandestins disparus en mer Au bout de l’attente, le désespoirLe Quotidien d'Oran, 18 février 2006 L’épreuve que vivent les parents des clandestins disparus, depuis maintenant une vingtaine de jours, au large des côtes oranaises, reste doublement dramatique. Ce qui est dur à supporter, c’est aussi le poids du doute. Est-il déjà mort ? Ou encore en vie ? Et s’il est toujours vivant, pourquoi n’a-t-il pas encore donné signe de vie ? Il aurait pu téléphoner ou envoyer un message, sauf si... Ce sont là quelque-unes des dizaines de questions qui taraudent l’esprit de la mère de Bouabdellah, un des neuf harraga qui ont défié, le 27 janvier dernier, la mer avec comme seul arme l’espoir de fouler le sol des côtes éblouissantes du vieux continent. Mais une fois dans la gueule de cet ogresse déchaînée, les lumières qui scintillaient à l’horizon se sont subitement éteintes. Ce paradis tant désiré, qui n’avait de forme réelle que dans leurs esprits, n’était en fin de compte qu’un grossier leurre, un mirage qui ne cachait que très mal la cruauté de leur destinée. Quelle désillusion. Pour les parents, c’est la consternation. C’est aussi l’incompréhension qui est exprimée par cette mère, qui n’arrive toujours pas à expliquer l’acte de son fils unique qui n’est, désormais, ni parmi les vivants ni parmi les morts. Il y a aussi de la culpabilité. Aurait-elle pu l’empêcher de foncer tête baissée vers l’abîme ? Pas si sûr. «La dernière fois que je l’ai vu, il est sorti sans me dire au revoir. Ce n’est pas de ses habitudes. J’imagine que c’était difficile pour lui de quitter les gens qu’il aimait, dans ces conditions», nous confie la mère. Elle est cruelle la vie. Et comment peut-elle ne pas l’être, lorsque le destin d’une famille entière bascule sans crier gare. Entre ses allers et retours incessants, entre les services de sécurité et les hôpitaux d’Arzew et de Béni-Saf, le père, ce retraité harassé par le poids des années, reste partagé entre le destin incertain de son fils et la détresse réelle de son épouse. S’il arrive à tenir le coup et contenir sa colère, c’est bien parce qu’il garde toujours la foi. Bouabdellah, ou Bouâ, comme l’appelaient ses amis, était aussi père d’une petite fille. Ce jeune qui avait grandi au quartier populaire de Sidi El-Houari, avait, depuis quelques mois, élu domicile avec sa famille dans la commune de Mers El-Kébir. Il avait 32 ans et tentait tant bien que mal de refaire sa vie, dit sa mère, avant d’enchaîner: «c’est un gars tranquille et sans problèmes. Il lui arrivait de travailler comme chauffeur de transport en commun, mais ça n’était jamais stable. Il devait subvenir aux besoins de sa fille et aider ses parents mais ce n’était pas toujours facile pour lui. Il en avait marre de tourner en rond. En tentant ce qu’il a tenté, il voulait assurer son avenir et celui de sa fille. C’est légitime ! Mais il n’a pas eu de chance. Il n’en a jamais eu d’ailleurs. C’est malheureux...» Ce que vit la famille de Bouabdellah ne diffère pas trop de ce que vivent les autres familles. Ammi Lazreg, comme l’appellent ses collègues de travail à l’Entreprise portuaire d’Oran où il est employé comme conducteur de chariots élévateurs, arrive difficilement à fermer les yeux le soir. Il a tout laissé tomber, son travail, sa famille et ses occupations quotidiennes pour se consacrer exclusivement à la recherche de son fils. Hakim est âgé d’à peine 20 ans. Depuis qu’il a été porté disparu, il ne se passe pas un jour sans que le père se présente au moins une fois par jour chez les gardes-côtes d’Oran pour demander des nouvelles sur les résultats des opérations de recherches lancées pour retrouver les disparus. Depuis que des cadavres ont commencé à émerger aux abords de la côtes d’Arzew, il se déplace régulièrement à l’hôpital d’El-Mohgoun, où les dépouilles des victimes retrouvées sont déposées. Chez cet homme, il y a aussi de l’incompréhension. «Qu’est-ce qui peut bien motiver un jeune à la fleur de l’âge, qui est bien dans sa peau, aimé par sa famille et à qui il ne manque rien d’indispensable, à tenter une telle entreprise suicidaire», s’est-il demandé. Mauvaise fréquentation ou erreur de jeunesse ? Tout semble bon pour expliquer l’inexplicable. Le jeune Hakim était, certes, sans emploi. Mais cette situation, il la partageait avec plusieurs garçons de son âge. Mais aux Planteurs où vie la famille de Hakim, l’Europe est plus qu’un mythe. Il faut dire que ce ne sont pas les exemples qui manquent. Le nombre impressionnant de personnes qui ont, plus ou moins, réussi leur vie grâce à l’Europe mérite d’être médité. Généralement, rares sont ceux qui empruntent les canaux conventionnels pour rejoindre la rive nord de la Méditerranée. Situé à quelques encablures seulement de leur quartier, le port d’Oran a longtemps constitué un lieu de travail tout à fait accessible pour les jeunes des Planteurs. Un véritable portail sur l’Europe. Embarquer clandestinement à bord d’un des navires de marchandises qui accostent quotidiennement au port était tout à fait facile pour quelqu’un qui connaît bien l’enceinte portuaire. Les «harraga», comme on les appellent, étaient passés maîtres dans l’art de l’embarquement clandestin. Mais depuis quelques années déjà, les choses ont commencé à évoluer et l’accès au port est devenu de plus en plus difficile. L’entrée en vigueur du code ISPS relatif à la sécurité au niveau des ports a rendu toute intrusion en zone réservée quasiment impossible. C’est là que les inconditionnels de l’émigration clandestine ont commencé à investir d’autres circuits. Une petite embarcation munie d’un bon moteur avec une personne qui connaît les rudiments de la navigation en mer et on peut tenter une traversée à partir des côtes oranaises. Là aussi, les jeunes des Planteurs ont été les premiers à tenter ce genre d’aventures, même si au tout début ces traversées périlleuses s’opéraient essentiellement à partir des plages de l’extrême ouest du pays: Bouzedjar, Madagh, Sassel, Cap Blanc et bien d’autres. Pour Hakim, Bouabdellah et les autres, tout a été calculé ou presque. Ils ont réussi à avoir une bonne embarcation, un glisseur de 5,20 mètres, un moteur hors-bord, un GPS et un guide en la personne de Moussa Skikdi, un marin pêcheur activant à Oran. Ce dernier a, selon les différents témoignages recueillis, déconseillé à ses compagnons de sortir en mer dans des conditions météo aussi mauvaises. Il n’a pas été écouté. Son cadavre, avec celui de M. Djilali, a été le premier à être rejeté par la mer, le 11 février dernier. Deux jours plus tard, les garde-côtes repêchent le corps de G. Sadek, toujours dans la même zone d’Arzew. Après ces découvertes macabres, c’est carrément la panique chez les familles des clandestins disparus, surtout que Moussa Skikdi, le guide du groupe porté disparu, a péri en mer. Qu’en est-il alors des autres ? Avec la mort de Moussa Skikdi, le seul membre du groupe dont la connaissance de la mer était avérée, le sort des autres harraga disparus semblait, cependant, scellé et pour de bon. Beaucoup de familles se sont résignées à cette évidence. Mais pas toutes, certains parents continuent de croire que leurs enfants sont toujours en vie. «On ne peut pas être certains de leur sort. Il se peut qu’ils soient tous morts comme il n’est pas exclu qu’un nombre d’entre eux ait été secouru par un des bateaux étrangers qui sillonnent la mer Méditerranée. Pour avoir le coeur net et la conscience tranquille, il demeure indispensable de retrouver au moins les corps, affirme la mère de Bouabdellah. Le père de Hakim, lui, ne veut pas se donner de faux espoirs. Après plus de vingt jours de la disparition de son fils, ce qu’il désire le plus au monde, c’est que l’on arrive à retrouver le corps de son fils pour qu’il puisse l’inhumer. «Sans ça, je ne pourrais jamais faire le deuil de mon enfant», a-t-il affirmé. Pour les gardes-côtes, depuis ces derniers événements, on reste sur le qui-vive. Il s’agit de retrouver les corps des disparus mais surtout d’éviter que d’autres périssent dans des conditions aussi dramatiques. Mais pour eux, la meilleure arme reste essentiellement la prévention. Les familles, selon eux, ne doivent pas hésiter à prévenir les services de sécurité pour empêcher de tels drames, car, avant tout, ceci relève de la sécurité de leurs enfants. H. Barti
DIX ONT ETE SECOURUS PAR UN METHANIER AU LARGE D’ARZEW Douze autres disparus dans la série noire des «harraga»
Dix jeunes candidats à l’émigration clandestine ont été sauvés, dans la matinée de jeudi, d’une mort certaine par l’équipage d’un méthanier à la limite des eaux territoriales espagnoles, alors qu’un autre groupe de douze clandestins sont toujours portés disparus. Ces jeunes qui avaient pris le départ d’une plage de la côte oranaise ont été secourus par l’équipage du méthanier Abbane Ramdane et conduits jusqu’au port d’Arzew où ils ont été remis aux services de la gendarmerie nationale pour complément d’enquête, apprend-on de source sécuritaire. L’aventure a commencé dans la nuit de mardi à mercredi pour ces candidats à l’émigration clandestine. Ils étaient scindés en deux groupes de 1O et 12 personnes qui ont décidé de tenter cette aventure. C’est à partir d’une des plages de la ville côtière d’Aïn El-Turck que les deux groupes de jeunes ont pris le départ, à bord de deux embarcations de pêche de 4,5 mètres à destination de l’Espagne. Des embarcations qu’ils avaient achetées, quelques jours auparavant auprès de particuliers, précisent nos sources. Mais ces jeunes ne se doutaient nullement que cette traversée allait tourner court. En mer, leurs embarcations ont été prises dans de forts courants et devinrent incontrôlables. La chance a souri aux occupants de l’une des deux embarcations qui a été repérée par le méthanier alors que l’autre a été entraînée par les eaux. Les dix jeunes «harraga» seront présentés, aujourd’hui, au parquet d’Arzew, pour émigration clandestine. Une véritable fièvre s’est installée, ces derniers temps, à travers certaines localités côtières de l’Ouest et plus particulièrement à Aïn El-Turck, dans la wilaya d’Oran et Béni-Saf dans celle d’Aïn Témouchent. Les plages de ces deux villes côtières sont devenues une véritable «rampe de lancement» pour voyages, vers l’Espagne surtout. Plusieurs drames ont été enregistrés et des dizaines de jeunes, dont les embarcations les ont lâchés, sont portés disparus. Une fièvre qui fait, face à des familles malheureuses, des heureux qui se sont spécialisés dans ces expéditions de la mort et certains vont jusqu’à parler d’un véritable réseau. Pour rappel, trois tentatives similaires ont été enregistrées, entre janvier et février, par les services de la gendarmerie nationale d’Oran. Un passeur et une quinzaine de clandestins arrêtés ont été présentés au parquet et placés sous mandat de dépôt. La semaine dernière, trois corps d’un groupe de neuf clandestins, portés toujours disparus à l’heure actuelle, ont été rejetés par la mer à Cap Carbon, près d’Arzew. Les victimes toutes originaires d’Oran et âgées entre 2O et 35 ans, avaient embarqué à bord de deux zodiacs à partir d’Oran. Un premier groupe de neuf personnes a été sauvé. Les victimes repêchées ont été identifiées par leurs parents. Vendredi dernier, trois autres clandestins ayant embarqué au port de Annaba, à bord d’un navire de Méthanol à destination d’Alicante ont été appréhendés en pleine traversée par l’équipage du navire et reconduits jusqu’à Arzew où ils ont été présentés au parquet et placés sous mandat de dépôt. Mardi dernier, 7 personnes sur un groupe de 12, ont été portées disparues dans une affaire similaire survenue au large de Béni-Saf dans la wilaya d’Aïn Témouchent. K. Assia |
Criminalisation de la migration | ||||
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