Quand Ksentini endosse le rôle de flic

Association Mich’al des Enfants de Disparus de Jijel, 30 juin 2010

Comme tous les mercredi, le 23 juin 2010, les familles de disparus se sont rassemblées devant le siège de la Commission Nationale Consultative de Promotion et de Protection des Droits de l'Homme (CNCPPDH) à Alger (voir Photos). Cet énième sit-in a du déplaire au Président de cette honorable institution puisque celui-ci a décidé de faire interdire ces rassemblements en raison des slogans qui y sont déclamés. Les familles, depuis des années, exigent la vérité sur le sort réservé à leurs parents enlevés par les forces de sécurité et les milices et réclament que les responsables de ces crimes soient jugés.

Malgré les tentatives de division des familles, malgré la loi sur la réconciliation nationale qui déclare toute plainte irrecevable, les familles de disparus mènent leur combat, et ce de plus en plus souvent sur la scène internationale, au grand dam des autorités algériennes. Et pour donner un élan supplémentaire à cette lutte, les enfants de disparus se sont eux aussi organisés et ont rassemblé et documenté des dizaines de cas de disparus qui, à ce jour, n'étaient pas connus.

Lors de ces rassemblements, les familles de disparus interpellent la « commission Ksentini », et en particulier son président Farouk Ksentini, car c'est elle qui dans sa fonction d'interface entre les pouvoirs publics et les familles de disparus a été chargée de « liquider » ce douloureux dossier. Après avoir établi en 2005, dans une opacité absolue, le nombre définitif de disparus à 6146, il décrète peu après qu'environ 3000 ne sont pas des disparus, sans qu'il nous explique ce qui en est du nombre définitif annoncé précédemment ni de celui de 8023 annoncé par un membre de la CNCPPDH à Genève quelques années plus tard. C'est Me Ksentini qui a pris la responsabilité de faire répertorier les familles dans le besoin, qui acceptent des indemnisations à condition d'abandonner les poursuites, tout en stigmatisant les autres qui refusent de « tourner la page ». Pourtant les associations de familles de disparus ont toujours précisé que le fait d'accepter des indemnisations n'empêche nullement de continuer à se battre pour la vérité et la justice.

Me Ksentini s'exprime très souvent publiquement sur ce sujet. Il se fait porte-parole du gouvernement conseillant maintenant aux familles de disparus « d'oublier leur drame dès lors qu'il est impossible de trouver des archives sur les disparitions». Il considère que comme il «n’existe pas d’archives ou de témoignages fiables» autant abandonner l'idée de procès. Il feint d'oublier que la majorité des familles se sont déjà adressées dans les années 90 aux autorités en commençant par les juridictions territorialement compétentes puis nationales pour déposer des plaintes portant les noms des responsables et leurs affectations avec les dates exactes des enlèvements sans qu’aucune suite n'ait été donnée. C'est bien la raison pour laquelle de plus en plus de familles s'adressent aujourd'hui aux instances de l'ONU. Me Ksentini n'évoque pas non plus la contradiction entre le droit international et le fait que l’article 45 de l’ordonnance d'application de la Charte pour la paix et la réconciliation interdit toute action engagée contre les membres des forces de sécurité. Ce texte de loi qui dans la foulée honore les responsables de crimes contre l'humanité.

Souvenons nous que c'est Me ksentini qui pendant des années répétait que « l'Etat est responsable mais pas coupable » ce qui légitimait à ses yeux que l'Etat paie des indemnisations mais pas que ses agents soient jugés. Les familles de disparus ne se trompent donc pas de cible quand elles lancent des slogans comme « Ksentini ne te cache pas, nos enfants ne sont pas des moutons » ou lorsqu'elles interpellent M. Mordjana,le secrétaire général de la CNCPPDH « Mordjana, le menteur, qu'as tu raconté à Genève ?».

Mais elles ne se contentent pas de s'adresser à Ksentini et son institution, elles interpellent et le Président: « Oh Président Bouteflika, pourquoi as tu peur de la vérité? », et le général-major Khaled Nezzar, ancien ministre de la défense et chef d'Etat-major dont les méfaits ne peuvent être oubliés: « Nezzar le boucher, tu as pris nos enfants de la maison »; et accusent tous les représentants de l'Etat: « kidnappeurs, tueurs et ils se disent nationalistes » ou dénoncent la complicité de la justice « notre justice est traître,tribunal international ».

Face à ces protestations régulières M. Ksentini a donné l'ordre à ses employés, il y a environ deux mois, de ne plus réceptionner de requêtes des familles de disparus, ni de les laisser entrer à l'intérieur du bâtiment. Même l'accès aux sanitaires leur est interdit le jour des rassemblements.

Et suite au dernier rassemblement le 23 juin 2010, selon le journal El Khabar du 27 juin 2010, Me Ksentini aurait donner l'instruction d'interdire les rassemblements devant le siège de la CNCPPDH. Selon ce quotidien, cette décision aurait été prise en raison des slogans visant le Président de la République et sa propre personne.

Les familles ne comptent pas se laisser intimider par cette « instruction », elles continueront d'exiger des autorités et de la « commission Ksentini » que vérité et justice soient faites sur le drame qui a bouleversé leur vie.

 
Version imprimable
 
www.algeria-watch.org