Abassi Madani et Ali Benhadj

Une libération sur fond de crise politique

Le Quotidien d'Oran, 17 juin 2003

Par un étrange concours de circonstances, le contexte politique algérien s’est crispé au point de ressembler par bien des aspects à celui laissé par Abassi Madani et Ali Benhadj au moment de leur arrestation, il y a douze années.

Sauf coup de théâtre de dernière minute, Abassi Madani et Ali Benhadj seront libérés au terme du délai légal de leur détention, début juillet prochain. Plusieurs indicateurs dans le milieu de l’ex-FIS et dans l’entourage familial des deux vétérans de la détention le laissent supposer après que Maître Ali Yahia, l’un de leurs avocats, l’a assuré dans une déclaration récente. Bien plus que cette libération, devenue banale puisque la détention a été au terme de ses douze années, c’est le contexte politique explosif dans lequel elle devrait avoir lieu qui surprend par ses «cocasses» coïncidences.

Trois évènements symboliques sont venus, ces dernières semaines, modifier le climat psychologique et politique, si ce n’est dans tout le pays au moins dans une parcelle importante de son territoire.

De sorte que l’écoute populaire à l’égard de l’islamisme politique radical, incontestablement en recul depuis que le langage des armes a pris le dessus, peut s’en trouver relancée pour la première fois depuis des années.

La crise en expansion du FLN, le tremblement de terre du 21 mai et, plus emblématiquement, la maladie sérieuse de Nahnah, qui a longtemps incarné une autre voix pour l’islamisme politique, ont concouru pour agir comme un signe mystique. L’Algérie que retrouveront les Abassi et Benhadj renverra moins l’image de leur défaite politique, aujourd’hui, qu’elle ne l’a fait il y a, par exemple, six ans, lorsqu’un autre dirigeant politique important du FIS, le disparu Abdelkader Hachani, a été libéré. Les affrontements au sein du FLN peuvent être considérés, selon le bon mot d’un diplomate à Alger, comme «un signe de confort politique du pouvoir» qui peut se permettre, maintenant, «des batailles intérieures publiques». C’est une manière de voir les choses.

La vérité est que la bataille Ali Benflis-Abdelaziz Bouteflika, pour obtenir l’investiture du FLN pour les prochaines élections présidentielles, révèle combien le vieux parti politique s’est peu réformé durant toutes ces années. Et combien il continue d’évoquer étrangement celui de l’avant-Octobre 1988 par lequel transitaient, pour la façade, les arbitrages majeurs de pouvoir. La majorité électorale du FLN était précaire compte tenu des taux de participation historiquement faible du 30 mai et du 10 octobre derniers. Elle le devient un peu plus depuis que les mouhafadate s’arrachent à coups de barres de fer. L’encadrement politique du pays, en particulier de ses couches les plus défavorisées, est très faible. Personne n’a supplanté le FIS sur ce terrain. Le FLN, qui aurait pu y prétendre après son passage dans l’opposition au début des années 90, a cessé de le rechercher pour revenir dans le giron le plus étroit des décideurs.

Sur ces entrefaites, le terrible séisme du 21 mai dernier a réhabilité spectaculairement une religiosité des comportements sociaux qui s’était lentement estompée depuis l’époque où Abassi Madani et Ali Benhadj trouvaient les mosquées bondées pour y développer leurs convictions morales et politiques. Le phénomène n’est pas national. Il en reste pas moins signifiant dans les wilayas du centre. Il y a une affluence très accrue sur les mosquées dans le sillage du 21 mai. Au point où les blagues foisonnent à Alger au sujet des situations «imprévues» qui en sont nées jusqu’à pour la prière du sobh habituellement la plus dégarnie. Une augmentation sensible des pratiquants peut être considérée comme un fait social positif dans l’absolu et comme un fait politique neutre. Sauf que dans le contexte de «pic mystique» d’aujourd’hui, elle pousse à la radicalisation du discours religieux des imams se sentant investis d’une force nouvelle. Les exemples sont nombreux du retour aux thèmes de société les plus conservateurs dans les prêches. En quelques semaines, les grandes villes du centre qui ont été ébranlées par le séisme ont naïvement renoué avec quelques-uns des paysages urbains du temps du FIS. Ce qui peut, politiquement, prêter à malentendu sur l’implantation réelle de l’islamisme radical dans la société, après 11 années de guérilla sanglante. Et amener Abassi Madani et Ali Benhadj à se tromper dans l’appréciation des rapports de force idéologiques dans l’Algérie de 2003. Sur quoi vient s’ajouter le sort douloureux d’un homme important, Mahfoud Nahnah, qui, lui, a fait une lecture très prudente de ce rapport de force et qui a choisi, peut-être avec un zèle d’opportunisme, d’engager durablement son courant islamiste dans la voie de l’intégration aux institutions de la République. La maladie de Cheikh Nahnah, une année après la déroute électorale de son parti le MSP, évoque presque une impasse symbolique pour la voie qu’il a incarnée. A contrario, tout cela sonne comme une revanche pour la voie plus radicale du FIS au moment où ses leaders retrouveront leur liberté sans s’être compromis... dans quoi que ce soit avec le pouvoir. Un autre courant, El-Islah, sauve les meubles de l’islamisme modéré. Il n’en atténue qu’à peine l’impression gênante que l’Histoire donne raison au FIS de ne pas avoir fait confiance au pouvoir.

Le contexte politique de la libération de Abassi et Benhadj est explosif, car, en plus, la question de la violence terroriste n’est pas réglée. Elle est même revenue au-devant de la scène depuis quelques jours. Par trois fois au moins, en 1994 en 1995 et en 1997, la libération des deux dirigeants du parti dissous aurait dû constituer la première étape d’une «solution de paix globale». L’enjeu n’est plus celui-là, aujourd’hui. Tout au plus, des voix se sont-elles élevées pour suggérer de faire jouer à Ali Benhadj un rôle d’intermédiaire auprès de Hassan Hattab afin d’obtenir un accord avec le GSPC, probablement sur le modèle de celui avec l’AIS en 1997.

Les dirigeants politiques du FIS peuvent encore tenter d’aider -s’ils le décident- Bouteflika à réaliser sa concorde nationale. Faiblesse de la représentation des partis politiques, ambiance mystique, impasse de l’islamisme modéré, violence terroriste, tout a donc, à la fois, beaucoup changé et peu changé depuis ce 30 juin 1991, date de l’arrestation des chefs du plus puissant parti politique algérien.

El Kadi Ihsane

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