Les milices dans la nouvelle guerre d'Algérie
Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch,
décembre 2003
ANNEXE II
MILICES, « SERVICES»,
JUSTICE et DROITS DE L'HOMME
Ou les
déboires d'un militant des droits de la personne humaine
Cas de Hadj Smaïn Mohamed de Relizane
Hadj Smaïn Mohamed est
connu pour être un militant infatigable des droits de l'homme. Ce sexagénaire organisera dès 1997 les familles de citoyens victimes de disparitions
forcées de la wilaya de Relizane et réalisera un important travail
de recensement de toutes les victimes des atteintes aux droits
de l'homme (tortures, exécutions sommaires, disparitions) de la
région. Il aidera de nombreuses ONG venues enquêter en 2000 et
2002 sur la situation des droits de l'Homme et leur facilitera
grandement le travail.
C'est par son infatigable
travail d'information qu'un pan important du voile sera levé sur
les milices locales et leurs graves dérives.
Les intimidations
et les cabales juridico-policières contre ce militant, que nous avons
essayer d'énumérer brièvement, donnent une image à l'échelle locale
des énormes difficultés rencontrées par les défenseurs des droits
de l'homme en Algérie, dans un pays de non-droit où le DRS (Département
de recherche et de sécurité), les milices et la justice se donnent
la main pour étouffer toute parole de vérité.
Les malheurs de
ce citoyen commenceront effectivement le 27 mai 2000, à la veille
de la visite de la délégation d'Amnesty International dans la région.
Hadj Smaïn qui filmait avec des membres de familles de « disparus » le
lieu d'un charnier à Oued Djemaâ, est arrêté à 9h 30 par des gendarmes,
et son caméscope et la cassette lui seront confisqués. Il
sera présenté au parquet et le procureur lui signifiera son placement
sous contrôle judiciaire. Hadj Smaïn raconte :
J'ai été arrêté par la brigade de gendarmerie de
Oued-Djemâa avec deux membres du comité des familles de disparus
de Relizane. Notre garde à vue a duré environ dix heures. Nous avons été présentés
au tribunal puis mis sous contrôle judiciaire par le procureur. L'origine
de cette mesure semble être les images que nous avons filmées des
charniers connus dans la région et qui ont été déplacés juste avant
l'arrivée d'Amnesty International. Ces charniers contenaient des
corps de personnes exécutées de façon extrajudiciaire par le groupe
de Fergane, l'ex-DEC de Relizane, Abed, l'ex-DEC de Djidiouia ainsi
que Benachir Aoued, l'ex-DEC de Sidi-M'hamed. Les vues d'excavations
toutes fraîches confirment nos soupçons sur les déplacements des
charniers. Mon caméscope et la cassette contenant ces images et celles
d'autres charniers non exhumés m'ont été confisqués.
Le 03 février
2001, il alerte dans une déclaration au quotidien Erraï, l'opinion
publique sur l'existence de charniers et sur les tentatives de leur
déplacement par les milices de la localité Ces dernières, informées
de la visite imminente d'une délégation d'Amnesty International et
craignant la découverte de ces horreurs, auraient décidé de déplacer
les charniers et d'effacer ainsi les traces de leurs crimes, selon
ce défenseur des droits de l'homme. Ces fosses communes seraient,
toujours selon lui, celles de citoyens enlevés et exécutés sommairement
par ces miliciens.
Une plainte sera
alors déposé par le chef de la milice, Hadj Fergane, et huit membres
de sa bande contre Smaïn pour diffamation.
Le 8 février 2001, il est
interpellé par la gendarmerie au sujet des articles de presse concernant
les charniers.
Le 20 février
2001, Hadj Smaïn est appréhendé à 11h 30 à l'aéroport d'Oran par
les services de police et de douane, alors qu'il se rendait à Paris. Des
documents en sa possession (dossiers de disparus) lui seront saisis
et photocopiés avant de lui être restitués. Il
sera gardé à vue durant une heure trente avant d'être autorisé à prendre
l'avion quelques minutes avant le décollage.
Le 23 février 2001, Hadj
Smaïn, de retour de Paris est arrêté à l'aéroport d'Oran. Après une
garde à vue au commissariat central d'Oran jusqu'au 25 février, il
sera présenté au parquet avant d'être placé sous contrôle judiciaire.
Il se verra confisquer tous ses documents administratifs dont le
passeport, le permis de conduire et la carte d'identité.
Le 28 octobre 2001, il
est convoqué par la gendarmerie de Relizane pour lui ordonner verbalement
de ne pas franchir les limites géographiques de la commune, « en
application du contrôle judiciaire » dont il est astreint depuis
février 2001.
Le 19 février 2002, il
sera appréhendé par les services de gendarmerie à la hauteur de la
cité El Intissar, à la sortie de Relizane et interrogé durant plusieurs
heures à la brigade de gendarmerie de Bendaouad. Il venait de revenir
de cette localité où il est allé faire le plein de Sirghaz à la station
d'essence. Au même moment se déroulait dans cette localité un attroupement
de citoyens pour dénoncer l'agression par arme à feu perpétré par
un « député » du RND contre un jeune citoyen. Smaïn sera
accusé par la gendarmerie d'incitation à attroupement illégal. Il subira trois interrogatoires avant d'être
libéré à 17h 30. Ces interrogatoires seront consignés sur procès-verbal
d'audition.
Le 5 janvier 2002, aura
lieu le procès pour diffamation intenté par le chef de la milice
et huit autres miliciens. Smaïn sera condamné en première instance à deux
mois de prison ferme, à 5000 dinars d'amende et à 10 000 dinars
de dommages et intérêts aux neuf miliciens.
Ce procès qui se voulait être
celui de Smaïn, se transformera rapidement en un procès de la milice
de Relizane. De nombreuses familles dont des parents ont disparu
après leur enlèvement par ces milices et/ou exécutés viendront témoigner
sur les agissements criminels et mafieux de ces bandes, brisant ainsi
le mur de silence et bravant le climat de terreur imposé depuis près
d'une décennie. Ce procès constituera une importante étape dans cette recherche de vérité sur
les crimes commis dans la région d'une manière particulière et
en Algérie d'une manière générale. En voulant faire taire
un défenseur des droits de l'homme et le punir, ceux qui avaient
instrumentalisé la justice, avaient provoqué un véritable éveil
des consciences qui s'était traduit par ce déballage sans précédent
dans cette salle d'audience en cette journée du 29 décembre 2001.
La Cour d'Appel de Relizane
aggravera la peine lors du jugement du 24 février 2002. Il sera condamné à une
année de prison ferme et 210 000 dinars de dommages et intérêts.
Il se pourvoira en cassation et le jugement est toujours en attente.
Le procès inique de Hadj
Mohamed Smaïn et sa condamnation arbitraire constitueront dans les
annales algériennes un exemple typique d'instrumentalisation de la
justice par le véritable pouvoir qui est celui de la police politique. Alors que l'opinion publique découvre l'existence
de charniers dans la région, que de très nombreux citoyens dont
des familles de victimes, pointent du doigt les chefs de milices
et leurs hommes de main, non seulement, on essaie de dissimuler
les preuves matérielles (déplacement des cadavres, confiscation
du caméscope et du film) mais on actionne la justice pour condamner
celui qui a osé dénoncer ces crimes contre l'humanité. Quant
aux charniers et aux présumés assassins, cette justice ne procédera à aucune
enquête pour vérifier la véracité des faits graves.
En mars 2002, Hadj Smaïn,
dans un communiqué de presse attire l'attention de l'opinion sur
la connivence milices - « services » craignant une réactivation
dans la région de ces formations paramilitaires et à un retour du
climat de terreur :
A la veille d'une échéance
aussi sensible que celle qui attend la nation et alors que le pays
dans son ensemble et en particulier au centre est en proie à une ébullition
permanente pouvant déboucher sur de graves débordements dus le plus
souvent à des dépassements déjà dénoncés, et sans observer aucune
réserve face à la désapprobation quasi unanime de l'opinion publique
nationale et internationale, la bienséance et la pudeur les plus élémentaires
commandent de faire preuve de retenue et de réflexion, le CTRI enregistre
une fréquentation assidue de la part des principaux individus (Fergane,
Hadj Abed et consorts) désignés par l'opinion publique comme les
principaux responsables des affres qu'a connus Relizane (enlèvements,
disparitions, extorsions, tortures et autres exactions).
Assistons nous à la
réactivation des tristement célèbres milices qui ont mis la région à feu
et à sang ? A voir les réunions très fréquentes tenues ouvertement
devant les locaux du C.T.R.I * l'on est persuadé que le scénario
des pièces les plus sombres se met en place.
Sans doute pour lui
manifester son soutien et prévenir toute idée de contestation chez
les victimes le responsable du CTRI (le Commandant Mouloud) n'hésite
pas a parader quotidiennement le long de l'artère principale de la
ville en compagnie de FERGANE, comme pour défier la population et
lui montrer qu'elle n'a qu'a bien se tenir.
* CTRI: Centre régional territorial
de recherche et d'investigation. Centre de la sécurité militaire
(NDA)
Le 20 février 2003, il
est interdit de sortie du territoire national et refoulé de l'aéroport
d'Oran, sans explications.
Voir aussi les différents appels urgents
lancés par les ONG internationales pour dénoncer la campagne d'intimidation
contre ce militant :
- Appel urgent. L'Observatoire
pour la Protection des Défenseurs des Droits de l'Homme - Harcèlement
ALGERIE le 21 février 2001 DZA 003 /0005/ OBS 047.01
- Communiqué de presse. Genève, Paris, 25
février 2002. Algérie : Condamnation arbitraire d'un défenseur
des droits de l'Homme
- Appel urgent. L'Observatoire pour la Protection
des Défenseurs des Droits de l'Homme. DZA 001/0203/ OBS 008. Entraves à la
liberté de circulation. Algérie. 21 février 2003
- Communique de la Ligue Algérienne de Défense des
Droits de l'Homme
LADDH. A propos de la condamnation de Mohamed Hadj Smain. Alger le 06 janvier
2002.
- L'Observatoire pour la Protection des Défenseurs
des Droits de l'Homme. Communiqué de presse. Genève, Paris, le
5 janvier 2002. ALGERIE : Condamnation arbitraire d'un défenseur
des droits de l'Homme