Les milices dans la nouvelle guerre d'Algérie
Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, décembre 2003
« Nous, Pacha
et Divan de l'Invisible Milice d'Alger »
Préambule des actes officiels des janissaires.
A travers l'Histoire, nous avons remarqué que les régimes illégitimes
faisaient souvent appel à des milices pour terroriser les populations
ou tenter d'impliquer par la force une partie de la société contre
une autre partie.
Le gouvernement de Vichy de la France sous occupation nazie a créé en
1943 sous la houlette de Pierre Laval, ses milices pour lutter
contre la Résistance française à l'occupation.
Dans les années 60 et 70, en Asie et en Amérique Latine où des mouvements
de guérilla contestaient par les armes le pouvoir en place, mais
aussi en Afrique (Congo Brazzaville, Somalie, Sierra Leone..),
les régimes ont eu recours aux milices. C'est le cas de la Birmanie
où en 1993, la junte militaire a mis en place une milice, dite
du « peuple », de 35 000 hommes pour réprimer toute
contestation populaire.
Haïti, avec les tristement célèbres « tontons macoutes » de
la famille Duvalier, le Guatemala des années 60 où le pouvoir militaire
encouragea l'extrême-droite à constituer sa milice (La Main Blanche)
pour combattre la guérilla rurale pro-révolutionnaire et le Salvador
des années 70 avec les milices de l'extrême-droite (Arena) sont à titre
d'exemples, quelques pays où ces formations paramilitaires défrayèrent
la chronique durant de longues années.
L'Histoire de l'Algérie nous enseigne que durant l'occupation turque,
les janissaires s'étaient dotés d'une milice appelée l'Odjaq.
Durant la guerre de libération nationale, la France coloniale mit également
en place en Algérie, des comités d'autodéfense pour pousser une
partie de la population à prendre les armes contre le FLN et l'ALN.
La nouvelle guerre d'Algérie, au lendemain du coup d'Etat du 11 janvier
1992, connaît encore une fois ses comités d'autodéfense comme au
temps de la colonisation. Cette milice levée théoriquement pour
défendre les villages, douars et mechtas isolés sortira rapidement
de ses limites initialement imparties, à l'instigation de certains
tyranneaux et autres seigneurs de la guerre pour dériver vers des
pratiques criminelles et maffieuses.
Un journaliste algérien exilé qui assistait à un séminaire international
des correspondants en mission de paix des nations unies à Buenos
aires, écrivait :
« Si pour les journalistes occidentaux mon intervention a eu un
effet certain, en ce sens qu´elle ne faisait, somme toute, qu´étayer
la thèse naguère développée par Habib Souaidia dans son ouvrage La sale guerre, par contre leurs confrères
latino-Américains et en l´occurrence Colombiens, Chiliens et Argentins,
m´ont affiché une mine désabusée en m´affirmant que le contraire
les aurait étonnés tant ils connaissaient le scénario pour l´avoir
déjà éprouvé sur le terrain sous les dictatures de Pinochet, Videla
et autres tiraillons de même espèce. Cependant tous, ont été unanimes à faire
le parallèle en établissant une analogie des faits entre les massacres
des villages Andins au Pérou imputés par la suite à une nébuleuse
de groupes armés marxistes avec ceux qui secouent l´Algérie depuis
voilà dix ans déjà, où le pouvoir s´entête à ne considérer que
des groupes armés comme le G.S.P.C. et les G.I.A. et ce, pour ne
pas reconnaître l´existence d´une guérilla d´essence populaire.
Tous ont reconnu l´analogie entre les schémas quant aux situations
respectives, qu´il s´agisse de la Colombie, du Guatemala, du Mexique
aux Chiapas et de l´Algérie, à savoir: une armée régulière complètement
dépassée sur le terrain par une guérilla relativement bien ancrée
au sein de la population civile, bien appuyée par cette dernière
dans laquelle elle se meut comme un poisson dans l´eau d´une part,
et les expéditions punitives de représailles sanglantes contre
ces mêmes populations civiles par des milices armées par le pouvoir
conjuguées avec celles des escadrons de la mort armés par les services
spéciaux dépendant directement des états majors centraux des armées. »
Cette étude non exhaustive des milices de la nouvelle guerre d'Algérie
permettra de lever un tant soit peu le voile sur les véritables
motifs de la création de ces milices, leurs pratiques et leurs
dérives, mais aussi sur leur devenir dans une Algérie martyrisée.
Genèse des milices
C'est sous le gouvernement de Rédha Malek (août 1993-avril 1994), l'intellectuel
organique de l'éradication que l'idée de création des milices armées
sera lancée publiquement et officiellement par le ministre de l'Intérieur,
le colonel Selim Saadi lors d'un discours tenu à Blida le 23 mars
1994, évoquant la mise en place d'une « défense civile ».
Mais c'est le général Mohamed Touati qui déjà en mars 1993 avait
suggéré dans la revue de l'Armée El
Djeich, « d'impliquer la société civile dans la
lutte anti-terroriste » en créant des « milices d'autodéfense
encadrées par des anciens moudjahidin ou des ex-militaires ».
Des boutefeux de la minorité éradicatrice lui emboîteront le pas.
Ils appelleront, à travers des médias français à la « résistance armée».
Mais avant et parallèlement au recrutement des miliciens il fallait
désarmer les paysans disposant traditionnellement de fusils de
chasse à un coup. Un habitant de Bentalha, relate :
« Comme dans nos quartiers vivent beaucoup de villageois, il est
normal qu'ils aient des fusils de chasse. Dès 1993, les autorités
décident de désarmer les civils. Elles craignent que ces derniers
se retournent contre l'État ou ne remettent leurs armes aux groupes.
Certains habitants ont déposé leur fusil à la gendarmerie, d'autres
non. »
Puis, lorsque les groupes armés menacent de plus
en plus les habitants de ces quartiers,
« De plus en plus de villageois veulent récupérer les fusils qu'ils
ont remis aux autorités en 1994, mais la gendarmerie refuse de
les leur rendre. »
Deux types de formations furent créées comme forces d'appoint :
les gardes communales qui ont eu dès le départ une existence officielle,
sont placées sous l'autorité des maires, reçoivent une formation
accélérée de deux mois dans la gendarmerie, portent l'uniforme
et sont rémunérés. Les secondes sont des milices appelées groupes « d'autodéfense »,
ou « patriotes » puis plus tard « groupes de légitime
défense » Elles sont regroupées par village ou famille et
armées précairement. Progressivement pourtant certaines d'entre
elles vont se développer pour devenir de véritables petites armées.
Donc, l'armement de civils avait commencé discrètement dès octobre 1993,
plus particulièrement en Kabylie, qui était paradoxalement la zone
la moins touchée par la violence politique à l'époque. Les « services » commençaient à mobiliser
d'anciens moudjahidine de la guerre de libération qui s'étaient
recyclés au lendemain de l'indépendance dans moult réseaux commerciaux
douteux et d'anciens opposants retournés lors de leur séjour en
prison pour constituer les premiers noyaux d'autodéfense. Assez
rapidement une force supplétive de 80 000 hommes, dépendant des
secteurs opérationnels de chaque wilaya fut mise en place.
La revue Nord-Sud Export note à juste titre à propos des initiateurs
et promoteurs des milices :
« Les partis politiques les plus proches du régime, comme le "Rassemblement
pour la Culture et la Démocratie" (RCD) de Saïd Sadi, particulièrement
hostile aux islamistes, prennent dès 1993 l'initiative d'organiser
les habitants, notamment en Kabylie, en milices d'autodéfense.
Le pouvoir saute sur l'occasion pour fournir armes et argent, alors
qu'il refuse obstinément, des années durant, de fournir des moyens
de défense aux habitants des zones réputées pour avoir voté en
faveur du FIS lors du premier tour des législatives, même lorsque
ceux-ci deviennent, en 1996, 1997 et 1998, les premiers menacés
par des massacres aveugles et particulièrement sanglants (cf. Raïs,
Bentalha et bien d'autres). »
La constitution des milices par le pouvoir en place constituera un tournant
dans la tragédie algérienne. La distribution d'armes à une certaine
catégorie de civils et donc la privatisation de la guerre avait
pour but, non pas seulement de soulager l'armée mais surtout de
transformer un conflit entre un régime honni et une partie de la
population en une véritable guerre civile entre algériens. Les
stratèges de l'éradication voulaient impérativement sortir de cette
confrontation bipolaire, en divisant la population pour faire basculer
des pans entiers de son côté.
L'historien Benjamin Stora note que :
« Depuis 96, la violence a changé de nature. Ce changement est directement
lié à la levée en masse des milices paysannes, dans un système
d'autodéfense, contre les maquis islamistes. On a alors assisté à la
privatisation de la guerre. Depuis, le conflit a pris la tournure
d'une terrible ronde barbare contre les villageois, qu'ils soient
miliciens ou pro-islamistes. Il est frappant en particulier de
voir le nombre des assaillants qui sont parfois plus de 100 pour
un village. Des familles entières sont exterminées dans une vendetta
terrifiante. »
Le pouvoir trouvera au sein de la minorité éradicatrice, de solides alliés
qui véhiculeront, inconscients de leur geste irréfléchi, l'idée
de « résistance armée ».
Il se trouva en France également de fervents adeptes de ces milices au
sein de l'establishment et de sa frange intellectuelle qui soutenait
la politique éradicatrice d'Alger. N'est-ce pas Claude Cheysson,
ministre socialiste des relations extérieures de Mitterrand qui
déclarait : « On n'arrivera à agir contre ces violences dans le bled,
en dehors des grandes villes, que grâce aux milices. ».
De nombreux meetings seront organisés à Paris pour soutenir l'action
des « Patriotes » et appeler à leur multiplication pour éradiquer
les islamistes.
Ces milices seront mises en place plus particulièrement dans les zones
rurales, isolées et pratiquement abandonnées par l'Etat. Elles
permettaient aussi et ainsi à l'armée et aux différents corps de
sécurité à se consacrer plus efficacement à l'Algérie « utile »,
laissant, villages, douars et mechtas, soit l'Algérie « inutile » aux
mains de ces bandes armées. Par cette décision grave et irresponsable,
la haute hiérarchie militaire opérait, dans l'Algérie rurale un
véritable transfert de pouvoir de l'Etat à ces supplétifs sans
contrôle.
Il est clair que beaucoup de ces citoyens des villages isolés étaient
sincères en prenant les armes pour s'organiser en groupes d'autodéfense.
Devant l'impossibilité de l'Etat d'assurer leur sécurité et afin
de défendre leur vie, leur honneur et leurs maigres biens, ils
n'avaient pas d'autres choix que de s'autodéfendre. Ailleurs, il
s'agissait souvent de survivants de massacres des sinistres GIA
qui avaient perdus parents et enfants. Ceux-là, animés d'une haine
féroce et une fois armés, procédèrent régulièrement à de véritables
vendettas. A nos yeux, ces deux catégories constitueront les milices
du second collège. Elles seront constituées de modestes villageois
en guenilles, armés de fusils sommaires, de chasse généralement,
avec un rationnement strict des munitions. Cet armement primaire était
sensé les protéger des groupes armés. Mais en réalité, elles étaient
pratiquement abandonnées à elles-mêmes, à la merci des groupes
armés et à leur instinct de vengeance. Cette situation ainsi nouvellement
créée raviva, comme au temps de la guerre de libération nationale,
de vieilles rivalités tribales.
A côté de ces comités d'autodéfense primaire, se mettait en place une
milice du 1er collège. Il s'agissait dans ce cas de
potentats locaux, connus dans la région pour les trafics en tous
genres. Ils étaient souvent sélectionnés par les « services » parmi
d'anciens maquisards de la guerre de libération, soit de la 25e heure
soit parmi les recyclés par la corruption des premières années
de l'indépendance ou de tyranneaux proches de certains partis politiques
sans assise populaire. Eux-mêmes s'entoureront d'hommes sans foi
ni loi, parmi les désouvrés de la localité, voire des délinquants,
leur obéissant à l'oil et au doigt. Le chômage endémique et la
misère faciliteront grandement le recrutement. Cette catégorie
de milices, qu'il s'agisse des milices partisanes (Kabylie, Mitidja,
Relizane) ou des potentats, était caractérisée par la qualité de
l'habillement de ses hommes (tenues militaires de combat), l'armement
de guerre (MAT 49, fusils à pompe et kalachnikovs) et matériel
de transmission. C'est cette catégorie qui sera présentée généralement
aux médias internationaux, dans le cadre de la campagne de propagande.
Souvent ces chefs de milices du 1er collège étaient également
désignés comme délégués de l'exécutif communal (DEC) en remplacement
des maires élus révoqués au lendemain du coup d'Etat de janvier
1992. Ils profitèrent de l'état de guerre, de la déliquescence
de ce qu'on appelle pudiquement l'Etat et du double pouvoir (administratif
et paramilitaire) qui leur était conféré pour se transformer en
véritables seigneurs (et « saigneurs ») de la guerre.
Tous ces facteurs aboutiront aux dérives sanglantes et maffieuses
de la part de ces bandes armées par le régime, comme nous le verrons
plus loin.
Une journaliste observera que :
« La naissance des « patriotes »,
ces milices de civils organisées et armées par les autorités à partir
de 1994, va redonner des Kalachnikov et des troupes à ceux qui tiennent
déjà la vie locale. L'ère de seigneurs de la guerre vient de sonner ».
A partir de 1995, les rangs de ces milices furent renforcés par des « repentis » douteux
qui avaient bénéficié de l'ordonnance de la « Rahma » promulguée
le 25 février 1995. Ces derniers après avoir volé et tué au nom
d'une certaine idée de l'Islam, le feront cette fois-ci au nom
de la loi, assurés une fois encore de l'impunité ! Le « ministre » de
la justice de l'époque, Adami, déclarait lui-même dans une interview à un
quotidien gouvernemental :
« L'application de la loi de la rahma a permis à de nombreux repentis
de se racheter vis-à-vis de leur peuple, car beaucoup d'entre eux
ont pris les armes et combattu leurs anciens camarades.. «
Une population prise en otage
Dans son livre Qui a tué à Bentalha, un ex-milicien malgré lui, Nesroulah
Yous, explique merveilleusement bien, la stratégie programmée de
la terreur qui s'installe de manière graduelle dans les villages,
poussant les citoyens, pris en otages dans une guerre qui ne voulait
pas dire son nom, à s'armer devant la démission criarde de l'Etat.
Au début, la majeure partie des groupes armés nés au lendemain du coup
d'Etat, étaient constituée de véritables militants islamistes,
révoltés par la confiscation de leur victoire électorale et fuyant
la violente campagne de répression (arrestations massives, déportations
dans les camps du sud et tortures).
Dans une seconde étape à partir de 1993, ces groupes furent « pris
en main » par des repris de justice et autres délinquants
notoirement connus dans ces villages, tout en étant progressivement
contrôlés par les agents du DRS ou des islamistes retournés. C'est
la phase que nous considérons comme étant celle de l'infiltration
massive et de la gangrène des groupes armés. De nombreux citoyens
furent intrigués par cette reconversion tardive de ces proxénètes
et voyous à « l'islamisme », d'autant plus qu'ils imposèrent à la
population des règles de plus en plus strictes sans rapport avec
les préceptes religieux. Au même moment, le sigle GIA fut étrangement
mis en exergue et martelé par les organes de propagande du régime
et ses relais de la presse éradicatrice, supplantant tous les autres
groupes. Dirigés par ces nouveaux « émirs », ils verseront
dans un mélange de pseudo-résistance au pouvoir, d'actes de terrorisme
arbitraires et d'actions de banditisme et de racket envers
une population totalement désorientée. C'est à partir de ce moment
que celle-ci interloquée, commençait à prendre ses distances de
ces groupes armés plus que suspects.
La troisième étape (fin 94 à la mi-95) était celle de la manipulation
de ces groupes « parfaitement » encadrés par ces « émirs » apparents.
Du racket et de l'imposition de certaines règles « morales » (par
des proxénètes et repris de justice !?), on passera à l'assassinat,
au viol et aux massacres. Les services de sécurité resteront de
longs mois impassibles devant les souffrances des populations à la
merci de ces groupes, s'enfermant dans leurs bunkers dès la tombée
de la nuit.
Puis viendra la quatrième et ultime étape qui selon les régions différa
dans le temps (entre 95 et 98). Les populations meurtries, touchées
dans leur honneur et exsangues étaient invitées à prendre les armes
et à s'organiser en milices pour aller chasser du ..hallouf (sanglier),
poussant ainsi des populations entières à s'entretuer.
Ces différentes étapes de ce plan diabolique étaient sensées faire « réfléchir » les
populations et les amener ainsi indubitablement à prendre les armes
pour se venger et se massacrer.
Nesroulah Yous, pris dans cet engrenage, raconte comment, suite aux nombreuses
exactions des groupes armés, il avait tenté avec d'autres
voisins de Bentalha d'organiser une milice d'autodéfense, en réclamant
aux militaires de Baraki des armes. Et ces armes ne leur seront
octroyées qu'au lendemain de l'effroyable massacre de son quartier
qui avait fait plus de 400 morts. Il comprendra le stratagème lorsque
les militaires lui remettront une arme au lendemain de la tuerie :
« Maintenant que je suis complètement cassé, malade, meurtri, j'ai
cette arme entre les mains. Je suis devenu fou, mais on me remet
une arme qui peut me servir à assouvir un désir de vengeance et
liquider qui je veux, comme bon me semble. La scène des enfants
terrorisés et abandonnés dans la rue après le massacre intensifie
ma rage de tuer. C'est précisément à ce moment-là que les militaires
me donnent une arme et me disent : « Va maintenant, va chasser le hallouf, le sanglier.
Va où tes pieds te porteront et venge-toi ! » »
Il est important de signaler que malgré cette stratégie graduelle de
terreur planifiée pour pousser les citoyens des villages et douars à réagir
et à s'armer, de nombreuses régions refusèrent au début de s'organiser
en comités d'autodéfense. Elles subirent de terribles représailles.
Cela pouvait aller d'un véritable embargo (alimentaire, coupures
de l'électricité et de l'eau durant plusieurs semaines) contre
le village à de véritables actions punitives. De nombreux récits
recueillis auprès de villageois témoignent de ces faits :
En mai 1996, des citoyens des wilayas de Chlef et de Aïn Defla témoignèrent à des
avocats, militants des droits de l'homme, avoir été soumis à un
véritable embargo alimentaire avec privation d'eau et d'électricité pour
avoir refusé de s'enrôler dans les milices d'autodéfense.
Les habitants du village de Tala Mahdi, dans la commune de Ammal (Boumerdès)
refusèrent de se constituer en milices d'autodéfense en août 1997.
Leurs habitations seront saccagées et brûlées par des militaires,
selon les témoignages des citoyens qui se sont confiés aux organisations
des droits de l'homme après avoir fui cette région, suites aux
menaces de mort.
Les villages de Hadj Lounis, Ouled Baïtiche, Bouhidel, Ouled Amar et
Touzaline, situés dans la wilaya de Boumerdès furent privés d'électricité durant
vingt jours en février 1997 pour avoir refusé de se constituer
en milices. Après le rétablissement du courant électrique, les
routes furent coupées pour punir les habitants, les obligeant à emprunter
les pistes de la montagne et faire ainsi de longs détours pour
rejoindre leur travail et leurs écoles.
Même récit à l'est du pays, à Jijel, fief de 'AIS. James, pseudonyme
d'un homme qui témoigna des pressions que vécut la population explique
au journaliste de The Observer:
« Les généraux appliquèrent leur propre version d'une opération
que les britanniques désignaient en Malaisie et les Américains
au Vietnam de 'programme des villages stratégiques'. Il dit : « Mon
oncle habitait dans la région de Jijel, une région très boisée
qui protégeait déjà par le passé les terroristes. L'armée sous
le commandement du général Boughaba vint dans son village et somma
les villageois de prendre les armes pour se défendre eux-mêmes
contre les terroristes. Le problème était qu'en acceptant, ils
prenaient partie pour le régime, ce qu'ils ne voulaient pas, et
devenaient une cible pour les terroristes.
Mon oncle dit qu'il réfléchirait mais finalement il refusa cette proposition.
Pendant deux semaines le village fut isolé par l'armée. Aucun approvisionnement,
aucun véhicule ne fut autorisé à entrer et les papiers d'identité des
villageois furent saisis. La pression monta encore d'un cran. L'armée
exigea des gens de se décider. Mon oncle et d'autres tentèrent
de résister à cette pression.
Puis, une nuit, 14 personnes furent massacrées. Le lendemain, chacun
se décida. L'un prit les armes, l'autre fuit vers la ville. 'Qui
tua alors les 14 personnes ?' L'armée. Ils le firent pour
terroriser les gens et les tirer de leur côté. Maintenant le général
Boughaba a été muté à Alger, pour réaliser le même travail. »
Ces exemples sont en réalité de l'ordre du multiple.
Par ailleurs, certains villages refusant de prendre les armes furent
la cible des « GIA ». De nombreux observateurs s'interrogèrent
sur cette « logique » des groupes armés qui s'attaquaient à des
villages qui avaient auparavant refusé de prendre les armes contre
eux. De nombreux survivants relateront ces faits aux militants
des droits de l'homme.
Ce témoignage d'un jeune homme, appelé Miloud, qui a fui vers l'Allemagne
lorsqu'en 1995 on ne lui laissa que le choix de rejoindre soit
les groupes armés, soit de s'enrôler dans une milice, montre bien
la pression exercée sur une population qui ne voulait pas s'impliquer
dans la guerre:
« Je viens d'une banlieue d'Alger, réputée pour être une "zone
très chaude" dont j'éviterai de révéler le nom. (.) On nous
a laissé entendre qu'il fallait créer une milice à l'instar des
autres communes voisines qui s'y étaient soumises sous la pression
de la gendarmerie. Il était toutefois surprenant de constater que
là, où une milice s'était crée, le GIA disparaissait. Les autres
communes nous ont acculés de constituer une telle garde. On nous
a même fermé la mosquée. Nous avons résisté et refusé de former
une milice. Notre quartier est composé d'environ 250 personnes.
Nous avions décidé de nous tenir à l'écart, de ne coopérer ni avec
les uns, ni avec les autres. Le fait de ne pas vouloir former de
milice nous a valu d'être suspectés par les forces de sécurité.
Peu à peu, la tension montait dans notre région. Je vais donner quelques
exemples illustrant ce fait: Une nuit, un camion s'est arrêté dans
notre quartier. Il transportait des membres de la garde républicaine
qui ont fait irruption de manière très brutale avant d'arrêter
quelques uns d'entre nous. Peu après une personne qui entretenait
des relations avec le GIA est apparue chez nous. La milice du quartier
voisin en a pris connaissance et a averti la gendarmerie. Dès lors,
nous étions taxés de terroristes. Pire que cela devait encore suivre:
personne de l'extérieur n'était autorisé à prendre contact avec
nous puis nous avons été encerclés et il nous était interdit de
quitter notre quartier. Ainsi nous étions coupés du monde. (.)
Mais l'affaire ne s'est pourtant pas arrêtée là. Dix mois après ma fuite,
des amis à moi ont été exécutés par des éléments du GIA qui s'étaient
introduits dans un quartier situé au sud du notre. Jusque là, personne
n'avait été assassinée dans ce quartier et donc il n'y avait pas
de milice. Ma famille refusait toujours de s'impliquer dans cette
guerre mais d'une manière ou d'une autre chacun est concerné.
Quelque temps plus tard, un massacre a été commis à environ 800m au sud
de notre quartier: 17 morts. Des survivants ont essayé d'alerter
la gendarmerie par les haut-parleurs de la mosquée mais personne,
en cette nuit, n'a répondu à leur appel. Les forces de l'ordre
venues le lendemain, ont laissé entendre aux rescapés que les auteurs
du massacre étaient à identifier parmi leurs propres enfants et
qu'ils feraient mieux de s'armer à leur tour. Ma famille, comme
beaucoup d'autres, a décidé de fuir vers les bidonvilles situés
plus au nord en direction d'Alger. »
Les habitants du village de Benachour (Blida) prirent une autre décision.
Situé à quelques centaines de mètres d'un campement militaire la
bourgade fut attaquée le 4 janvier 1997 par des individus armés
et cagoulés qui opérèrent un véritable massacre contre la population,
laissant derrière eux seize victimes dont des femmes et des enfants.
Les survivants seront contraints de s'organiser en comité d'autodéfense
après l'avoir refusé précédemment.
C'est aussi le cas du quartier Ktiten de Médéa qui vivait paisiblement
jusqu'au 31 janvier 1997 lorsqu'il fut attaqué durant la nuit par
plusieurs individus armés et cagoulés qui tuèrent trente cinq personnes
dont des femmes et des enfants. Les habitants qui n'avaient pas été importunés
par les différents groupes armés d'opposition auparavant, avaient
refusé de prendre les armes, avant ce massacre.
Le douar Zmala, situé dans la commune d'Aïn Soltane, dans la wilaya d'Aïn
Defla est une localité isolée et très pauvre où survivaient quelques
familles de paysans. Ces dernières, paisibles avaient refusé de
s'armer. Le 27 décembre 1998, en plein mois sacré du Ramadhan et
au moment précis de la rupture du jeûne, une bande armée fit irruption
dans les misérables chaumières et procéda au massacre de dix neuf
citoyens dont une dizaine d'enfants.
En 2002 encore, des habitants de régions, pas si éloignées que cela,
sont enrôlés dans des milices. Alors que les autorités ne cessent
de répéter que le terrorisme est résiduel et « au moment où les mesures de sécurité ont été renforcées dans la commune », à Ouled
Allal, village de près de 1000 habitants, situé dans la banlieue éloignée
d'Alger, dans une région à forte concentration militaire, un groupe
armé surgit et assassine cinq membres d'une famille de milicien.
Sans que l'opinion soit informée sur les dessous de cette affaire,
une « source locale qui a requis l'anonymat » indique : «Nous
avons armé les habitants de la région qui ont été en outre sensibilisés». Que signifient ces propos ?
Une confusion sciemment entretenue
Les autorités ne donneront jamais le nombre exact de miliciens. Mais
les données de presse les situent entre 150 000 et 200 000 éléments,
soit autant que l'effectif de l'armée nationale. Certains journaux
donnent un chiffre nettement plus élevé : « Depuis 1994,
plus de 500 000 citoyens ont été armés viennent s'ajouter auxquels
plus de 80 000 gardes communaux. » En octobre 2001, à l'ère
de la « fausse » concorde civile, les autorités continuaient à armer
des civils dans les régions de Chlef, Batna et Aïn Defla.
De nombreuses personnalités et organisations non gouvernementales nationales
et internationales des droits de l'Homme avaient à plusieurs reprises
attiré l'attention du pouvoir algérien sur les dangers que représentait
la création de ces milices et sur les risques de dérives et donc
d'aggravation de la guerre. Mais des propos comme ceux du général
Touati ou Salim Saâdi montrent bien que la création de ces formations était
un choix stratégique du régime pour entraîner irrémédiablement
la population dans cet engrenage de violence et de contre-violence.
Déjà en 1995, Abdelhamid Mehri, secrétaire général du FLN rappelait le
devoir de l'Etat dans la protection des populations et s'inquiétait
du dérapage de la politique de « privatisation » de la
guerre :
« Nous avons toujours dit que le devoir de l'Etat est de protéger
les citoyens et les biens publics. Nous n'avons jamais admis que
l'Etat se décharge de son rôle sur une catégorie de citoyens. Nous
considérons que c'est là une dérive très dangereuse qui peut aggraver
encore plus le phénomène de la violence et qui peut avoir des répercussions
encore plus graves et incontrôlables. Nous avons, par ailleurs
beaucoup de doutes que le fait d'armer une partie de la population
soit une bonne solution ». »
La FIDH s'inquiétait légitimement de la création des Groupes de légitime
défense qui bien que régis par un décret n'en échappe pas moins
au contrôle des pouvoirs publics.
« Par ailleurs, ont aussi été créés dans les villages, de façon
spontanée ou provoquée, des groupes d'autodéfense. Les autorités
ont décidé de les légaliser en faisant adopter, le 4 janvier 1997
par le Conseil national transitoire (CNT), une loi relative aux
GLD (groupes de légitime défense). L'objectif déclaré de ce texte
est notamment de mieux encadrer les membres de ces groupes, qui
sont des « bénévoles », pour les placer sous le contrôle des professionnels
de la sécurité.
Mais, d'une part, alors que les autorités algériennes reconnaissent elles-mêmes
avoir des problèmes pour former les policiers de carrière, il semble
singulièrement dangereux d'institutionnaliser ainsi des groupements
de légitime défense dont les membres, s'ils ne sont pas rémunérés
officiellement, n'hésitent d'ailleurs pas à se payer sur la population.
Dans son rapport annuel de novembre 1997, Amnesty
International tirait la sonnette d'alarme, à la lumière des témoignages qu'elle avait
reçus d'Algérie et des enquêtes qu'elle avait menées :
« (.) Les autorités ont commencé dans le même temps à distribuer
des armes à la population civile et à encourager la formation de
milices chargées de protéger leurs communautés contre les attaques
des groupes armés d'opposition. Ces milices, qui agissent en dehors
de tout cadre légal et qui ne sont dans la plupart des cas soumises à aucun
contrôle, sont autorisées à accomplir des tâches de maintien de
l'ordre et à mener des opérations « anti-terroristes ». Dans un
rapport publié en novembre 1996, Amnesty International avait exprimé sa
crainte qu'en permettant la constitution de milices et en encourageant
la population civile à prendre les armes, les autorités n'entraînent
celle-ci encore plus avant dans le conflit. L'évolution de la situation
au cours de l'année écoulée démontre que ces inquiétudes étaient
justifiées. »
Cette précipitation dans la création des milices, leur généralisation
et l'absence de contrôle ont inéluctablement entraîné des dérives
tant redoutées par les observateurs et les ONG.
Si théoriquement, ces formations paramilitaires étaient mises en place
dans le strict cadre de l'autodéfense de populations isolées, beaucoup
d'observateurs remarquèrent dès le début, leur dangereux glissement
de l'action défensive à l'action offensive. Ces milices sans contrôle,
s'autorisaient d'assurer des opérations de « maintien de l'ordre »,
procédant à des barrages de contrôle d'identité sur les routes, à l'arrestation
de citoyens et à la participation à des opérations de ratissages,
parfois en collaboration avec les services de sécurité et l'armée,
le plus souvent seuls pour ce qui est des milices de potentats
locaux.
Un milicien d'Igoudjal (Tizi-Ouzou) affirmera :
« J'ai moi-même participé à des opérations de ratissage loin du
village. Nous avions abattu des terroristes et à chaque fois la
gendarmerie nationale venait le lendemain récupérer les cadavres
et mettre sans doute la neutralisation des islamistes armés à son
actif . »
Ailleurs, ils procédèrent à des arrestations de citoyens et à leur séquestration.
Telle cette mère qui raconte l'enlèvement et la séquestration de ses
deux enfants par la milice, avant leur disparition à tout jamais :
« Des miliciens et des gendarmes sont venus à notre domicile à Hadjout
Hamès près de Sidi Ghilès (Tipaza). C'était en fin d'après-midi, à l'heure
de la prière du Maghreb. Ils m'avaient dit qu'ils venaient prendre
mes enfants pour quelques heures pour un simple interrogatoire
et qu'ils allaient les libérer peu de temps après.
Dès qu'ils sont sortis, je les ai suivis et je les ai vus rentrer dans
le local de la milice. A mon arrivée, les miliciens et les gendarmes
me dirent que mes enfants n'étaient pas ici alors que je venais
de les voir rentrer. Ma fille s'emporta en leur disant : « Je
ne bougerais pas d'ici tant que je n'aurais pas vu mes frères qui
sont chez vous ».
Devant cette insistance, ils me firent entrer alors au local de la milice
et j'ai pu alors voir mes enfants. Mon fils Brahim me rassura en
me disant qu'il s'agissait d'un simple interrogatoire et qu'il
allait incessamment rentrer avec son frère Aïssa à la maison. Rassurée
de voir et d'entendre mes enfants, je repris le chemin de notre
domicile avec ma fille.
J'ai passé une nuit mouvementée, rongée par le doute.
Le lendemain je me suis alors rendue à nouveau chez la milice. Un milicien
de faction devant la porte me dit alors que mes enfants ont été pris à minuit
par la sécurité militaire. »
La presse éradicatrice qui glorifie toujours ces milices doit tout de
même reconnaître par moment que leur rôle n'est pas toujours celui
de l'autodéfense.
Le journal Le Matin publie
tout un dossier sur les milices le 8 août 2002 pour en faire l'éloge,
faisant d'elles une « véritable
force incontournable dans 'la gestion de la donne islamo-terroriste' ».
Faisant fi des crimes qu'ont commis ces hommes, deux des plus connus
chefs de milices sont érigés en héros de la Liberté :
Pourtant cette même presse peut très bien rendre compte avec réalisme
du danger que représentent ces mêmes miliciens tant fêtés. Citant le cas de la bande de Zidane El Mekhfi
de Zbarbar (Bouira), le quotidien El
Watan écrit :
« Le fait nouveau dans l'initiative de Hadj El Mekhfi, le commandant
en chef de ces milices, c'est la forme d'organisation de ce qu'il
faut bien appeler une armée.
Les troupes de Hadj Mekhfi ne se résignent pas seulement à faire de l'autodéfense
autrement dit de la défense passive mais engagent également leurs éléments
dans des combats sur le terrain contre les groupes terroristes
qu'ils s'en vont traquer jusque dans leur refuge. L'importance
de l'effectif de l'armée de Hadj El Mekhfi donne à penser qu'il
ne s'agit pas d'une lubie d'un ancien maquisard nostalgique d'un
temps ancien (.). »
La confusion dans laquelle se sont créées et sont organisées les miliciens
est entretenue par les autorités politiques et militaires. Les
hordes d'hommes armés formées soit en véritables petites armées
locales sous le commandement de potentats soit en petits groupes
de villageois sous le direction de responsables militaires sont
en fait livrés à la merci de leurs supérieurs qui les rémunèrent
comme bon leur semble et les utilisent à leur guise dans des opérations
offensives. Non seulement ces miliciens leur sont totalement livrés
puisque la survie de leurs familles en dépend mais vu leur statut
précaire, ils peuvent à tout moment être poursuivis pour leurs
dépassements par ceux-là même qui les engagent. Lorsque des voix
sur le plan international s'élevèrent pour condamner le manque
de rigueur de l'Etat dans la poursuite des « abus » et « dépassements » des
forces de l'ordre engagés dans la lutte contre le terrorisme, ce
dernier s'empressa d'établir des listes servant à prouver que les
autorités ne laissent pas impunis les crimes. Or la majorité des
cas répertoriés sont des miliciens ou des gardes communaux. A titre
d'exemple, lors du procès qu'il intenta au sous-lieutenant Habib
Souaïdia pour diffamation en juillet 2002 à Paris, la défense du
général Khaled Nezzar remis un mémoire au procureur de la République
comportant en annexe une liste « des procédures judiciaires
engagées contre les auteurs de dépassements » qui comporte
91 cas dont 34 cas de miliciens, soit plus du tiers.
Les responsables militaires qui ne parviennent pas à enrayer la violence
n'hésitent pas à imputer toute responsabilité de cet échec aux
milices et.. à la population ! A titre d'exemple, voici les
propos de Fodhil Chérif, général-major chef de la 1re Région
militaire :
« Dans le quartier [de Khraïscia], le pâté de maisons où a été commis
l'attentat résident 18 éléments des Groupes de légitime défense
(GLD). Ils sont tous armés naturellement mais seul l'un d'entre
eux a tiré des coups de feu. Les autres devaient dormir. Les gens
dorment sur leurs lauriers. Tout ceci pour vous dire que ce laxisme,
cette absence de vigilance est mise à profit par les criminels.
Plus grave encore. Le groupe de terroristes qui a commis le massacre à Khraïscia
a été intercepté par un groupe de Patriotes à environ deux kilomètres
du lieu où ils se trouvaient. Les Patriotes ont tiré des coups
de feu, mais la population n'a pas réagi car un mariage se déroulait
non loin de là. Tout le monde pensait qu'il s'agissait de coups
de feu tirés durant la fête. Un phénomène qui nous cause beaucoup
de dégâts, car les citoyens peuvent très bien festoyer sans tirer.
Je vous relate ces faits car il est nécessaire d'attirer l'attention
sur les dangers qui peuvent découler de ce comportement. »