FAROUK
KSENTINI A L’EXPRESSION
« Nous
travaillons sur le dossier des disparus»
L'Expression,
11décembre 2003 Notre interlocuteur
affirme que le dossier des disparus n’est
plus un tabou.
Si l’on devait définir les droits de l’homme en Algérie,
quelle définition donneriez-vous?
Les droits de l’homme en Algérie sont les mêmes que
partout ailleurs.
Ils englobent la défense de la liberté d’expression,
la liberté de circuler, le droit au logement.
Certes, ils sont de temps en temps menacés, mais ils existent,
nous avons besoin de les fortifier parce qu’il n’y a rien
de plus fragile que les droits de l’homme, c’est très
fugace, ça peut être remis en question d’un moment à un
autre.
Qu’en est-il du mécanisme ad hoc installé par le
président de la République, Abdelaziz Bouteflika, pour
la prise en charge du dossier des disparus?
Nous sommes en train de travailler et de réfléchir à cette
question.
On ne peut rien faire de concret avant la fin de nos travaux, nous essayons
de recueillir l’avis des uns et des autres, surtout que c’est
un problème national, il faut se concerter le plus largement possible
pour essayer d’arriver à une solution qui satisfasse à la
fois les autorités, les familles de disparus, les opinions publiques
nationale et internationale, c’est un sujet extrêmement délicat,
complexe et douloureux auquel on s’attaque avec les moyens dont
on dispose.
Le rapport du Human Rights Watch (pdf,
380 kb) rendu public récemment a été très
sévère. Quelle lecture en faites-vous?
Ceci, ce n’est que son point de vue et on respecte le point de
vue de tout le monde. Cependant, nous essayerons, pour notre part, d’aller
le plus loin possible en démontrant le contraire, l’avenir
nous le prouvera. Par ailleurs, cela ne nous empêchera pas de déployer
les efforts nécessaires.
M.Ali Yahia Abdenour avait déclaré, lors d’une rencontre,
que les droits de l’homme doivent se pratiquer en dehors de l’Etat.
N’est-ce pas la raison de son absence à ce séminaire?
Il n’y a pas de raison, Ali Yahia Abdenour est quelqu’un
que je respecte, c’est un confrère, il n’a pas l’habitude
de travailler avec nous et c’est bien dommage. Il croit que nous
sommes des fonctionnaires des droits de l’homme, je démens
catégoriquement cela, je suis un militant des droits de l’homme,
la commission est constituée de militants de droits de l’homme
et nous ne sommes pas des chargés de mission comme il l’a
dit. Il a un point de vue que je respecte, nous allons prouver exactement
le contraire.
Est-ce que vous avez reçu une copie de l’initiative de Abassi
Madani dans laquelle il déclare l’amnistie totale?
Nous n’avons pas reçu de copie, nous sommes une institution
publique, nos bureaux sont ouverts à tout le monde, par contre,
il a remis une requête destinée au président de la
République que j’ai transmise. Cependant si vous voulez
mon opinion personnelle sur la délivrance du passeport de Abassi,
je vous dis que c’est conforme à la légalité,
que cette personnalité a droit à son passeport, la titularisation
d’un passeport est un droit constitutionnel.
Après sa sortie de prison, M.Sidhoum (accusé d’appartenance à l’organisation
terroriste) avait déclaré que le dossier des disparus est
une bombe à retardement et que vous ne devriez pas vendre votre âme
comme l’a fait votre prédécesseur, M.Rezzag Bara?
Mon prédécesseur a réagi comme il a voulu réagir,
c’est son affaire. Personnellement j’envisage la question
d’une autre manière. Aujourd’hui, le dossier des disparus
n’est plus un tabou, la preuve, aujourd’hui nous débattons
publiquement de cette question, nous avons même conduit le président
de la République à reconnaître publiquement et officiellement
la responsabilité civile de l’Etat en matière de
disparition. Le résultat de tout cela : il a été institué une
commission ad hoc chargée de mener indépendamment son enquête.
Si jamais le délai qui vous a été fixé (18
mois) n’est pas respecté?
Si cela s’avère insuffisant, nous demanderons une prolongation
de délai, j’espère, d’ici là trouver
une solution à cette question éminemment douloureuse des
disparus.
Sameh BENCHEIKH
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Mustapha Farouk
Ksentini, président de la CNCPPDH
« Justice
sera faite dans le dossier des disparus »
Le matin, 11 décembre 2003
Le Matin : Me
Ksentini, l'ONG américaine Human Rights Watch vient
de publier un rapport négatif sur la situation des droits de l'Homme
en Algérie. Quel bilan faites-vous en tant qu'institution chargée
de la promotion et la protection des droits de l'Homme ?
Farouk Ksentini : Je respecte parfaitement le rapport de l'ONG, c'est
son point de vue et on se doit de le respecter. Seulement j'estime que
la situation n'est pas toute noire ou toute blanche. Je pense que nous
avons réalisé beaucoup de progrès dans le domaine
de la protection du droit humain. Je citerai dans ce contexte l'effort
consenti par l'Etat au point de reconnaître publiquement ses responsabilités
dans le dossier des disparus et de s'engager à lui trouver une
solution définitive. Un engagement considéré comme
un progrès important pour le règlement définitif
de cette tragédie.
Justement vous
présidez le comité ad hoc chargé du
règlement du dossier, qu'est-ce qui a été fait jusqu'à maintenant
?
Le mécanisme ad hoc est en charge d'une question très sensible
qui nécessite beaucoup de réflexion pour parvenir à une
solution qui satisfasse toutes les parties. Nous réfléchissons à une
solution qui confère aussi aux familles des disparus leur droit à la
vérité, à la justice et à l'indemnisation.
Comment arriverez-vous à cette vérité, alors que
vous n'êtes pas habilité à enquêter sur les
disparitions ?
Nous pouvons y parvenir par le dialogue avec les institutions incriminées.
D'ailleurs, les services de sécurité impliqués dans
la lutte antiterroriste, accusés du coup d'être responsables
de ces disparitions, sont prédisposés à répondre à nos
doléances. Ils font preuve d'une volonté manifeste de régler
définitivement ce dossier pesant.
Ceci concernant
les forces de sécurité et les civils pointés
du doigt par les familles, notamment Rédha Malek, Chef de gouvernement
entre 1993 et 1994
Rédha Malek n'est pas accusé devant la justice à ma
connaissance.
Oui, les forces
de sécurité non plus mais cela n'empêche
pas les familles des disparus de l'accuser publiquement d'être à l'origine
de « la disparition de leurs enfants »
Pour le moment, nous n'avons pas pris attache avec M. Malek, mais c'est
une éventualité à ne pas écarter. Nous contacterons
certainement l'ancien Chef de gouvernement.
Une fois la vérité établie, comment rendrez-vous
justice puisque vous vous attelez à cet objectif ?
Je réaffirme que la justice sera rendue. S'il s'avère irréfutablement,
preuve à l'appui, que les services de sécurité,
une quelconque personne X ou Y sont coupables d'enlèvement de
torture ou d'assassinat des personnes disparues, nous nous adresserons à la
justice. Seule institution garante des droits des citoyens.
Autre sujet de
polémique, le nombre de ces disparus qui change
d'une déclaration à une autre. Vous l'avez vous-même
situé entre 7 000 dans certaines circonstances et 10 000 dans
d'autres. Qu'en est-il aujourd'hui ? Avez-vous un nombre définitif
?
Oui, nous pouvons dire que leur nombre définitif est de 7 200
personnes disparues. J'avais évoqué le nombre de 10 000
en incluant les disparitions dues aux terroristes. Sachant que les terroristes
ne gardent pas de prisonniers. Nous avons considéré que
ces personnes-là sont mortes. Reste le nombre de 7 200 dont on
impute les disparitions aux forces de sécurité. Nous avons
initialement arrêté le nombre de 7 000 et 200 nouveaux cas
depuis l'installation du mécanisme ad hoc, soit un nombre total
de 7 200.
Human Rights
Watch a évoqué l'impunité comme appréciation
générale en mettant en exergue notamment les responsables
des assassinats des jeunes en Kabylie. Traitez-vous également
ce sujet ?
J'avoue que nous n'avons été destinataires d'aucune requête
en ce sens. Je n'ai pas eu à traiter la question de la mort des
jeunes en Kabylie. Nous interviendrons si les familles des victimes nous
interpellent. La seule fois où j'ai eu, d'ailleurs, à m'exprimer
sur la question, c'était pour demander la libération d'Abrika
et ses compagnons lors de la grève de la faim.
En parlant de
prisonniers politiques, avez-vous reçu Abassi Madani
et avez-vous transmis de sa part un message, à savoir sa fameuse
initiative de sortie de crise, au Président de la République
?
J'ai effectivement reçu M. Abassi vers la fin juillet je crois.
Il m'a remis un document que j'ai transmis à la Présidence
de la République. Je n'ai fait que transmettre une requête
d'un citoyen à son Président de la République. Quant à la
livraison de son passeport, il est conforme au droit garanti par la Constitution
algérienne.
Tout citoyen est en droit d'avoir un passeport. Il a également
le droit de s'exprimer, ce qui est différent de l'activité politique.
Il a le droit d'émettre son opinion. La liberté d'expression
fait partie des droits de l'Homme consacrés par la Déclaration
universelle des droits de l'Homme.
Mais le document
que vous avez transmis à la Présidence
de la République est politique. Abassi est, cependant, interdit
de toute activité politique
J'ai transmis un document au Président de la République
qui s'avère être politique. Ma mission s'est arrêtée
là. C'est aux institutions chargées de veiller au respect
des lois de la République d'agir. C'est à eux de faire
respecter les termes des engagements pris par le concerné et de
se prononcer sur la violation ou non de ces engagements.
Entretien réalisé par G. H.
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