DISPARUS

Entre les pertes et les profits de la concorde civile

Le Quotidien d'Oran, 22 septembre 2003

Le chef de l'Etat a choisi d'inscrire le dossier des disparus dans le cadre de la concorde civile. Il se soumet à la raison d'Etat.

«Le chef de l'Etat, a déclaré Maître Ksentini hier au Quotidien d'Oran, est déterminé à fermer ce dossier en proposant aux familles qui l'acceptent des propositions d'indemnisation. Il n'y a pas d'autres choix à ses yeux et il espère y arriver avant l'expiration du délai de dix-huit mois fixé au comité ad hoc qu'il vient d'installer». Son propos a ceci d'important qu'il informe que M. Bouteflika éprouve des difficultés extraordinaires à gérer le dossier des disparus, mais qu'il n'est pas disposé non plus à l'exhumer par l'entremise d'une commission d'enquête. Ce projet que certains lui ont un peu trop vite imputé - dans la logique qui consiste notamment à le présenter comme le président civil qui cherche à déstabiliser les généraux en ouvrant les dossiers de la «sale guerre» -, il n'entend pas lui donner jour ou de l'aborder sous des angles politiques qui risquent de fragiliser le système politique dont il est actuellement le garant.

En attendant une hypothétique décantation, qui n'aura lieu ni durant le mandat actuel ni dans le prochain au cas où il serait réélu, M. Bouteflika préfère apporter au dossier une solution «technique». Elle consistera alors à réhabiliter la mémoire des disparus par l'indemnisation et une aide que l'Etat apportera à leurs familles. En termes politiques, l'usage le moins dangereux de cette affaire en admettant symboliquement la responsabilité de l'Etat mais en évitant à quelques-uns de ses responsables, les militaires notamment, de témoigner devant une commission d'enquête alors que tout l'effort de guerre qui a été consenti depuis 1992 a été fait au nom de la lutte antiterroriste et pour la sauvegarde de la République.

Pour bien comprendre la démarche du chef de l'Etat, il faut écouter le président de la commission nationale des droits de l'Homme. Ce dernier déclare «qu'il faut être réaliste et admettre qu'en l'état actuel des choses, il n'y a pas d'autres moyens à utiliser pour trouver une solution à la tragédie des disparus». Il faut ajouter après lui que M. Bouteflika, qui sait que l'ère est aux soupçons les plus meurtriers et aux menaces d'une crise politique plus grave au sein du sérail, veut à tout prix éviter d'être perçu comme un manoeuvrier cherchant à bafouer l'honneur de l'Armée et de ses services de lutte antiterroriste.

Les perdants sont bien sûr les familles des disparus plus que jamais seules, qui se voient là déniées dans leur droit de savoir la vérité. Mais imaginons un seul instant quelle aurait été l'attitude des adversaires qui accusent le chef de l'Etat de faire du tort au pays et à l'unique institution qui tient encore debout et la violence de leur réaction, si ce dernier avait préconisé par hasard une autre démarche que celle de la réhabilitation-indemnisation au moment où un ancien officier de l'ANP publie à Paris sa chronique de la «décennie rouge» dans laquelle il accuse ses anciens chefs d'avoir créé ou noyauté les anciens maquis du GIA.

La logique de M. Bouteflika est celle du juge. Sa philosophie politique et juridique est celle de la «concorde civile», une loi qu'il a fait voter pour pardonner aux islamistes, rappelons-le, et qu'il veut maintenant à nouveau réactualiser en l'appliquant sur le dossier des disparus, enfin aux personnels de sécurité qui auraient commis des bavures ou des dépassements dans leur campagne antiterroriste. Elle ne satisfait pas les familles des victimes qui refusent que leur dossier soit enterré, elle radicalisera sans doute les ONG de défense des droits humains, dans les faits elle restera comme une opération dont l'initiateur a bien observé le contexte algérien et ses fractures dangereuses. Ainsi que ses faiblesses aussi.

Egoïste, politicienne ou injuste soit-elle, la décision de M. Bouteflika de fermer le dossier des disparus en indemnisant les familles ne se nourrit pas uniquement d'une volonté supposée de sa part d'apaiser ses relations avec la haute hiérarchie militaire ou de signer la paix nécessaire pour lui afin d'entamer sans risques une seconde campagne pour les présidentielles. Elle découle d'un constat qu'une telle solution est possible dans un champ politique national où ses acteurs les plus importants cumulent pourtant une trop grande inertie et des tonnes d'incohérences dans l'action pour pouvoir réagir dans le sens d'un traitement démocratique et éthique de ce dossier. Cela fera sans doute hurler certains, le refus du chef de l'Etat de soumettre les disparus à une commission d'enquête est une traduction du consensus jamais déclaré entre les partis importants d'abandonner ou de laisser ce dossier tomber en déshérence. Même si certains d'entre eux continuent de l'évoquer, c'est soit avec l'angoisse de réveiller les démons, soit avec la fatigue manifeste de ceux qui ne savent plus appréhender le réel algérien ni réfléchir aux luttes qu'il convient de mener. Pour s'en convaincre, il suffit d'une question: où sont passés tous ces rassemblements que les familles des disparus et leurs soutiens multipliaient d'antan dans les sièges de certains états-majors politiques ? Où sont passées toutes ces associations et personnalités qui défendent les droits et revendications des familles ? Systématiquement entravés, ces groupes sont déchirés et fatigués. Le réseau de résistance qu'ils ont improvisé avant de tenter de le créer est aujourd'hui méconnaissable, il se perd dans les impasses du pays et dans l'autisme incroyable des autorités. Il reste les familles et les proches. Ceux-là tant qu'ils ont leur mémoire continueront de lutter contre l'indifférence et l'injustice des gestions politiques.

Noureddine Azzouz

 

 
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