ERIC GOLDSTEIN: «À ALGER, ILS NE RÉPONDENT PAS…»

Algeria Interface, 5 mars 2003

Paris, 5 Mars 2003 - L’organisation américaine de défense des droits de l’Homme Human rights watch estime que l’année 2003 sera décisive pour la question des disparus. Le directeur de recherche pour le Maghreb et le Moyen-Orient de l’Ong commente pour Algeria Interface les aspects les plus importants du dossier. Interview.

Algeria Interface: Le dernier rapport publié par votre organisation est entièrement consacré à la question des disparus. Pourquoi?
Eric Goldstein: Nous avons le sentiment que 2003 pourrait être l’année de la résolution du problème des disparus. Il y a une évolution dans le traitement du dossier de la part du gouvernement. Après avoir démenti l’existence même de ce problème, on a commencé à en reconnaître l’existence, à mettre en place des instances pour le traiter. Même si tout cela n’a pas abouti, et que ces instances n’étaient qu’un jeu dilatoire, que rien n’a été promis aux familles, et qu’aucun disparu n’est revenu…

Le problème est désormais banalisé… Le dossier n’est plus un tabou, mais les autorités ne semblent pas vouloir aller plus loin…
Oui, la question est devenue très courante dans la presse algérienne: on ne dit plus que ce sont uniquement des terroristes qui ont disparu, on reconnaît que ce sont des Algériens de tous bords, de tous les endroits, qui ont payé cet horrible prix. Le gouvernement va essayer d’en sortir. Comment? Avec la conjoncture de l’après 11 septembre, l’élection de Jacques Chirac, le réchauffement des relations avec l’Europe et les Etats-Unis, une conjoncture particulière… Dans la réhabilitation de l’image de l’Algérie au niveau international, après cette horrible décennie, il y a un problème gênant: celui des disparus. Je crois qu’Alger cherche maintenant à tourner la page. Nous avons ce sentiment après les déclarations du général Touati (Conseiller du président Bouteflika, Ndlr) qui affirmait que le problème des disparus était douloureux et que le gouvernement devait le prendre en charge. Il y a aussi celles du Commissaire aux droits de l’Homme, M. Ksentini, qui affirmait qu’il fallait dire la vérité aux familles, et que l’Etat devait demander des excuses s’il était responsable. Il a aussi évoqué une éventuelle amnistie. J’ai l’impression qu’il s’agit aussi, pour le gouvernement, de ballons d’essai.

Depuis le 11 septembre, justement, le gouvernement semble bien moins sensible aux pressions internationales…
Oui, le gouvernement a essayé d’exploiter son expérience dans la lutte antiterroriste. C’est vrai qu’il y a un rapprochement avec les européens. Ils sont plutôt sensibilisés sur ce qu’a vécu l’Algérie, mais en même temps ils sont gênés par le dossier des droits de l’homme. Il y a des contacts sécuritaires, mais il y a aussi l’image du pays, du gouvernement, qui entrave cette réhabilitation.

Il y a peu de pressions de l’Union européenne, et de la France en particulier…
Selon ce que nous dit le Quai d’Orsay, la visite de Jacques Chirac en Algérie est destinée à normaliser les relations entre les deux pays, après quarante ans de relations tendues. Si c’est le cas, on peut envisager que la France aborde le dossier des droits de l’Homme. Pour de meilleures relations bilatérales, il faut que l’Algérie avance sur cette question…

Et concernant l’administration américaine? Il y a un rapprochement entre les deux pays, et Washington a un rôle important à jouer…
Absolument. Il y a des recommandations adressées aux autres pays, et cela concerne Washington. Il y a une décision (aux USA) de permettre la vente de matériel de vision nocturne à l’Algérie (destiné à la lutte antiterroriste, Ndlr). Il y a également un programme de formation de militaires (algériens) que l’administration a soumis au Congrès, avec un budget assez important. Ce sont des gestes appréciables envers l’Algérie. Selon ce que nous dit le Département d’Etat, les Américains expriment aux Algériens leur volonté d’améliorer leurs relations, mais cela se fera plus rapidement s’il y a une avancée réelle, palpable, vers la démocratie et le respect des droits de l’Homme. C’est également un peu l’approche européenne.

Cette question ne semble pourtant pas prioritaire pour Washington…
Jusqu’à maintenant, Washington refuse de permettre la vente de matériel létal (de combat, ndlr) aux Algériens: c’est par souci de paraître neutre, mais aussi en raison des inquiétudes sur la question des droits de l’homme. Ce qui a changé est symbolique. Washington nous a assuré qu’un changement d’avis sur la vente de matériel militaire n’était pas à l’ordre du jour. Il n’y a pas d’aide en Algérie, et il n’y a jamais eu de relations très proches. Si on regarde les relations avec d’autres pays de la région comme l’Egypte, Israël, le Maroc, où il y a un programme d’aide assez important, le rapprochement entre Alger et Washington est minime.

Vous évoquez pour la première fois les cas de disparitions imputées aux groupes islamistes…
Dans d’autres rapports, nous avons fourni des témoignages des victimes des groupes armés. J’ai moi-même collecté ces témoignages, nous nous sommes penchés sur des organisations en Algérie qui font ce travail. Et l’on continue de le faire, ce n’est pas la première fois…

Votre rapport donne plus d’importance à cet aspect…
C’était un sujet moins connu, et les Ong qui travaillent sur le dossier (en Algérie, ndlr) ne sont pas très connues. Mais il y a également des victimes qui vivent dans des régions pas très sûres et qui ont peur de témoigner, qui gardent l’espoir que leurs proches reviennent un jour. Ils se taisent…

Vous soulignez que les autorités algériennes ont très peu recours aux disparitions depuis 1999. Or on sait que les familles des victimes ont peur et mettent des années avant de contacter des organisations de défense des droits de l’homme…
C’est vrai, nous sommes impressionnés par le fait que des familles rapportent pour la première fois des cas qui datent de 7 à 8 ans. C’est moins le cas à Alger et à Constantine. En même temps, il y des antennes suffisantes qui nous permettent de dire que le phénomène a nettement baissé. Il y a maintenant des meilleures antennes en place qu’auparavant, avec «SOS disparus», c’est une organisation qui est connue des Algériens à travers la presse. Il faut dire que la presse a vraiment évolué dans le traitement du dossier. J’ai fouillé dans les archives et j’ai vu des articles d’il y a quatre ans qui étaient très irresponsables, très tendancieux. Maintenant on voit un traitement équilibré du dossier au quotidien. Et c’est un problème qui est traité au niveau national; Il n’y a plus de black-out sur ces organisations…

Dans quelles conditions avez-vous travaillé en Algérie?
Nous avons pu nous déplacer où nous le voulions, personne n’a tenté de nous entraver. Nous n’avons pas eu l’impression d’être suivis, à l’exception de Relizane où il était clair qu’une voiture banalisée nous suivait partout: nous n’avons pas été importunés, et apparemment, les familles qui étaient prêtes à témoigner non plus. Depuis, nous avons tenté de contacter le gouvernement algérien, de solliciter leur point de vue. Nous avons sollicité des rencontres, mais nous n’avons pas eu de réponse. Ils ne répondent pas… Cette fois-ci, dans nos démarches, nous avons interpellé Jacques Chirac. Mais nous saisissons toujours le gouvernement concerné. Je ne veux pas donner l’impression que nous demandons au président Chirac d’exiger à Alger une évolution. Nous interpellons les tierces parties qui sont concernées, et pas uniquement la France…

En 2000, Amnesty International a souhaité rencontrer des responsables militaires algériens. Cette démarche a provoqué une polémique, qu’en pensez-vous?
Les Ong veulent rencontrer ceux qui sont capables de faire évoluer le traitement du dossier des droits de l’homme. En Israël, les militaires sont impliqués dans de graves violations des droits de l’Homme. Ils ont des porte-paroles, ils ont une section juridique, ils acceptent de dialoguer, je crois qu’il n’y a rien d’extraordinaire dans ces demandes. Nous voulons rencontrer ceux qui sont impliqués…

Avez-vous l’espoir que certaines des recommandations que vous adressez au gouvernement algérien soient appliquées?
Lorsqu’on parle d’un traitement sérieux du dossier des disparus, on pense aux pays où il y a eu une rupture politique, comme en Afrique du sud et en Argentine: après la chute des responsables pour ces exactions, il y a eu un gouvernement qui a pu faire des recherches. En Algérie, le pouvoir reste en place. Nous avons cherché d’autres exemples de pays dans lesquels la structure politique était restée en place. En même temps, il y a une volonté politique (à Alger, ndlr) d’aborder la question des disparus. Il y a des exemples de choses que peut faire le gouvernement pour afficher sa volonté de traiter ce dossier. Comme inviter pour la première fois les mécanismes de l’Onu à enquêter sur place. On peut également créer une commission d’enquête qui a des pouvoirs, comme au Mexique, où les archives ont été ouvertes, et faire comparaître les personnes soupçonnées de complicité. On peut traduire en justice des gens qui sont reconnus coupables de ces actes. Il y a des familles qui connaissent par les noms les responsables de ces actes: ils connaissent les gens qui sont venus chez eux pour embarquer leur fils. Il y a des témoins oculaires. On ne pourra jamais dire qu’en Algérie les disparitions font partie d’une nébuleuse, et qu’on ne sait pas qui a fait quoi. Les familles des victimes enlevées par le gouvernement savent qui sont les auteurs, les familles victimes des terroristes, des groupes armés, le savent également...

Il semble pourtant y avoir un grand décalage, un double-discours de la part des autorités algériennes. Une sorte d’effet d’annonce, destiné à l’opinion internationale, et une position tout à fait différente, au sein de l’armée par exemple…
Le fait d’aborder la vérité va mettre en cause certains responsables en Algérie. Il est normal qu’on ait peur de la vérité. Mais l’Algérie est un pays qui souffre de l’amnistie et de l’amnésie en même temps. En 1962, tout ce qui a été fait par le mouvement nationaliste a été mis sous le tapis. En 1988, personne n’a été traduit en justice. Après l’annulation des élections en 1992, la torture a tout de suite repris. Car rien n’a été fait pour barrer la route à ces agissements. Si l’Algérie veut tirer les leçons des années 90, il faut institutionnaliser le problème pour que cela ne se reproduise plus. Si la situation se dégrade, on peut imaginer que les disparitions reprennent. Et je crois qu’une des manières les plus efficaces de lutter contre ces atteintes serait de mener un processus véritable d’enquête, de vérité, et de justice.

Interview : Djamel Benramdane


 
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