Un rapport fait le lien entre l'armée et des disparus en Algérie


par Paul de Bendern , Reuters, Thu December 16, 2004 6:24 PM CET

ALGER (Reuters) - Des membres des forces algériennes de sécurité sont peut-être responsables "à titre individuel" de la mort de 5.200 civils portés disparus pendant la guerre civile larvée des années 1990, "mais l'Etat n'a commis aucun crime", déclare Farouk Ksentini, nommé par le président Abdelaziz Bouteflika pour enquêter sur ces disparitions.
"Je pense que c'est le cas, dans le cadre des dépassements, parce que, individuellement, des agents de l'Etat ont agi illégalement", a-t-il dit dans un entretien accordé jeudi à Reuters.
"La guerre était terrible et il y a eu des dépassements, mais l'Etat lui-même n'a pas commis de crime", a-t-il ajouté.
Farouk Ksentini, dont les déclarations sont sans précédent, précise avoir établi à ce jour une liste de 5.200 personnes soupçonnées d'avoir apporté un soutien aux islamistes armés, arrêtées par les forces de sécurité et jamais revues par la suite.
Les forces de sécurité reconnaissent avoir interrogé ces suspects, mais affirment les avoir remis en liberté.
L'avocat, qui préside également la Commission nationale consultative de promotion et de protection des droits de l'homme (CNCPPDH), avait indiqué l'année dernière qu'il estimait à 7.200 le nombre de "disparus" pendant la guerre larvée qui a opposé l'Etat algérien aux maquis islamistes pendant toutes les années 1990.
Avant jeudi, il n'avait jamais attribué ces disparitions à des membres des forces de sécurité. La possible implication de militaires dans des exécutions extrajudiciaires a longtemps été un sujet tabou en Algérie.
"La position de ma commission est claire: les personnes responsables de ces meurtres doivent être jugées", ajoute Farouk Ksentini, rejoignant sur ce point les demandes de l'Union européenne et d'organisations comme Amnesty International.
"Les familles (de disparus) ont le droit de savoir la vérité et les circonstances de leur disparition. Ces familles sont prêtes à pardonner à condition de savoir la vérité", estime-t-il, jugeant nécessaire de retrouver leurs corps, si nécessaire avec la coopération des responsables présumés de leur mort, et de les identifier, au besoin par des tests ADN.
UNE SECONDE AMNISTIE
L'Algérie a plongé dans la violence islamiste après l'annulation par l'armée des élections législatives de janvier 1992 que le Front islamique du Salut (Fis) était en passe de remporter. Les victimes de cette guerre larvée sont estimées entre 100.000 et 200.000 morts. Pour Ksentini, le chiffre dépasse largement les 100.000 morts.
Farouk Ksentini, dont l'enquête sur les disparus s'inscrit dans la politique de "réconciliation nationale" de Bouteflika, prône également une "amnistie générale".
Dans le cadre de cette politique voulue par le chef de l'Etat algérien, une première amnistie accordée entre 1999 et 2001 a vu la reddition de plusieurs milliers d'islamistes armés. Largement réélu en avril dernier, Bouteflika a récemment laissé entendre qu'une seconde amnistie pourrait être à l'ordre du jour.
"L'amnistie générale est nécessaire. Je l'attends pour l'année prochaine et j'estime qu'elle sera soutenue par la population", indique pour sa part Farouk Ksentini, qui doit remettre en mars son rapport au président algérien.
Cette amnistie, poursuit-il, pourrait bénéficier tant aux islamistes armés qu'aux "agents de l'Etat qui ont commis des actes illicites à l'origine des disparitions".
"Trop de sang a coulé dans ce pays. Il faut tourner la page. Nous avons vécu dans une sorte de guerre 'Khmer Rouge' où on tuait pour tuer", explique le président de la CNCPPDH, qui affirme que "les Algériens veulent renoncer aux règlements de comptes".
"Ils veulent une société civile, pacifique, avec un avenir", poursuit le responsable algérien.

 
Version imprimable
 
www.algeria-watch.org