Algérie 2012 : un régime de vieillards sanguinaires en fin de règne

Algeria-Watch, 11 janvier 2013

La question revient fréquemment depuis le début de ce que les médias ont appelé le printemps arabe : pourquoi l’Algérie n’épouse-t-elle pas le mouvement ? Pourtant, la réalité, aisément vérifiable, est que la contestation sociale n’a jamais cessé. Mais du fait d’un contrôle policier quasi-absolu de ce qui reste du champ politique, cette contestation ne trouve pas de traduction politique. En outre, si la dégradation de la situation des classes populaires est profonde et continue, le régime, bénéficiant d’une aisance financière sans précédent (près de 200 milliards de dollars de réserves de change) a largement eu recours à une forme de redistribution anesthésiante (importantes augmentations de salaires, souvent rétrospectives) en direction des classes moyennes supérieures, principalement fonctionnaires, policiers et militaires. Cela a rendu la jonction, en œuvre dans les autres pays arabes du « printemps », entre les classes populaires et les élites des classes moyennes difficile à réaliser. Elle l’est d’autant plus que, au cours de la décennie 1990, l’Algérie a perdu ( par les milliers d’exilés et les victimes des assassinats ciblés des services lors de la guerre civile) l’essentiel de son élite instruite et formée, capable de formuler des alternatives politiques de gouvernement. L’Algérie est toujours en mouvement, mais c’est un mouvement sans « têtes », gérable de ce fait par les mécanismes habituels de la répression et de la corruption des élites.

L’économie politique du système DRS : opulence financière, pauvreté et incurie

Il n’en reste pas moins que les conditions socioéconomiques de la majorité des Algériens sont d’autant plus inacceptables que le pays bénéficie, depuis plus d’une décennie, de la hausse des prix du pétrole qui a fait passer son économie de la quasi-faillite des années 1990 à une impressionnante opulence financière. Faisant preuve d’une réelle sophistication et d’un authentique savoir-faire en matière de communication, la dictature algérienne a une apparence institutionnelle incarnée par le Président de la République et une réalité politique fondée sur l’omnipotence des services de sécurité. Il est d’ailleurs révélateur que le général de corps d’armée Mohammed Liamine Médiène, alias « Tewfik », reste depuis septembre 1990 le chef du Département du renseignement et de la Sécurité (DRS), la police politique qui exerce la réalité du pouvoir, alors que la présidence de la République a changé plusieurs fois de titulaire et que l’armée a vu se succéder deux chefs d’état-major : la continuité du régime est principalement assurée par la stabilité du commandement de la police politique.

Le régime algérien a réagi aux « révolutions arabes » exactement comme la Russie de Vladimir Poutine aux « révolutions de couleur » qui ont affecté l’Europe de l’Est au début des années 2000. Pour les dirigeants d’Alger, il s’agit d’abord d’une conspiration de l’étranger. Le printemps arabe n’est à leurs yeux que le fruit d’une opération de reconfiguration politique décidée par l’Occident et mise en œuvre par le Qatar et l’Arabie Saoudite. L’objectif étant de placer au pouvoir des régimes islamistes de type Frères musulmans, capables de mieux gérer les populations dans l’intérêt de l’Ouest et de bloquer l’influence politique de l’Iran.

L’évolution de la situation régionale est perçue sous l’angle d’une déstabilisation orchestrée – la chute de la Libye de Kadhafi et la déstabilisation de la Syrie baathiste sont dans tous les esprits –, ce qui n’a fait que consolider le rôle prépondérant du DRS, colonne vertébrale et néocortex du système de pouvoir algérien. Le régime joue sur les inquiétudes et le rejet, réels, des interventions étrangères sur le modèle libyen, au sein d’une grande partie de l’opinion. Ce contexte d’incertitude et de tension a pour effet de renforcer le rôle du DRS. Plus que jamais, la politique intérieure est le monopole des chefs du DRS et la politique étrangère leur domaine réservé. Ainsi, en matière de relations internationales, l’homme placé à la tête du ministère des Affaires étrangères n’a aucune marge de manœuvre. Il s’agit le plus souvent d’un apparatchik sans envergure, chargé d’assurer les échanges de messages comme on peut l’observer depuis le début de la crise au Mali. Le DRS signifie ainsi à tous les partenaires du pays qu’il demeure l’unique décideur en la matière.

Dans un climat de corruption et d’affairisme généralisés, la politique économique mise en œuvre par le régime depuis le début des années 2000 a consisté pour l’essentiel à promouvoir la croissance du secteur hors hydrocarbures par les dépenses publiques. Cette option s’est révélée peu efficace. La croissance réelle, entre 2 % et 3,5 % par an entre 2006 et 2010, est très en deçà des minima requis pour impulser une économie de production et résorber le chômage. Des surcoûts astronomiques sur des chantiers de grands travaux inachevés et une croissance soutenue des importations, notamment de denrées alimentaires, témoignent de l’échec d’une stratégie qui obère dangereusement les comptes publics. Les déséquilibres induits par des dépenses aussi massives qu’improductives sont proprement intenables. L’action du régime, en dépit de moyens extraordinaires, est en permanence stérile. Devant une gabegie complète et une corruption stratosphérique, le gouvernement a été contraint de réduire très significativement son programme d’investissement de 150 milliards de dollars d’investissements sur la période 2009-2013.

Comme ailleurs dans le monde arabe, les mêmes structures d’autoritarisme, d’étouffement des libertés, de brutalités policières d’injustice et d’inefficacité généralisée prévalent en Algérie. Les structures démographiques sont de même nature. Mais l’Algérie dispose d’une rente hydrocarbures que ses voisins, la Libye exceptée, ne possèdent pas.

Émeutes populaires contre la « mauvaise gouvernance »

Le pays a connu ses premières révoltes il y a fort longtemps, en octobre 1988, date d’un soulèvement populaire noyé dans le sang. Et les libertés démocratiques arrachées après cette date ont été annulées par un coup d’État militaire en janvier 1992 : en interrompant un processus électoral remporté par les islamistes du Front islamique du salut (FIS), celui-ci a précipité une guerre civile qui ne connaîtra un recul progressif qu’à partir de 1999-2000. Conduite contre un nombre limité d’islamistes engagés dans la lutte armée et, principalement, contre la population civile suspectée de les soutenir, la « sale guerre » alors engagée par le DRS et les forces spéciales de l’armée algérienne a fait 100 000 à 200 000 morts, plus de 15 000 disparus et des centaines de milliers de déplacés. Les populations sont aujourd’hui encore épuisées par le niveau et la durée des violences de la décennie 1990 ; depuis le début des années 2000, les émeutes populaires spontanées contre la dégradation dramatique du cadre de vie (manque d’emplois, de logements, d’infrastructures) se multiplient, mais ne sont canalisées par aucune organisation politique, car toutes celles qui sont autorisées sont strictement contrôlées par le pouvoir.

Dans un pays où aucun service public ne fonctionne de manière satisfaisante, les Algériens chôment, sont mal logés, mal soignés et vivent sans espoir d’une amélioration rapide de leurs conditions. Les statistiques économiques et sociales sont notoirement peu fiables : les chiffres officiels du chômage, qui serait miraculeusement passé de 29 % en 2000 à 15,3 % en 2005 et 10,2 % à la fin 2009, complaisamment relayés par la Banque mondiale, prêteraient à sourire s’ils ne masquaient une réalité brutale. Les Américains le chiffrent à 20 % ou 25 %. Malgré cette grande imprécision statistique, les experts estiment que le niveau de grande pauvreté est élevé – plus de 15 % de la population vivrait avec moins de deux dollars par jour – et les disparités de revenus sont extrêmement importantes. Des catégories entières de la population sont tout simplement abandonnées ; le drame vécu par les malades du cancer privés de médicaments est emblématique de la mauvaise gouvernance voire de la non-administration du pays. Cette réalité est perceptible dans tous les secteurs : en dépit de moyens financiers colossaux, le système éducatif, de l’école primaire aux universités, est sinistré. Une régression d’autant plus mal vécue que l’Algérie des années 1970 et 1980 garantissait un niveau de vie à peu près correct, une éducation et des soins pour tous.

Le classement de l’Algérie, 104e sur 182 pays dans l’indice de développement humain des Nations unies, reflète la médiocrité de la gouvernance. De fait, les populations sont livrées à l’incurie d’une administration très éloignée des préoccupations sociales et qui se distingue par sa capacité de nuisance et de corruption. Il n’est pas que le « climat des affaires », selon la formule de Banque mondiale, qui soit irrespirable. Une atmosphère de tension permanente nourrie par des conditions d’existence trop souvent indignes et l’absence d’État favorise les explosions de violence et généralise les fléaux sociaux. Hors des quartiers protégés où résident les privilégiés, l’omniprésence policière n’empêche nullement la généralisation de l’insécurité et la prolifération au grand jour de la criminalité. Face à une telle situation, le pouvoir n’a d’autre recours pour tenter de juguler le mécontentement général que de réprimer, tout en distribuant une partie de la rente a ses affidés et, plus ponctuellement, aux catégories les plus revendicatives.

Répression et corruption : les deux piliers du pouvoir

Le déploiement et le maillage territorial resserré des forces de sécurité sont bien antérieurs aux révoltes arabes. Les forces de police et de gendarmerie se sont considérablement renforcées aux plans quantitatif et qualitatif depuis une décennie grâce au recrutement massif et aux achats de matériels autorisés par l’augmentation des capacités financières du pays.

Le traitement des « troubles sur la voie publique » est largement préventif : les manifestations sont interdites, comme l’ont notamment montré les tentatives de mobilisation de janvier 2011 (organisées par la Coordination nationale pour le changement et la démocratie, CNCD), qui ont fait face à un dispositif sécuritaire gigantesque.

Les émeutes quotidiennes qui se multiplient à travers tout le pays sont des phénomènes locaux, spontanés et sans coordination. Ces révoltes très nombreuses mais très localisées sont des réactions locales à des problématiques locales, car la population, se méfiant des manipulations et des récupérations, refuse tout encadrement « externe ». La répression systématique de ces éruptions de violence, de ce fait assez facilement gérable par les forces de sécurité, ne donne généralement lieu qu’à des blessés et permet de procéder à des arrestations qui débouchent sur des procès expéditifs et des verdicts très sévères « pour l’exemple ». Parallèlement, les militants des droits de l’homme ou les syndicalistes susceptibles de devenir des leaders sont méthodiquement harcelés, quand ils ne sont pas l’objet de tentatives sophistiquées de récupération.

La bureaucratie au pouvoir – une bourgeoisie compradore militaro-financière – formée autour des chefs de la police politique, repose ainsi sur deux instruments : le contrôle policier et la corruption. L’appareil sécuritaire, le DRS, forme l’ossature invisible de cette organisation qui, ignorant le droit, vide les institutions de toute substance et affaiblit considérablement l’État. La supervision policière s’effectue au moyen d’un quadrillage « sécuritaire » très étroit du territoire et un contrôle policier de toutes les institutions et organisations, qu’elles soient de nature administrative, médiatique, économique, culturelle, religieuse, ou qu’elles relèvent nominalement de la société civile. L’Algérie institutionnelle est un village Potemkine, la réalité de la dictature se dissimule derrière une façade « légale ». Le pouvoir réel est totalement hors des institutions.

Théoriquement placé sous l’autorité du chef de l’État, le DRS est en réalité l’institution centrale qui supervise toutes les autres, civiles et militaires, y compris la présidence de la République. Le président n’a même pas la capacité de nommer son propre chef de cabinet et a dû par exemple accepter en septembre 2012 la désignation d’un Premier ministre, Abdelmalek Sellal (qui fut son directeur de campagne électorale), imposé par le DRS.

Le système, éprouvé de longue date, s’est déployé dans sa forme actuelle après le coup d’État du 11 janvier 1992, et ne semble pas disposé au moindre aggiornamento. N’ayant pas de prédisposition au suicide, il ne peut accepter la moindre réforme sans prendre le risque de son démantèlement. Dans les faits, le DRS fonctionne comme la direction des ressources humaines d’une entreprise : il choisit les hommes pour les fonctions qu’il juge importantes et il a le pouvoir de les révoquer. Ses chefs désignent aussi bien les membres du gouvernement ou les directeurs de journaux « privés » que les personnalités chargées de jouer le rôle d’opposants.

La très étroite surveillance policière s’accompagne d’une stratégie d’émiettement des luttes sociales et d’anesthésie politique par la corruption. L’économie rentière fondée sur l’exploitation des hydrocarbures permet en effet au régime d’allouer des prébendes à ses clientèles et de répondre a minima à la demande sociale en augmentant les salaires de la fonction publique et en distribuant des crédits aux jeunes chômeurs ; des crédits destinés officiellement à la création d’entreprises ou à l’« emploi des jeunes », mais qui servent essentiellement à l’acquisition d’automobiles et d’autres biens de consommation. L’orientation d’une partie de la rente vers les clientèles et les catégories sociales « dangereuses » permet la constitution de fortunes ostentatoires et autorise un niveau de consommation sans lien avec l’activité, mais ne peut calmer les attentes populaires. La désespérance des Algériens se traduit par le phénomène de l’émigration clandestine – les harragas – et par la multiplication des émeutes.

Une scène politique en trompe-l’œil, sous supervision policière

À partir de 1999, le niveau de violence « politique » a sensiblement diminué. La loi du 13 janvier 2000 sur la « concorde civile », transformée six ans plus tard en « Charte pour la réconciliation nationale », a permis l’amnistie de facto d’un grand nombre d’acteurs – islamistes armés et, surtout, membres des forces de sécurité – de la « sale guerre » des années 1990. Des dispositions financières ont facilité la réinsertion sociale des maquisards islamistes. Des foyers de « terrorisme », à la fois entretenus (par des agents infiltrés) et réprimés par le DRS, subsistent néanmoins en Kabylie (centre) et au Sahara. Des attentats en milieu urbain sont signalés de temps à autre – surtout en Kabylie –, sans atteindre l’ampleur de ceux perpétrés au cours des années 1990.

Le problème sécuritaire représenté par les groupes armés se revendiquant de l’islam politique est davantage perceptible au Sahara, où l’activité de cellules terroristes transfrontalières est avérée. Mais il est également avéré que les plus importantes, comme AQMI ou Ansar-Ed-Dinne, sont en partie infiltrées par les agents du DRS, dont les chefs trouvent là le moyen d’entretenir un « abcès de fixation » destiné à justifier aux yeux des puissances occidentales leur légitimité pour mener la « lutte antiterroriste ». C’est d’ailleurs la raison pour laquelle ces groupes ne constituent pas à l’heure actuelle une menace existentielle pour le régime et n’affectent en rien les activités des sociétés pétrolières présentes dans le désert algérien.

La guerre antisubversive des années 1990 et le cortège de lois d’exception qui l’ont accompagnée ont surtout permis le verrouillage de la vie politique et la constitution d’une scène politique en trompe-l’œil sous supervision policière. Ce théâtre d’ombres entre opposition de « dessins animés », selon la formule des militants égyptiens, et partis de « gouvernement » n’a aucune articulation avec les réalités politiques et n’est qu’un simple paravent des groupes d’intérêts qui dirigent effectivement le pays. La guerre contre le terrorisme, avec ses dispositions « légales » et administratives, a été le moyen de bâillonner toute expression critique, de bloquer toute forme d’organisation pacifique de la société et d’interdire le droit de manifestation et de réunion.

En février 2011, la levée de l’état d’urgence instauré en février 1992 n’a été qu’une concession purement formelle à la suite des révoltes arabes et n’a pas modifié la gestion répressive en vigueur depuis le coup d’État de janvier 1992. Les nouvelles lois sur l’information et sur les associations ont confirmé les restrictions à la liberté d’expression et réprimé davantage que par le passé la liberté d’association. Pour l’essentiel, les partis et associations qui échappaient au contrôle du DRS avant le putsch de janvier 1992 ont été caporalisés et leurs directions ont été cooptées parmi des hommes liges. À l’exception du FFS présidé par Hocine Aït-Ahmed, les formations politiques qui sont le plus fréquemment citées par une presse aux ordres ne sont que des prolongements du système. Y compris celles qui appellent au boycottage des élections. Les organisations de la « société civile », à l’exception notable de certains syndicats autonomes (comme le SNAPAP) et d’ONG de défense des droits de l’homme (LADDH et SOS Disparus notamment), sont des coquilles vides à usage péri-diplomatique.

Les Algériens, pas dupes des manipulations du régime, sont dans leur grande majorité hermétiques à la propagande officielle et n’ont plus confiance en aucun acteur ni en aucun appareil politique. Saturée de violence, l’anomie de la société algérienne est bien réelle. Dans un tel contexte, il est difficile de mesurer l’influence réelle des partis islamistes reconnus, tant ils sont également discrédités. Même si la religiosité des populations reste forte et constitue un élément structurant de la société algérienne, la gestion de la scène politique islamiste par le régime – la corruption de nombreuses personnalités de cette mouvance est notoire – a été efficace de ce point de vue.

Ultime paradoxe de cette « Algérie Potemkine », le régime s’accommode volontiers des multiples critiques qui la dénoncent, souvent de la façon la plus crue, comme en témoigne par exemple lucidement – parmi bien d’autres – un article du périodique en ligne La Nation en novembre 2012 : « De dix ans à quinze ans d’interdiction illégale de création de partis politiques succède un tsunami d’agréments. Par vagues entières, en veux-tu en voilà ! Le champ politique étant étroitement contrôlé en amont, la politique est depuis des lustres réduite à des clowneries, des grimaces et à des mascarades ne visant qu’à se placer au mieux auprès de la rente et de ses réseaux de prédation. On peut donc ouvrir grand les vannes des simulacres et des faux-semblants. Amusez-vous et amusez les autres, telle est la devise des ordonnateurs d’un marché de dupes et de déconsidération systématique de l’action civique et des responsabilités citoyennes. Le problème est que ce Grand-Guignol n’amuse plus grand monde. Tant mieux, semblent rétorquer les marionnettistes, cela écœurera définitivement de la politique les derniers innocents qui croient à ces bizarreries lunaires comme l’État de droit, les droits de l’homme et du citoyen, la responsabilité de ceux qui gouvernent, l’exigence de reddition de comptes… »

Le DRS et le président Bouteflika

Depuis la mort en 1978 du président Houari Boumediene, qui fut le véritable père du système de pouvoir en Algérie, les chefs d’État qui se sont succédé depuis ne sont plus, dans le meilleur des cas, que des primus inter pares. Les faiseurs de rois sont les dirigeants des services secrets militaires – la fameuse Sécurité militaire, devenue DRS en 1990 – qui coiffent de facto toutes les institutions du pays, y compris l’armée elle-même.

Le président Abdelaziz Bouteflika a été imposé en 1999 par les chefs du DRS, à une époque où le régime, internationalement isolé et de plus en plus sérieusement critiqué, avait un besoin urgent de reconstruire une image extrêmement dégradée. Bouteflika, un des fondateurs du système algérien (il fut l’un des plus proches collaborateurs du président Boumediene et son inamovible ministre des Affaires étrangères), a été choisi à cette fin. Il a joué le rôle de figure civile du régime mais surtout de super-ministre des relations extérieures par sa connaissance des arcanes et des acteurs de la diplomatie internationale. Aidé par l’amélioration des prix pétroliers, Bouteflika a globalement rempli sa mission et, malgré son mauvais état de santé actuel et son âge (75 ans), il reste encore très utile en tant qu’interface officielle avec les partenaires officiels étrangers pour le groupe de généraux du DRS qui constituent l’essentiel du « conseil d’administration » à la tête de l’Algérie.

Titulaire d’un siège à ce conseil qu’il ne préside pas, Bouteflika a été autorisé, au cours de ses deux premiers mandats, à nommer quelques amis à des fonctions gouvernementales « rentables ». Ses frères, dont le cadet – Saïd – joue le rôle de chef de cabinet officieux et d’intermédiaire avec la « société civile » et le monde des affaires, forment son premier cercle informel. Au cours de ses deux premiers mandats, ces ministres formaient l’ossature du gouvernement : Yazid Zerhouni à l’Intérieur, Abdelatif Benachenhou aux Finances, Abdelhamid Temmar à l’Industrie et, last but not least, le plus visible et le plus influent de ces amis, Chakib Khelil, nommé ministre de l’Énergie. Un poste clef dans la gouvernance d’un pays dont l’économie est entièrement construite sur les hydrocarbures. Tous ces ministres ont été progressivement écartés à la fin des années 2000 et, depuis le départ en mai 2010 de Chakib Khelil, entouré d’une aura de scandale, Bouteflika ne compte plus aucun relais dans l’exécutif. En janvier 2010, les enquêtes inhabituellement médiatisées du DRS sur les dérives de la Sonatrach (la toute-puissante entreprise nationale chargée d’exploiter les richesses pétrolières et gazières du pays) et l’inculpation de son P-DG, un des collaborateurs les plus proches de Chakib Khelil, a clairement signifié la disgrâce publique de ce dernier, préalable à son éviction du gouvernement. Dans les faits, les formes et la médiatisation de l’élimination de l’équipe Khelil ont sonné comme une mise en garde directe à Saïd Bouteflika, dont l’implication dans certains réseaux affairistes a été souvent évoquée. L’influence réelle mais encadrée du chef de l’État au cours de ses deux premiers mandats a donc été depuis très fortement restreinte.

Des criminels contre l’humanité à la tête du pays

Si l’équipe Bouteflika a été littéralement effacée des tablettes du régime, tel n’est pas le cas de celle qui forme toujours aujourd’hui l’ossature du DRS. Le général « Tewfik » Médiène (73 ans en 2012) a su confirmer sa mainmise sur l’appareil central du système politique algérien. La nomination en décembre 2011 du général-major Athmane Tartag, dit « Bachir », bras droit de Tewfik, à la tête de la nouvelle Direction de la sécurité intérieure (DSI, ex-Direction du contre-espionnage) en remplacement du général Abdelkader Kherfi (ancien attaché militaire à Londres qui avait lui-même succédé au très puissant général Smaïn Lamari, décédé en août 2007) est un signe de la consolidation du pouvoir du chef du DRS et de la stabilité du système. Les deux autres adjoints du général Tewfik sont les généraux-majors Mehenna Djebbar, à la tête de la Direction centrale de la sécurité de l’armée (DCSA) depuis 2005 et Rachid Lallali, dit « Attafi », commandant depuis 1994 de la Direction de la documentation et de la sécurité extérieure (DDSE).

Il est essentiel de souligner que les trois généraux (Médiène, Tartag et Djebbar) qui sont aujourd’hui les vrais maîtres de l’Algérie (et de ses richesses en hydrocarbures, dont ils contrôlent les milliards de dollars de commissions occultes qu’elles permettent) ont été des acteurs de premier plan de la terrible « machine de mort » mise sur pied après le coup d’État de janvier 1992. Plusieurs de leurs collègues également responsables des crimes contre l’humanité commis massivement lors de la « sale guerre » des années 1990 – rigoureusement documentés par le Tribunal permanent des peuples en 2004 – sont depuis morts dans leur lit, sans avoir été inquiétés, comme les généraux Smaïl Lamari (décédé en 2007 à l’âge de 66 ans), Fodhil Chérif (2008, 65 ans), Larbi Belkheir (2010, 72 ans) ou Mohammed Lamari (2012, 72 ans). D’autres généraux criminels vivent une paisible retraite, comme l’ancien ministre de la Défense Khaled Nezzar, 74 ans (toutefois visé par plusieurs actions judiciaires, en France et en Suisse). Mais nombre de ces assassins, plus jeunes, occupent encore en 2012 des fonctions centrales au sein de l’armée, comme l’a utilement rappelé l’ex-lieutenant Habib Souaïdia dans sa postface très informée à la nouvelle édition de son livre La Sale Guerre. C’est le cas par exemple du général-major Amar Athamnia (chef de la 6e région militaire depuis 2005), du général-major Abderrazak Chérif (chef de la 4e région militaire depuis 2006) ou du général-major Mohamed Tlemçani (chef d’état-major de la 2e région militaire depuis 2010) – bien d’autres responsables de l’ANP et du DRS aux mains tâchées de sang pourraient également être cités.

Dès 1992, le général Médiène s’est affirmé comme le premier chef de ce sinistre orchestre de la mort et de la corruption. Et il est hautement significatif qu’il ait tenu à promouvoir comme ses principaux adjoints aujourd’hui deux hommes qui furent les pires exécuteurs de ses basses œuvres. Mehenna Djebbar a ainsi dirigé de 1990 à 2003 le Centre territorial de recherche et d’investigation (CTRI) de Blida, unité du DRS qui a joué un rôle majeur, surtout à partir de 1994, dans la manipulation des groupes armés islamistes made in DRS et dans les arrestations/tortures/liquidations de milliers de civils. Athmane « Bachir » Tartag, quant à lui, a dirigé de 1990 à 2001 le Centre principal militaire d’investigation (CPMI) de Ben-Aknoun, dans la banlieue d’Alger, autre unité centrale du DRS où furent torturés et assassinés des milliers d’Algériens.

Dans le dispositif algérien de pouvoir de la fin 2012, la position de Bachir Tartag semble désormais être devenue centrale : il serait le nouvel homme fort du DRS, donc du régime, et se positionnerait favorablement dans l’hypothèse du départ à la retraite de Tewfik Médiène, dont l’état de santé serait très fragile. Abdelaziz Bouteflika, physiquement diminué et politiquement amoindri, n’a plus les moyens politiques de reconquérir la moindre marge de manœuvre. Sans autorité réelle sur l’exécutif ni sur l’administration, le chef de l’État ne fait plus que gérer les apparences et bénéficier des avantages liés à sa position – et, en restant en place, il protège son clan familial.

Fractures géostratégiques

C’est dans cette situation interne plus qu’incertaine que le régime doit affronter les évolutions de son environnement géostratégique immédiat. Reflet de la gestion interne, la politique étrangère de l’Algérie est articulée en fonction des intérêts du système de pouvoir. Cette politique étrangère tient compte de l’opinion publique, dont les orientations traditionnelles ne peuvent être frontalement contredites – d’où un relatif non-alignement, marqué notamment par le soutien à la cause palestinienne. La politique étrangère vise également à justifier le rôle de l’armée dans la vie civile du pays. Surtout, les dirigeants d’Alger veillent à ménager les partenaires les plus importants pour assurer le soutien au régime. D’où leur inquiétude face à l’évolution du jeu régional des grandes puissances occidentales à la suite du « printemps arabe ».

Les mouvements sociaux qui ont balayé le régime tunisien, présenté comme un modèle de régime autoritaire « éclairé », et la chute de Hosni Moubarak en Égypte ont été ressentis comme une menace directe par les dirigeants effectifs de l’Algérie et une partie de la population. Mais ce qui a visiblement dérouté et inquiété les généraux des services secrets est l’intervention de l’OTAN en Libye. Cette intervention et les jeux d’influence autour de la crise syrienne, l’aggiornamento des rapports avec l’islamisme sous influence wahhabite en Tunisie et en Égypte, sont autant d’indicateurs inquiétants pour le pouvoir. Bien qu’il donne en permanence des gages à l’Occident, le régime d’Alger n’ignore pas que le soutien (presque) sans faille jusqu’à présent de la France et des États-Unis pourrait être remis en cause si les calculs d’opportunité faisaient ressortir les avantages d’un tel retournement pour ces puissances. Le cas de la Syrie, régime « frère » par excellence, montre que l’on peut être courtisé la veille et mis au ban des nations le lendemain. La remise en cause des alliances, y compris avec un régime vassal mais coupé des populations, est rendue possible par l’étendue des fractures géostratégiques dans la région.

Au cours de la décennie sanglante qui s’achève en 2000, le régime algérien était relativement isolé et mis au ban des États, même s’il a bénéficié au plan international du soutien décisif de la France, qui a relayé efficacement la communication du régime. Mais depuis le 11 septembre 2001, la « guerre globale » contre le terrorisme islamiste a renversé l’image du régime, qui a retrouvé un statut de partenaire « fréquentable ». D’autant que la guerre civile avait nettement baissé d’intensité et que le pétrole était redevenu cher et convoité.

Le régime continue depuis à mettre en avant la menace terroriste, tant au plan interne qu’externe, pour justifier l’absence d’authentiques réformes démocratiques, se contentant d’ajustements cosmétiques. Ce discours est renouvelé par la déstabilisation du nord-Mali et les risques de contagion dans le sud algérien. L’hypothèse, encore lointaine, de la perte du soutien occidental est néanmoins confortée par la désintégration de l’État malien et la proclamation de l’indépendance de l’Azawad par la rébellion touarègue en mars 2012. L’évolution de la crise sahélienne fragilise la position d’Alger, accusée mezzo voce par de nombreux observateurs de jouer un rôle équivoque dans la bande sahélienne. Les enlèvements d’otages au Sahara par des organisations terroristes en partie instrumentalisées par le DRS nourrissent notamment les suspicions sur les intentions réelles des dirigeants effectifs de l’Algérie vis-à-vis d’une problématique régionale explosive. Dans le vaste hinterland sahélien, les organisations criminelles transnationales de trafic de drogue côtoient les mouvements djihadistes de toutes obédiences (et largement infiltrées par divers services secrets, régionaux et extracontinentaux) et le banditisme « habituel », sur un fond de misère absolue et de marginalisation des populations touarègues. La région, immense et très difficilement contrôlable, est pourtant convoitée pour son potentiel minier et en hydrocarbures encore inexploité.

La crise malienne, davantage que les convulsions libyennes, pourrait avoir des répercussions directes sur le sud algérien, où la tentation autonomiste, encore embryonnaire, est nourrie par l’exaspération des populations locales. La frustration des populations sahariennes, dont les conditions d’abandon sont encore plus grandes qu’au nord du pays, est nourrie notamment par le fait qu’elles ne bénéficient nullement des ressources en hydrocarbures qui sont pourtant tirées du sous-sol du Sahara.

Des élections pour tenter de prévenir la révolte

L’instabilité structurelle de l’Algérie, l’inepte gouvernance du pays et la corruption, jugée « excessive », de ses dirigeants sont autant de leviers que les Occidentaux, les Américains tout particulièrement, utilisent pour faire pression sur le régime d’Alger et l’amener à « moderniser » sa gestion de la société. Les États-Unis sont en effet en pointe en l’espèce, comme en témoigne l’activisme de l’ambassadeur américain : sillonnant le pays, celui-ci fait l’apologie du système parlementaire et appelle à participer aux élections législatives. Cependant, les États-Unis s’accommodent parfaitement d’un régime totalement aligné dans les faits malgré des postures « nationalistes » sans substance. Que ce soit dans le domaine de la lutte globale contre le terrorisme ou en matière pétrolière, Alger répond plus ou moins aux attentes impériales. Washington appréhende cependant un effondrement de l’État algérien et une explosion sociale incontrôlable aux répercussions régionales imprévisibles. D’où les pressions effectives pour donner une légitimité électorale « populaire » à un système qui convient parfaitement aux Occidentaux et pour préparer, autant que faire se peut, une transition ordonnée – ou plutôt un ravalement de façade – vers un régime un peu plus présentable et mieux accepté par la population.

Mais les élections en Algérie se déroulent dans un contexte où la scène politique et médiatique est sous le contrôle complet du DRS, le cadre légal et réglementaire étant celui de lois d’exception. Dans un tel contexte, il est impossible d’envisager des élections réellement libres et susceptibles d’exprimer la volonté populaire. C’est donc sous la triple contrainte du mécontentement social endémique, des vents contestataires venus d’Orient et des pressions occidentales que le régime a organisé en mai 2012 des élections législatives ayant abouti à des résultats peu représentatifs et qui cette fois, a-t-il assuré, ont été exemptes des fraudes habituelles. Et il est fort possible que ce soit en effet techniquement le cas. La scène politique et médiatique étant presque totalement verrouillée, les personnalités gênantes interdites de parole, la quasi-totalité des partis autorisés – islamistes au premier chef – sous contrôle policier, il n’est plus nécessaire en effet de manipuler les urnes, sinon pour exagérer la participation du corps électoral. Car le principal obstacle réside dans la très faible mobilisation des citoyens, qui savent que les jeux ont toujours été faits d’avance et que les résultats des élections sont ceux que le régime décide. Le très faible taux de participation, notoirement très exagéré par une administration hors de tout contrôle démocratique : 42,4 % selon le chiffre officiel de mai 2012, 10 % à 15 % en réalité, résultat témoignant de l’indifférence de la population devant des consultations à répétition sans ancrage dans la réalité.

Ces élections ont-elles modifié la nature d’un régime dont le centre de décision est extrêmement concentré et ont-elles amorcé une transition vers un système démocratique et représentatif ? La réponse est sans ambiguïté : rien n’a changé. Les partis « nationalistes » ont supplanté ceux, tout aussi discrédités, qui se réclament de l’islam politique. Les uns et les autres ne sont, au mieux, que des appareils animés par les clientèles de la police politique. L’islamisation de la société, sous sa forme la plus bigote, entre affairisme et obscurantisme moralisant, ne gêne en rien ceux qui détiennent le pouvoir… Ce qui démontre, s’il en était encore besoin, que la crise algérienne ne peut se résumer en une confrontation idéologique entre « laïques modernistes » et « islamistes fanatiques ».

Un avenir incertain

Si la constitution d’une façade démocratique selon les normes formelles de l’Occident peut satisfaire les États-Unis et les sponsors français du régime d’Alger, suffira-t-elle à prévenir une explosion que tous jugent inéluctable ? Dans cette hypothèse, l’armée, dont les troupes d’élites et certaines unités mécanisées ont d’abord vocation au maintien de l’ordre, parviendra-t-elle à maintenir sa cohésion sous tutelle de la police politique qui la supervise et qui gère son tableau d’avancement ?

En tout état de cause, les mobilisations policières massives démontrent la résolution à réprimer tout mouvement de rue et à tuer dans l’œuf toute contestation sur la voie publique. En cas de crise, il ne fait guère de doute que les forces de police et de gendarmerie seraient en première ligne. Compte tenu de son coût politique, le recours à l’armée n’est envisagé qu’en dernière extrémité, de façon graduelle ; le renforcement des forces de sécurité – les éléments anti-émeute – a été pensé en fonction de cette contrainte. Dans l’hypothèse d’une crise durable, la police et la gendarmerie pourraient être appuyées par des corps spécialisés de l’armée (troupes spéciales dépendantes du DRS et police militaire en particulier) formés à cette fin.

En définitive, l’étouffement des libertés permis par les lois d’exception et l’extrême violence des années 1990, combinés à la distribution de privilèges aux clientèles et d’avantages matériels à ceux qui acceptent de servir le système, ont permis de maintenir la société sous contrôle. Le soutien extérieur a contribué à l’élimination de toutes les voix discordantes dans le champ médiatico-politique. Aucune expression hors de celle du régime n’est perceptible. L’exil de dizaines de milliers de cadres a privé la société d’une très grande partie de ses élites. La scène politique complètement verrouillée n’est qu’un trompe-l’œil, tout comme l’essentiel de la société civile « officielle » est purement factice, personne n’accordant le moindre crédit aux institutions. Cette situation de vide institutionnel et politique profite naturellement au système et lui permet, par la corruption, la répression et la manipulation, de durer dans une fuite en avant permanente.

16


 
Version imprimable
 
www.algeria-watch.org