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René Gallissot se confie au Quotidien d’Oran Aux sources du syndicalisme algérienInterview Réalisée Par Notre Correspondant A Paris: S. Raouf, Le Quotidien d'Oran, 27 février 2006
Historien, professeur des universités, René Gallissot a longtemps dirigé l’Institut Maghreb-Europe de l’Université de Paris 8. Spécialiste du mouvement syndical et ouvrier maghrébin, il est l’auteur d’une somme de travaux sur les mouvements nationaux maghrébins. Dans le prolongement de ses recherches antérieures, il prépare pour la rentée un «Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier algérien». Quelque trois mille notices sur tous les acteurs, algériens et européens, qui ont animé, à des périodes diverses, la vie syndicale et ouvrière algérienne (1). A l’occasion du 50e anniversaire de l’UGTA, René Gallissot remonte, pour les lecteurs du Quotidien d’Oran, aux sources du mouvement syndical algérien. Et revisite les rapports entre syndicalisme et mouvance communiste avant l’indépendance.
Le Quotidien d’Oran: A quand remontent les premières apparitions d’un mouvement ouvrier algérien dans «les trois départements d’Algérie» ? René Gallissot: Les premières bourses de travail datent de la fin du 19e siècle. Elles sont le fait de coloniaux: des Espagnols, des Maltais, des Italiens entre autres. Des Algériens, en nombre insignifiant il est vrai, y arrivent. Ils activent dans les métiers de la restauration, de la coiffure et de la manutention. Très timidement, une première tendance se dessine au sortir de la première guerre mondiale et de la révolution soviétique dans le cadre de la CGTU. On voit des Algériens dans les cortèges des commémorations du 1er Mai. Mais ça reste une très petite minorité. La véritable poussée syndicale dans les milieux ouvriers algériens intervient dans le sillage des grèves du débat des années 1930 et, surtout, de l’avènement du Front populaire en 1936 (Ndlr: arrivée de la gauche au pouvoir en France). La tendance s’accélère après la seconde guerre mondiale, le nombre d’Algériens adhérant aux sections de la CGT augmentant sensiblement. Q.O.: En juin 1954, le paysage syndical en Algérie subit un premier changement organique. Un changement diversement apprécié aussi bien au moment des faits qu’aujourd’hui dans les travaux d’historiens. C’est la naissance de l’Union générale des syndicats algériens, structure désignée sous l’intitulé de UGSA-CGT. Historiquement, peut-on parler d’acte fondateur du mouvement syndical algérien ? R.G.: On n’en est pas encore là. On n’est pas vraiment dans la posture d’une organisation syndicale algérienne tout à fait indépendante de la CGT. Rien de changé du point de vue du programme et de la ligne de conduite. Seule modification, l’UGSA est rattachée à la Fédération syndicale mondiale (FSM d’obédience communiste) et non à la CGT-mère. Dans les «trois départements», cette dernière a longtemps été la maison commune des syndicalistes. Réunifiée depuis les années 1935-36, la CGT abrite à la fois des Européens et des Algériens.
Q.O.: Nombre de travaux de recherches sur le mouvement ouvrier maghrébin parlent d’une irruption tardive d’un mouvement syndical porté par des Algériens. C’est le contraire du mouvement national ou mouvement de résistance qui a émergé très tôt au moyen d’organisations algériennes. R.G.: L’apparition tardive tient au fait que, indéniablement, la CGT a réussi, pendant de longues années, à être la maison commune. Une structure syndicale à dominante algérienne se fait vraiment sur le tard. Chronologiquement, elle est la dernière du genre au Maghreb après la mouvance syndicale tunisienne et marocaine. Cela ne signifie pas pour autant l’inexistence, à ce moment, d’un militantisme syndical algérien aux revendications croisées avec le mouvement national. Les futurs fondateurs de l’UGTA que sont les Aïssat Idir, Bourouiba et d’autres s’activaient à la CGT avec un attachement fort à l’idée d’indépendance nationale.
Q.O.: A la lumière du débat au sein de la mouvance communiste algérienne autour de l’idée nationale, comment se décline la discussion au sein de la maison syndicale commune ? Quels sont les termes du débat sur le devenir de l’Algérie ? R.G.: Le débat est moins polémique, moins controversé qu’au sein du PCA. Au sein de l’UGSA-CGT, les échanges sont beaucoup moins conflictuels, car on a la camaraderie des luttes syndicales en commun. Lakhdar Kaïdi le montre dans son livre-témoignage paru aux Editions Chihab. Cet état d’esprit a contribué, dans une certaine mesure, à assurer la longévité de la maison commune. Cela dit, il n’a pas empêché l’apparition de divergences à mesure des interventions de Aïssat Idir, de Bourouiba et les syndicalistes militants dans les rangs du PPA/MTLD.
Q.O.: Plus que des divergences d’ordre syndical, c’était presque des lignes de fractures politiques... R.G.: ...divergences syndicales doublées de désaccords politiques. Politiquement, les Aïssat Idir, Bourouiba et consorts reprochent avec vigueur à la maison commune de ne pas mettre en avant le mot d’ordre d’indépendance algérienne. Syndicalement, ils reprochent à la centrale commune de ne pas attacher assez d’importance à la syndicalisation des ouvriers agricoles et des chômeurs. Ce reproche me paraît excessif: la CGT a pensé et tenté de syndiquer les ouvriers agricoles et les chômeurs. C’est un travail difficile et de longue haleine sur lequel la maison commune n’a pas si mal réussi. D’ailleurs, l’UGTA - pendant le laps de temps de son activité - ne réussira pas mieux. S’agissant du premier point, c’est juste de dire que la CGT n’a pas mis en premier les mots d’ordre de lutte nationale. Q.O.: Entre juin 1954, date de la tenue de son congrès constitutif, et sa disparition de la scène deux années plus tard, l’UGSA-CGT revendiquera quels effectifs ? R.G.: On ne sait pas grand-chose. La répression qui va s’abattre à partir de novembre 1954 sur les milieux nationalistes et syndicaux ne facilite pas l’exercice statistique. En 1945-46, les effectifs de la maison commune algérienne tournent autour de 200.000 syndiqués. C’est énorme. En 1954, sous l’effet de départ des syndicalistes européens - restés dans l’organisation-mère -, il en reste une cinquantaine de milliers, une soixantaine de milliers tout au plus. Au lendemain du 1er novembre 1954, tous les syndicalistes fichés par la police sont arrêtés. Qu’ils soient messalistes, centralistes ou communistes. Même si l’organisation syndicale n’est pas encore interdite, ses membres sont contraints à une vie semi-clandestine. A sa naissance le 24 février 1954, l’UGTA aura, en gros, quelque trois mois d’activité ouverte. Soumise à la répression, elle est contrainte, elle aussi, à la clandestinité.
Q.O.: L’UGTA mise sur pied, quel en sera l’effet sur l’UGSA ? A ce jour, des avis différents continuent de s’exprimer sur sa fin à l’automne 1956. D’aucuns parlent d’une autodissolution, d’autres évoquent une dissolution préfectorale sur décision du ministre résident, le socialiste Robert Lacoste. R. G.: Difficile de le savoir avec exactitude. Avec la naissance de l’UGTA, des syndicalistes vont rallier l’UGTA petit à petit. D’autres, recherchés ou exposés à la répression, prennent les chemins des maquis ou basculent dans la clandestinité. En réalité, très vite la question d’activisme de l’UGSA ne se pose plus en Algérie. En revanche, l’organisation se maintient timidement à l’étranger. Réfugiée dans les pays communistes, notamment dans l’ex-Tchécoslovaquie, elle s’y maintient. Les éléments qui sont restés le plus longuement attachés à l’organisation finissent par rallier les maquis et les cellules clandestines de la lutte.
Q.O.: Tout au long de cette période - de la naissance de l’UGSA aux années de guerre -, quelle sera l’attitude du mouvement ouvrier installé en France à l’endroit du mouvement syndical algérien ? R. G.: En France, la plus vieille immigration algérienne ne connaît que le PPA/MTLD et Messali Hadj. Même au plus fort de la scission du MTLD en 1953, le gros des troupes syndicales semble encore lié au vieux leader nationaliste. Mais très vite, on va assister à un transfert de l’immigration des rangs messalistes vers le FLN. Ça se réalise via ce qu’on appelle la Commission nord-africaine de la CGT. Très intelligemment - Mohamed Harbi y a participé du reste -, le FLN prend de vitesse l’Union syndicale des travailleurs algériens (USTA, messaliste) pour créer, en 1957, l’Amicale générale des travailleurs algériens. Laquelle choisit d’autoriser les travailleurs algériens à opter pour la double appartenance: à l’UGTA/FLN et au syndicat français. Du coup, l’UGTA se donne un prolongement en France alors que l’USTA s’y trouve isolée. L’immigration syndicale passe au FLN.
Q. O.: La perte de vitesse de l’USTA sur le terrain hexagonal ne l’empêche pas de s’activer auprès des organisations syndicales internationales. R. G.: Il y a eu un grand problème international. Problème connu avant par l’Union générale des travailleurs tunisiens dans sa quête d’indépendance (Ndlr: par rapport à la CGT). Non reconnue par la FSM, l’UGTT a obtenu l’aura internationale auprès de la CISL. Le même problème s’est posée lorsque l’organisation basée à Bruxelles s’est trouvée saisie de l’adhésion d’une organisation syndicale algérienne. L’USTA et l’UGTA se sont livrées à une bataille d’influence. Finalement, c’est l’UGTA qui a arraché la reconnaissance de la CISL. Ce qui ne l’a pas empêchée de développer des relations auprès des syndicats du bloc communiste.
(1) Coédité Par Les Editions De l’Atelier (Paris) Et L’anep, Le Dictionnaire Sera Présenté A L’occasion De La Prochaine Foire Du Livre d’Alger.
Le frère de Aïssat Idir au Quotidien d’Oran «Une chape de plomb pèse sur la dimension» du fondateur de l’UGTA
Pour la première fois, un membre de la famille de Aïssat Idir s’empare de la plume (*) pour témoigner sur l’itinéraire du fondateur de l’UGTA. Son frère Hassan s’élève contre la chape de plomb qui pèse sur la dimension politique du membre du Comité central du PPA/MTLD et du CNRA. Entretien.
Le Quotidien d’Oran: A l’origine de votre témoignage, une déception difficilement contenue. Parfois en des termes voilés, parfois sans ambages, vous vous élevez contre une perception parcellaire de l’itinéraire de votre frère. Hassan Aïssat: Ma déception ne date pas d’aujourd’hui. Cela fait quarante-quatre ans qu’au gré des exercices commémoratifs de l’UGTA, Aïssat Idir est présenté sous un profil étonnement réducteur. Re-parcourons toute la littérature rédigée depuis à son sujet. Un cheminement jalonné de luttes et de militantisme est réduit à la seule séquence syndicale. Une chape de plomb pèse sur sa dimension politique. A voir la façon étrange dont il est présenté, tout se passe comme si mon frère n’a pas eu un parcours politique de premier plan. A peine si on évoque du bout des lèvres son militantisme au sein du PPA/MTLD, sa qualité de membre du Comité central, le rôle de premier qui a été le sien dans l’animation de la presse nationaliste, son compagnonnage avec Ferhat Hached, le père du mouvement syndical tunisien. A force de s’en tenir à ses seuls habits de syndicaliste, on entretient une occultation sur son rôle dans des moments décisifs du mouvement national. Qu’il s’agisse de la période d’avant le déclenchement de la Révolution ou d’après, de ses rapports avec Kiouane, son camarade de classe, et de Benkhedda. Mon frère avait deux pseudonymes: un syndical (Saïd) et un politique (Mokrane).
Q.O.: Ces dernières années, nombre de témoignages ont été rédigés qui revisitent l’histoire du mouvement syndical algérien. Je pense, entre autres, au volumineux ouvrage de Boualem Bourouiba, «Les syndicalistes algériens» publié en 1998 chez L’Harmattan... Vous pensez que le rôle de votre frère n’a pas été intégralement restitué ? H.A.: Bourouiba se fait passer pour l’intermédiaire entre Abane Ramdane et Aïssat Idir. Mon frère et Abane étaient liés par des relations d’amitié et des relations politiques. Je le dis dans le livre d’une façon simple et naïve (sic). Abane a souvent apprécié les idées de mon frère. Il l’a consulté pour nombre de ses décisions. Une foule d’infos erronées et d’approximations ont été dites au sujet de mon frère. Je ne vise pas, ce faisant, le livre de Bourouiba en particulier. Je parle, en général, de l’ensemble des témoignages qui ont été livrés à l’égard de Aïssat Idir. Ici, on laisse entendre qu’il s’est lancé dans ses activités dans sa région natale - ce qui est absolument faux -, là on confond des dates et j’en passe. C’est la raison pour laquelle je me suis décidé à faire ce témoignage, une sorte de mise au point motivée par des contre-vérités.
Q.O.: Avant ce livre, avez-vous déjà eu l’occasion de faire des mises au point comme vous dites ? H. A.: Jamais. C’est la première fois que je le fais sous forme de livre. Je ne me suis jamais mêlé de politique.
Q.O.: Vous est-il arrivé dans le passé d’évoquer l’itinéraire et le rôle de Aïssat Idir avec des acteurs du mouvement national et de la vie politique post-indépendance ? H. A.: Le seul avec qui j’ai longuement discuté, c’est Boukerrou (Ndlr: Amar Ouamrane). Pour lui, Aïssat Idir n’était pas seulement le syndicaliste mais un membre des instances de la Révolution.
Q.O.: En annexe, vous publiez une lettre manuscrite signée par Benkhedda en qualité d’ancien membre du Comité de coordination et d’exécution et d’ancien président du Gouvernement provisoire de la République algérienne. Datée du 28 mai 1984, elle a été établie pour quelle raison ? Quel en était l’usage ? H. A.: Comme son nom l’indique, il s’agit d’une «attestation». C’est mon neveu qui l’a demandée. Il a sollicité M. Benkhedda au titre des responsabilités qui étaient les siennes à l’époque à l’effet d’un témoignage (1) sur l’ensemble des activités ou responsabilités assumées par mon frère au cours de la lutte de libération nationale.
Q.O.: Vous publiez, toujours en annexe, une autre lettre: celle adressée par Abdelaziz Bouteflika à l’occasion de l’inauguration d’une stèle à la mémoire de Aïssat Idir le 26 juillet 1999 dans son village natal de Djemaa-Saharidj à l’occasion du 40e anniversaire de sa mort (2). H. A.: Le Président Bouteflika a prévu de venir personnellement à Djemaa-Saharidj mais les funérailles du Roi Hassan II l’en ont empêché. Il nous a fait parvenir une lettre. La mémoire du militant Aïssat Idir a été dignement honorée. On a fait l’objet d’une attention particulière de la part de Mohamed Saïd Maazouzi (3). Lors de l’anniversaire de l’UGTA en 1992, Mohamed Boudiaf n’a pas tari d’éloges sur le rôle de mon frère.
Q.O.: Vous vous plaignez un peu de la teneur du texte biographique apposé sur la stèle. Un texte, écrivez-vous, qui est loin de «refléter le combat politique mené par cet homme qui a sacrifié sa vie et celle de sa famille à la révolution algérienne». H. A.: On a demandé à l’UGTA le tournage de séquences audiovisuelles en Tunisie pour recueillir des biographiques en prévision de l’inauguration de la stèle. Des éléments qui lèvent le voile sur les relations entre Idir et l’UGTT, notamment avec son fondateur Ferhat Hached et sur son activité journalistique (pour la presse nationaliste) à partir de Tunis. J’ai pleuré à la vue de la matière enregistrée. Ils ont fait des gags sur Aïssat Idir ! Je ne le pardonnerai jamais à Sidi Saïd (Ndlr: SG de l’UGTA).
Q.O.: Qu’est-ce que vous lui reprochez ? H. A.: La matière audiovisuelle recueillie à Tunis a été un grand ratage. Ni dans les entretiens, ni dans les images, rien ne restitue la page tunisienne de Aïssat Idir qui a été un des moments forts de son engagement syndical et politique.
Q.O.: Syndicaliste, membre du PPA/MTLD, responsable de sa Commission ouvrière et des affaires sociales, journaliste de «La Nation algérienne», organe du PPA, fondateur de l’UGTA, membre du CNRA, votre frère a produit et a été destinataire d’une quantité de documents. Etes-vous en possession de quelques-unes de ses archives personnelles ? H. A.: Très peu de choses. Les documents les plus importants ont été détruits pour des raisons de sécurité lors de ses arrestations successives. S. Raouf
Notes : 1) Benkhedda Cite A L’actif De Aïssat Idir Les Activités Suivantes: Membre Du Comité De Rédaction Du Journal Clandestin Du PPA «La Nation Algérienne» A Partir De 1946, Membre Du Comité Central Du PPA/MTLD, Responsable De La Commission Syndicale Du PPA/MTLD, Un Des Fondateurs De L’ugta, Premier Secrétaire De L’organisation, Désigné Membre Du CNRA Par Le Congrès De La Soummam. (2) Aïssat Idir A Succombé Le 26 Juillet 1959 A L’hôpital Maillot (Alger) A La Suite «D’horribles Supplices», Selon L’expression De Benkhedda. (3) Figure De Proue De La Cause Nationale, Il A Eté, Entre Autres Responsabilités, Ministre Du Travail Et Des Affaires Sociales Après L’indépendance. |
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