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L’Algérie, une plaie béante…Par Sonia (Algérienne vivant en France), Algeria-Watch, octobre 2005 Il est 22 heures, et l’avion atterrit sur l’aéroport d’Alger, en ce mois d’août 2005. Trente degrés à l’extérieur et ma joie est immense de retrouver mon pays et les miens. La voiture qui nous conduit à la maison, dans le centre-ville d’Alger, roule à vive allure, comme toutes les voitures qui nous dépassent. Pas un policier, pas un seul barrage aux alentours. J’observe le paysage le long du littoral, j’hume les odeurs de la mer, l’air frais, l’odeur si caractéristique de mon pays, mais en observant le paysage, je suis légèrement dépaysée. Tout a changé depuis ma dernière visite, il y a quatre ans. Des maisons en construction, des immeubles à profusion, de nouveaux hôtels, des parcs d’attraction, des fêtes foraines, les gens qui sortent la nuit, tout est nouveau… Tout me parait beau, mon pays m’a manqué ! J’aime ce pays où je suis née, j’aime cette ville où j’ai vécu. Ici je suis comme un poisson dans l’eau, je suis enfin chez moi… Je vais retrouver ma famille. Mon oncle était entrepreneur, il n’y a pas longtemps. Maintenant que de nouveaux investisseurs étrangers ont investi le marché, il ne travaille plus et a dû mettre la clé sous la porte. La plus jeune de ses filles travaille pour toute la famille, pour un salaire de 20 000 dinars (l’équivalent de 200 euros). Cette famille qui dans les années 1990 appartenait à la classe moyenne, a basculé progressivement dans la pauvreté, comme tout un pan de la société. Misère, drogue, folie…Je suis pressée de redécouvrir Alger et ses ruelles, ses habitants et ses marchés. Je me lève tôt et j’arpente les rues, qui m’ont tellement manqué. Les rues sont pleines, comme d’habitude, de gens qui vaquent à leurs occupations, des femmes, des hommes, très peu d’enfants. Les gens se promènent majoritairement seuls ou en couple, pas de bandes de jeunes comme avant. Les gens ne vous regardent pas, le regard vide, le visage grave. Ils passent devant vous, indifférents à ce qui se passe autour d’eux. Je regarde les femmes, beaucoup portent le hidjab, certaines ont troqué le voile traditionnel contre un chadri (ces dernières sont tout de noir vêtues, portent des rangers aux pieds et des gants noirs, telles des Afghanes ; ici on les appelle les « moutahadjibat », les gardiennes de la pudeur, de la vertu). Quelques-unes portent des jupes courtes, des jeans. Elles n’attirent pas les regards des hommes, ils ne les voient pas, trop occupés par leurs problèmes de survie. Ce que la nuit de mon arrivée a camouflé pendant quelques heures, m’apparaît clairement en plein jour : la misère ambiante. En effet, les rues sont jonchées de détritus, les gens sont amaigris, les mendiants et surtout les mendiantes prennent position devant les banques, les commerces et la Poste. Des femmes jeunes pour la plupart, avec un ou deux enfants en bas âge. L’ambiance est pesante. Je me sens mal à l’aise. Je ne reconnais plus Alger, tout est différent… ’architecture, les gens, les magasins, la mentalité… J’ai une drôle d’impression. J’étouffe ! Je m’arrête à un café, situé place Audin. Un café superbe à l’extérieur, mais qui dénote dans ce lieu de misère. Les serveurs et, fait nouveau, des serveuses, vous attendent. C’est un café à la décoration typiquement américaine. Style pub où la musique joue à fond les décibels, on s’entend à peine parler, des fauteuils confortables, mais un accueil déplorable. Ici ni bonjour ni au revoir, c’est froid, aussi froid que la déco ! On m’apporte la note et je reste choquée par le prix du café : 50 dinars la tasse, pour un fond de café infect ! Je me demande à quelle clientèle est destiné ce genre de pub. En fait, je me rends compte qu’ils ont une toute nouvelle clientèle : les enfants des nouveaux riches. Les charognards, qui se sont enrichis sur le dos des milliers de morts, des décennies noires. Car pendant que certains donnaient leur vie, ou étaient tués arbitrairement, d’autres s’enrichissaient à outrance. Si durant ces années noires, personne n’osait plus montrer sa fortune, maintenant, tout cela a changé. Les riches étalent leurs fortunes, car ici, pour être considéré un minimum, il faut avoir de l’argent, beaucoup d’argent. Vous ne valez que ce que vous avez dans votre portefeuille ! L’argent est tout, votre ami et votre nouveau Dieu… Pour vivre à Alger, il faut avoir beaucoup d’argent, et tous les moyens sont bons pour s’en procurer. De la prostitution au proxénétisme, du vol au racket, de l’abus de biens sociaux au détournement d’argent, tous les coups sont permis. Personne ne fait confiance en personne. Tout le monde vole tout le monde, tout le monde trompe tout le monde. Tout se monnaye. Le moindre service demande à être payé. La « chipa » – traduisez « pot-de-vin » –, il n’y a que ça qui marche. Il faut dire que même lorsque vous êtes dans votre droit, vous n’obtenez pas gain de cause si vous ne connaissez pas quelqu’un pour vous venir en aide. L’État est complètement démissionnaire. Aucune structure, aucun organisme, rien ne fonctionne sans la « chipa ». J’ai l’impression d’être sur une autre planète. Les valeurs ont changé. À Alger, on admire et on envie les prostituées : « Elles sont les seules à survivre dans ce monde de requins ! », me dit-on. La prostitution est devenue chose banale ici, cela ne choque plus. Beaucoup de mes compatriotes se droguent : à l’alcool, à la cocaïne, à l’héroïne, à la colle, aux médicaments. Des amis et quelques membres de la famille prennent des médicaments. Je réalise que quand ils n’ont pas de tranquillisants, de calmants, d’antidépresseurs ou de somnifères, ils deviennent comme fous, en état de manque. Ils me disent que sans ces médicaments, ils n’arrivent pas à dormir. Et quand je leur dis que cela peut les tuer, ils partent d’un éclat de rire, comme si je venais de dire une absurdité, et me répondent : « Mais nous sommes déjà morts ! » Même s’il est difficile d’apprécier l’ampleur du fléau, l’alcool fait des ravages aussi bien chez les hommes que chez les femmes, surtout le jeudi soir, l’équivalent du samedi en France. Ce soir-là, les cabarets de la rue Didouche Mourad ne désemplissent pas, l’alcool coule à flot, et les prostituées s’y pressent par centaines. Ces lieux de débauche charrient toute la misère de l’Algérie… Ici on abuse de tout, on est excessif dans tout. On cherche l’oubli… c’est ça… ou l’on devient fou. Fou, comme ce semblant de vie que mènent mes compatriotes. Fou comme ce père qui jette ses enfants et sa femme à la rue, car malade ou trop vieille, et qui se remarie avec une jeune de dix-sept ans. Sans honte et sans scrupule, on change de femme comme on change un vieux meuble. Fou, comme ce gosse qui erre dans les rues, la nuit tombée, à la recherche de quoi manger. Car ici, il arrive qu’on meure de faim. On meurt de tout : de désespoir, de manque de soin, de colère, d’injustice… Rien n’est juste, rien n’est normal. Les monstres d’hier sont devenus les nababs d’aujourd’hui. Les bourreaux côtoient les victimes et ce sont les victimes qui ont honte. Le monde marche à l’envers. Je suis déboussolée. Je me remets en question. Suis-je aussi naïve que ça de croire encore à la justice de l’homme ou au moins à la justice du ciel ? Je réalise, comme la majorité des Algériens que j’ai rencontrés, que nous avons été bernés par nos gouvernants. Ils ont brouillé les cartes, car certains des bourreaux d’hier, islamistes ralliés au pouvoir (ou dont ils ont été les supplétifs pendant la guerre elle-même), qui ont tué, volé, racketté, violé et détruit des vies, voire toute une génération et même les générations à venir, qui vivent dans le luxe et l’opulence. Avec la « concorde nationale », une partie de ceux qu’hier nos gouvernants qualifiaient de « terroristes » sont indemnisés par l’État, sont réhabilités et s’offrent aujourd’hui une respectabilité et une nouvelle vie, tandis que leurs victimes errent comme des fous dans nos rues, étroites, sales, dans le dénuement et l’insécurité la plus totale. Et cela sans parler de tous ces militaires qui ont massacré des dizaines de milliers de jeunes et qui non seulement bénéficient d’une totale impunité mais sont félicités par le pouvoir… Les victimes de toute cette folie ne sont autres que ce peuple, ce pauvre peuple qui ne vit plus mais qui survit, ce peuple livré à lui-même et qui ne voit toujours pas les dividendes de la vente du pétrole, qui apprend par parabole interposée que jamais les caisses des pays fournisseurs d’or noir n’ont été aussi pleines. Et quand je demande aux gens : « Mais où va l’argent du pétrole ? », on me répond : « Va faire un tour au Club des Pins ! » Club des Pins, club des richesAh ! Le mythique Club des Pins, il porte bien son nom. C’est vraiment un club, le club des riches ! Le contraste est saisissant : ici ne règnent que luxe, splendeur et beauté. Une concentration de belles voitures, de belles maisons, mais aussi de policiers et de militaires. Pour entrer, il faut montrer patte blanche, avoir son « visa », faire partie de la nomenclature ou avoir au moins une connaissance. Moi j’ai cette connaissance qui m’ouvre la porte et me permet d’accéder à ce lieu dont toute l’Algérie parle. Dans mon pays, certains endroits sont interdits au peuple ! C’est un autre monde qui s’offre à vous. Dans ce complexe touristique ce sont bikinis (contrairement aux autres plages, où les femmes se baignent plus souvent en hidjab), portables, décapotables, 4x4, jet ski et frime. Les jeunes filles que je rencontre sur la plage ne sont autres que les enfants de ces nouveaux riches. Cigarette à la bouche, elles déambulent dans le complexe, accrochées à la taille de leur petit ami. Elles n’ont pas quatorze ans, ne parlent qu’en français et vous regardent étonnées quand vous osez dire un mot en arabe. Elles sont méprisantes et méprisables. La relève est assurée ! Elles ne sont pas très nombreuses, car la plupart des enfants de nos nouveaux « maîtres » passent en général leurs vacances de juillet-août en Suisse ou aux États-Unis. Alors durant cette période, quelques civils de mon pays ont l’autorisation de venir à Club des Pins. Il faut bien que les quelques commerçants de ce complexe continuent à vivre…. J’ai honte d’être là. J’ai honte, car ces gens qui ne peuvent accéder à ce lieu ne sont autres que mes grands-parents, mes cousins et mes oncles. Honte d’être une privilégiée, de pouvoir me baigner en toute sécurité, dans une eau propre, car ici on a détourné les égouts vers les plages laissées à la population, qui elle, peut continuer à avaler de l’eau polluée… Mais, me direz-vous, on lui fait avaler pire ! Tant pis pour les mortsEt le pire c’est la loi sur la réconciliation, qu’on s’apprête à lui faire voter, qui fait d’elle la victime mais aussi la complice de toutes ces tueries, de tous ces crimes impunis, pour l’éternité. À Alger, on ne parle pas de politique, non plus par peur, mais pas dégoût. Ici on fait preuve d’une grande lucidité, l’argument de la fibre nationale tant brandi par nos gouvernants ne tient plus. Tout le monde sait tout, les langues se délient, tout le monde a compris qu’un complot s’était fait sur le dos du peuple. Ils disent savoir que l’armée a été la complice et pour certains l’instigatrice de toutes ces tueries, de tout ce chaos. On me parle d’une grotte située non loin de Tipaza, où l’on tuait et jetait les corps à la mer. On me parle de ces jeunes gens, morts à la fleur de l’âge pour protéger les intérêts des uns avec la complicité des autres… À Alger, les tremblements de terres et les inondations de Bab El-Oued ont marqué les esprits et chacun y va de son interprétation de ces phénomènes naturels. Pour certains, tous ces phénomènes sont les prémices de la fin du monde, c’est pourquoi beaucoup de femmes ont décidé de mettre le hidjab, pour être prête à se présenter devant Dieu. Pour d’autres, c’est la faute du gouvernement, qui n’a pas su ou n’a pas voulu anticiper ces catastrophes. D’aucuns disent que durant quinze jours après les inondations de Bab El-Oued, la mer a continué à vomir les corps, qu’elle n’a pu engloutir… Et pour rendre hommage aux milliers de morts, l’État a construit un stade de football, sur le front de mer, en guise de stèle ! Tout est bien dans le meilleur des mondes ! On efface tout et on recommence et tant pis pour ces morts et tant pis pour ceux qui restent et qui souffrent en silence, qui n’ont plus de maisons, qui n’ont plus rien, que leurs yeux pour pleurer. La gangrène de la corruption L’Algérie et une plaie géante sur laquelle on s’acharne encore. La corruption a rongé le peu de structure qui restait. Comme une gangrène, elle touche toutes les infrastructures. Les hôpitaux sont vides de tout, mais pleins de malades. Il y a très peu de médecins, beaucoup se sont exilés. Les urgences ressemblent plus à une cour des miracles qu’à un hôpital. À l’hôpital Mustapha, tout est volé par le corps médical. Les médecins volent les appareils de radiologie et les scanners, les infirmiers volent les médicaments qu’ils revendent au marché noir, les aides soignants volent les draps et tout ce qu’ils peuvent trouver, les cuisiniers volent la viande destinée aux malades, qu’ils revendent aux peu scrupuleux restaurateurs. Et ainsi de suite. Tout est gangrené, tout est asphyxié par la corruption. C’est mon dernier soir à Alger et toute la famille est triste de notre départ. Pendant un temps, nous avons été leurs « gardes fous », nous étions des gens normaux, nous les aimions pour eux et non pour ce qu’ils pouvaient nous apporter. Impression qu’ils n’ont pas eue depuis longtemps. Ils nous offrent tout ce qu’ils peuvent nous offrir. Ils nous proposent de rester dans notre pays. Ils nous disent qu’ici en Algérie tout est difficile, mais que c’est quand même mieux que de vivre en exil, loin de sa famille, loin de la chaleur humaine, loin des siens, de ses racines, dans un pays qui ne veut plus de nous, qui nous traite comme des pestiférés et dans lequel nous perdons notre énergie. |
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www.algeria-watch.org
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