Sémantique de l'émeute

par K.Selim, Le Quotidien d'Oran, 29 avril 2008

A force d'être ressassés, certains mots se chargent d'un sens inattendu et prennent le chemin du dépressif «normal» très usité par les jeunes Algériens. Les émeutes à répétition qui se passent le relais d'une localité à une autre sont devenues un élément désolant mais habituel du quotidien, comme la publication régulière des effroyables statistiques des accidents de la route. Dans les deux cas, l'Algérie officielle, celle qui fait de la politique, ne semble avoir rien à dire. Elle semble dangereusement ailleurs et s'en remet aux forces de sécurité. Si cela peut, à l'extrême limite, se défendre pour les accidents de la circulation, il ne l'est pas pour les émeutes. La police a pour mission de préserver l'ordre public - elle est de plus en plus sollicitée par cette tâche -, elle n'a pas vocation à résoudre les problèmes sociaux et politiques. Or, face à ce qui s'apparente de plus en plus à une guérilla sociale qui choisit l'émeute comme expression par défaut de crédibilité des médiations agréées, les politiques paraissent ne s'en remettre qu'aux seules forces de sécurité.

Il faut être aveugle pour ne pas voir dans ces émeutes qui passent de ville en ville et qui n'épargnent même plus les campagnes qu'un grave problème existe. Ce serait un aveuglement plus grand que de conclure, comme il est d'usage, à l'existence d'une manipulation ou d'un hypothétique complot. Quand ces émeutes s'installent depuis des années et prennent toujours les mêmes contours d'une irruption violente et autodestructrice des jeunes, déclenchée par un incident, parfois mineur, il vaut mieux cesser de chercher le comploteur pour s'interroger, sérieusement, sur la nature de ce qui est devenu un fait de société et s'érige en un fait politique. Si, a contrario du langage codé des jeunes, l'émeute n'est pas une forme «normale» d'expression, cela doit inciter les gouvernants à sortir du prisme sécuritaire ou de l'agacement hautain à l'égard des perturbateurs.

Il y a un problème réel avec la jeunesse, c'est-à-dire l'écrasante majorité de l'Algérie. Il se pose depuis au moins octobre 1988 et il n'est pas soluble par le seul recours à la police, ce serait charger ce corps d'une mission pour laquelle il n'est pas outillé. Il se pose aujourd'hui. C'est une jeunesse impatiente, désorientée, qui ne supporte pas les impasses sociales et de ce qu'elle perçoit comme une hogra sociale. C'est une jeunesse qui n'est pas politisée mais qui pose un problème politique urgent: celui de la représentation sociale des citoyens, de la viabilité des médiations en place. Qui peut nier qu'en l'état actuel des choses, les structures partisanes ou associatives agissent pour leur propre compte et exclusivement en tant que représentants ou en défenseurs de l'autorité ? Comme elles ne prennent pas en charge les revendications sociales, elles sont totalement inutiles dans la gestion des crises.

Il est difficile d'attendre du pouvoir qu'il adopte le regard positif du sociologue Nacer Djabi qui considère que «l'émeute est une violence positive qui manifeste de l'espoir». Mais si, par pur souci sécuritaire, on admet que l'état de déstabilisation de la jeunesse déstabilise le pays, alors la réponse ne peut être que politique. Elle pose gravement la question de l'inadéquation d'un ordre politique face aux exigences de la société.

   
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