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Analyse L'Algérie face à la question islamistepar Florence Beaugé, Le Monde, 25 mai 2007 Pour se faire entendre, les Algériens ont choisi le silence. En refusant dans leur grande majorité de se rendre aux urnes, le 17 mai, pour renouveler leurs députés, ils n'ont pas suivi les appels au boycott lancés par la branche d'Al-Qaida au Maghreb. Ils ont en réalité manifesté leur refus de cautionner davantage le semblant de vitrine démocratique qui leur est imposé depuis des années : institutions vides de sens et de pouvoir, multipartisme de façade, responsables politiques réduits à l'état de pantins... Jamais la population algérienne n'avait manifesté un tel désintérêt pour une consultation électorale depuis l'indépendance du pays : 35,5 % de participation, selon le taux officiel. Dans la réalité, sans doute encore moins (entre 12 % et 20 %). Le pouvoir a-t-il entendu le message qui lui était adressé ? A écouter Yazid Zerhouni, le ministre de l'intérieur, se féliciter, d'une voix monocorde, deux heures durant, vendredi 18 mai à Alger, du succès de ces élections législatives, on peut en douter. Difficile de savoir si le ministre croyait à ce qu'il disait ou s'il ne cherchait qu'à sauver les apparences, face à la presse algérienne et internationale. M. Zerhouni pourra-t-il jamais mesurer, en tout cas, l'ironie de la situation lorsqu'il a célébré "la maturité politique" dont venaient de faire preuve les citoyens algériens à l'occasion de ces élections législatives ? Sur ce point, le ministre ne se trompe pas. La société algérienne n'est pas immature. "Elle est même très bien informée sur les standards minimaux d'une vie politique sérieuse. Ne pas le comprendre ne peut mener qu'à des déconvenues, souligne K. Selim, éditorialiste au Quotidien d'Oran. Le système en place est totalement organisé sur une logique de conservation et surtout de défiance à l'égard d'une société qui s'est rebellée en 1988 et qui a "mal voté" (en faveur des islamistes) en décembre 1991. Et il ne semble pas près de sortir de cette fixation qui le pousse à décider lui-même de la représentation des Algériens." Le pouvoir reste en effet hanté par la victoire du Front islamique de salut (FIS), il y a seize ans. Il n'a de cesse, depuis, de façonner une scène politique à son image, en entretenant artificiellement des apparences de partis - la nouvelle Assemblée populaire nationale (APN), truffée de plus d'une vingtaine de formations différentes, certaines microscopiques, a des allures de mosaïque -, à coups aussi d'interdictions, d'éliminations ou, à l'inverse, de regroupements forcés. Dernier exemple en date de ces manipulations à courte vue : la disparition du parti El Islah du paysage politique. Par des manoeuvres administratives, le pouvoir a éliminé il y a deux mois Abdallah Djaballah, le chef charismatique de ce parti islamique agréé, non membre de l'Alliance présidentielle. Dans la nouvelle APN, El Islah (conduit par un autre leader, sans légitimité) ne dispose plus que de trois sièges, contre quarante-trois précédemment. Or M. Djaballah conserve une réelle popularité au sein d'une bonne partie de l'électorat islamiste en Algérie. A l'inverse de son frère ennemi, le Mouvement de société pour la paix (MSP, ex-Hamas), cet islamiste pur et dur, à l'allure austère, n'a jamais accepté d'entrer au gouvernement et a toujours exprimé des positions critiques à l'égard du pouvoir. El Islah n'a sans doute pas tort d'affirmer qu'il a été écarté parce que faisant de l'ombre au FLN et que son chef Djaballah devenait une figure trop visible de la scène politique algérienne. Mais escamoter M. Djaballah ne le fait pas disparaître. D'autant que les chaînes de télévision paraboliques du Golfe, Al-Jazira notamment, s'empressent de lui offrir leur antenne. Son éviction suscite une grande frustration en Algérie, au sein de l'électorat islamiste. Même problème avec l'ex-FIS, dorénavant interdit, mais dont les chefs historiques, Abassi Madani (exilé au Qatar) et Ali Benhadj (resté à Alger), conservent leur aura. Soigneusement annoncés à l'avance, les déplacements d'Ali Benhadj dans les mosquées d'Alger sont suivis avec une ferveur discrète mais réelle par de nombreux fidèles, souvent des jeunes. APPARITIONS INOPINÉES Seize ans après l'interruption du processus électoral, le pouvoir algérien ne peut que le constater : le traitement autoritaire de l'islamisme est un échec. L'électorat islamiste refuse de se laisser capter par les partis du pouvoir. D'où le gouffre qui sépare les partis de la société, d'où surtout la crise de la représentation politique en Algérie. En janvier 1995, une proposition de solution - le "Contrat de Rome" - était apparue. Parce qu'elle préconisait de vrais mécanismes légaux pour quiconque accéderait au pouvoir et qu'elle insistait sur la question des libertés, elle allait être rejetée par le pouvoir. Mais l'Algérie, si elle veut avancer, pourra-t-elle éviter éternellement d'établir un vrai contrat entre le pouvoir et les forces politiques réelles ? Pour l'heure, le "système" est surtout préoccupé de sa survie. Les jeux d'ombres se multiplient, alors que la santé du président Bouteflika décline. Le peuple algérien est tenu dans l'ignorance de l'état réel de son président, ce qui ajoute au climat d'incertitude et d'anxiété. Officiellement, M. Bouteflika est en pleine forme. Il est même "infatigable", a affirmé, le 18 mai, le chef du gouvernement, Abdelaziz Belkhadem, contre toute évidence. "L'entourage du président parvient presque à donner le change. Mais ce qu'il n'arrive pas à faire, c'est à masquer ses absences prolongées", admet un membre du pouvoir. Soumis à des traitements répétés - qui le redopent un temps -, préoccupé par le mauvais état de santé de sa mère, âgée de 91 ans, plus encore que par le sien, M. Bouteflika ne préside plus vraiment la maison Algérie. D'autres s'en chargent pour lui. Ils le font dans la pagaille, sans la lucidité et la capacité d'anticipation que réclame le pays. L'Algérie est en état d'ébullition sociale. Les jacqueries se poursuivent, du nord au sud et d'est en ouest, parfois une semaine durant. Privés de véritables représentants, les jeunes Algériens ne connaissent que l'émeute comme moyen d'expression. L'étincelle menace depuis longtemps d'enflammer le pays. Il suffirait d'un rien... Florence Beaugé |
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