A quand l’alternance en Algérie ?

Ait Benali Boubekeur, 09 janvier 2009

A quatre mois de l’élection présidentielle, le moins que l’on puisse dire c’est qu’il est plus facile de deviner le nom du futur président que ceux des candidats potentiels à l’élection d’avril 2009. En effet, la révision partielle de la constitution, le 12 novembre 2008, a pour but de permettre au président de briguer un troisième mandat. Et dés lors que la limitation du nombre de mandats présidentiels ne constitue plus une entrave, la réélection du président sortant deviendrait alors une formalité. Ainsi, en invoquant « la souveraineté du peuple à qui l’on ne doit pas refuser le droit de choisir ses dirigeants et les reconduire », le président obtiendrait son troisième mandat en s’appuyant sur la souveraineté du peuple, mais en la contournant en même temps pour avoir choisi la voie parlementaire.

Toutefois, bien que le président ait exercé ses prérogatives constitutionnelles, il n’en reste pas moins que la procédure choisie pour amender la constitution, en l’occurrence la voie parlementaire, n’a pas tenu compte des diverses tendances de la société. En effet, le président s’est appuyé sur une assemblée, élue le 17 mai 2007, où la participation à ce scrutin a été la plus basse depuis l’indépendance du pays.

Ce jour-là, 64,35% des Algériens n’ont pas estimé opportun de se déplacer aux bureaux de vote pour choisir l’une des listes en lice. Du coup, sur les 5,7 millions de voix exprimées, l’assemblée actuelle ne pèse que 17,35% de la population globale. D’où la question de savoir si la voie parlementaire a été choisie pour sanctionner les abstentionnistes de mai 2007 ?


Le faible score enregistré lors des dernières élections législatives montre bien que la société est médiocrement représentée au sein de l’hémicycle Zighout Youcef. La désaffection électorale de la population s’explique par le fait que les partis algériens, en situation de gouverner, ne se soumettent pas au rôle dévolu à cette fonction. Dans une contribution au Quotidien d’Oran du 12-15 octobre 2003, le sociologue Lahouari Addi a expliqué le rôle qui doit être assigné aux partis politiques dans une démocratie réelle: « De tous les travaux sur le phénomène partisan, il ressort que la fonction d’un parti, comme organe de médiation entre l’Etat et la société et de vecteurs des conflits politiques, est d’intégrer les demandes des populations au système politique afin de pacifier le rapport entre celles-ci et l’Etat. Lorsque ces demandes sont satisfaites, les populations ont le sentiment de participer à la vie institutionnelle par l’intermédiaire d’élus représentatifs. » Or, en Algérie, on assiste depuis quelques années à l’élargissement du fossé séparant l’Etat-administration avec la société. De plus, la prééminence de la fonction présidentielle sur toutes les fonctions législative, exécutive et judiciaire, conjuguée au verrouillage du champ politique ont dissuadé le citoyen de participer activement à la vie politique de son pays.


Cependant, l’expérience douloureuse que l’Algérie a vécue dans le début des années 90 témoigne, si besoin est, que les principales forces se disputant, à ce moment-là, le pouvoir n’étaient pas entièrement préoccupées par l’amélioration du sort des Algériens. Bien qu’il y ait incontestablement une phase d’ouverture, les conservateurs d’un certain ordre établi et les fanatiques religieux ont faussé le jeu démocratique. Le retrait des chefs de l’armée de la vie politique pour ne pas « s’impliquer dans le jeu complexe des tendances », selon la déclaration de leur délégation reçue par le président Chadli le 4 mars 1989, a boosté les militants, activant pendant longtemps dans la clandestinité, à s’organiser. Le pouvoir politique se trouvant, pendant cette courte période, entre les mains des réformateurs a engagé un programme de réformes tous azimuts.

Abed Charef, auteur de « Algérie : le grand dérapage » a décrit explicitement cette période. Selon lui : « De mi1 989 à la mi 1991, l’Algérie a connu l’expérience démocratique la plus tumultueuse et la plus franche du monde arabe… L’opposition a eu accès, sans limite, aux médias publics et privés, la presse a connu une libération exceptionnelle, et des élections devaient couronner le tout, pour parachever la transformation d’un système de parti unique en une démocratie pluraliste. » Hélas, ce rêve n’a été que de courte de durée. L’intervention des chefs de l’armée en janvier 1992 a mis fin à cette espérance démocratique, bien qu’ils aient sauvé la république selon l’avis de certains. De leur coté, les islamistes du FIS n’étaient pas non plus porteurs d’un projet qui aurait permis de sauver l’Algérie de la gabegie. Le fait qu’ils aient joué sur le ressentiment des Algériens à l’égard de leurs dirigeants, à l’époque sous le régime de parti unique, ne pouvait pas augurer d’une gestion sereine des relations entre les différents groupes sociaux. Pour Addi, le FIS « plus qu’un parti, c’est un mouvement de mobilisation populaire qui se définit en définissant l’adversaire : l’Etat contrôlé désormais par les ennemis de l’islam et du peuple. » Il ne s’agissait, en somme, que d’une machine guerrière ayant pour finalité d’éliminer leurs adversaires, en premier lieu les responsables qui auraient essayé, à un moment ou un autre, de leur barrer la route.


Depuis cette expérience avortée, le régime a renforcé son contrôle sur la société d’une façon générale et sur l’administration d’une façon particulière. Bien que la suppression de la limitation du nombre de mandats présidentiels ait été critiquée sévèrement, on ne peut pas non plus affirmer que la constitution de 1996 avait consacré la séparation des pouvoirs, comme cela s’est fait dans les démocraties occidentales. Il a été mise en place pour bloquer les ardeurs des extrémistes qui pourraient prendre un jour le pouvoir en Algérie.

Parmi les institutions de blocage, prévues dans cette constitution, il y avait la création d’une deuxième chambre, le sénat. La nomination d’un tiers de ces membres par le président ne renvoie à aucune expérience démocratique vécue dans un autre pays. D’ailleurs, de l’avis de certains spécialistes, la limitation des mandats aurait permis, de façon sous jacente, l’alternance des personnes à défaut de l’alternance des programmes. Ahmed Ouyahia, qui a mené la campagne en faveur de la constitution 1996, a expliqué quelques jours avant la révision constitutionnelle de novembre 2008 que l’alternance en Algérie n’est pas pour demain. Il a même avoué sans fard devant les membres de son parti que « l’opposition ne prendra pas le pouvoir en Algérie, en tout cas pas de sitôt.» Du coup, pour le premier ministre, l’adoption de la constitution de 1996, avec son article phare limitant le nombre de mandats présidentiels, n’aurait été que stratégique. La crise étant dépassé, a-t-il ajouté, l’Algérie a besoin de revenir à la situation ordinaire. La constitution de 2008 est revenue par conséquent sur la seule concession faite à la démocratie. C’est comme si les avancées démocratiques ne se réalisent qu’en période de crise, à l’image de l’avènement du multipartisme.

Quant à l’opposition démocratique, elle se contente de critiquer le régime sans pouvoir mobiliser la population en vue de renverser la donne. L’alliance présidentielle qui mobilise 17% de la population se dit confiante quant à la longévité de son maintien aux affaires. Et pourtant, le bilan de l’équipe dirigeante n’est pas convaincant à tous les niveaux. Bien que le président ait réalisé des projets énormes, le concept de l’Etat rentier demeure inchangé. A la mi-décembre, les derniers chiffres du CNIS (le Centre National de l’Informatique et des statistiques) viennent de le prouver. Bien que l’Algérie ait enregistré un excédent commercial de 41,93 milliards de dollars pendant les onze mois de l’année 2008, les exportations atteignant 76,10 milliards de dollars ont été réalisées grâce aux hydrocarbures. Sur ce chiffre qui représente le PIB (produit intérieur brut) de certains pays voisins, les hydrocarbures ont représenté 97% du total. Sans les hydrocarbures, l’Algérie aurait un déficit de 39,58 milliards de dollars, à moins que les importations soient réduites au strict minimum. Et là il ne s’agirait ni plus ni moins que d’une politique d’austérité.

Finalement, malgré les résultats peu reluisants des deux quinquennats, la majeure partie du peuple va probablement rester en dehors du combat politique. Ce mutisme se traduira par l’incapacité de cette large base à sanctionner un programme qui n’aurait pas tenu ses promesses. Par conséquent, pour la prochaine échéance, le président sera réélu sans difficulté, comme en 2004. D’ailleurs en annonçant le plan quinquennal 2009-2014, le président est sûr d’aller au bout de son programme. Les deux mandats précédents n’étant pas suffisants, il essayera de parachever son programme lors de cette troisième mandature. Quant à l’alternance au pouvoir, l’Algérie devra attendre un bon moment avant qu’il y ait une compétition loyale, programme contre de programme. En tout cas, pour l’élection d’avril 2009, l’espoir de voir une alternance est évanescent au fil des jours. Au fond, comme l’a si bien écrit Abed Charef dans l’une des éditions précédentes du Quotidien d’Oran, « beaucoup aimeraient que le temps bascule et qu’on se retrouve tout de suite en mai 2009 ».
Par Ait Benali Boubekeur

 
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