La menace qui vient du ciel !

par K. Selim, Le Quotidien d'Oran, 27 février 2008

Quelle est la plus grande menace pour les Etats arabes et les intérêts supérieurs de leurs peuples ? Dans l'éventail des réponses possibles, on peut aller des bombes nucléaires d'Israël à l'ignorance et l'analphabétisme, en passant par l'état effroyable dans lequel se trouvent les Palestiniens et la dominance de systèmes politiques fondés sur l'exclusion.

Les ministres arabes de l'Information ne sont pas d'accord: le problème numéro 1 qui menace les intérêts suprêmes de la «oumma» arabe est posé par les chaînes satellites. Signe d'un consensus rare, les Etats de la Ligue arabe, qui en général ne décident de rien, ont adopté un code de déontologie, rédigé comme il se doit dans un style léonin, qui va permettre de mettre de l'ordre sur NileSat et sur Arabsat. Le texte, conçu par l'Egypte et l'Arabie Saoudite, a fait l'unanimité des ministres de la oumma, eux aussi convaincus que la plus grave menace nous vient du ciel. Seul le Qatar, petit Etat rendu célèbre par une chaîne nommée Al-Jazira, s'est opposé à cette charte dite de «Régulation des radios satellites et de la diffusion télévisuelle dans la région arabe» qui veut bannir «l'offense» contre les régimes et les sociétés arabes.

Il y a, bien sûr, à boire, à manger et parfois à vomir sur les chaînes satellitaires arabes (près de 150) et les Murdoch arabes ne sont pas des anges. Mais cette inhabituelle volonté d'agir des Etats de la Ligue arabe n'est pas révélatrice des «dépassements» des chaînes satellitaires mais d'une vision surannée des gouvernements à l'égard des médias.

Dans le cas de l'Egypte, l'existence de chaînes satellitaires «osées» a repoussé les lignes rouges de l'interdit d'expression. Alors qu'une bonne partie des chaînes satellites sont sur NileSat, l'Egypte fait montre d'une frilosité soudaine qu'il est difficile de séparer des préparatifs d'une succession dynastique qui se profile. Le contrôle des médias sur terre perdrait de son sens si le ciel reste dégagé. Voilà qui explique qu'on essaie de l'obstruer à coups de mauvais arguments.

Le succès d'une chaîne satellite - cela est démontré - est directement lié à la mauvaise qualité des médias nationaux et de leur degré de fermeture. La meilleure manière de faire face aux chaînes satellitaires n'est pas de leur interdire le ciel mais de libérer le champ médiatique national, de rétablir la notion de service public qui implique un traitement équitable entre les acteurs et un réel professionnalisme. Apparemment, on pense toujours qu'un code permettant de renvoyer des chaînes récalcitrantes des satellites disponibles est la solution. Elle est absurde. Les Murdoch arabes ont les moyens d'aller sur d'autres satellites, non arabes. Et gageons que les téléspectateurs arabes les suivront. Il suffit d'un bon rotor, messieurs les ministres !

On subodore bien que ce code a été fabriqué pour contrer la «funeste» Al-Jazira. Celle-ci a défendu l'idée que tout code éthique ou toute réglementation sur l'exercice du journalisme soit le fait des journalistes et non des politiciens. On devine les responsables d'Al-Jazira très contents des ministres arabes qui lui donnent cette opportunité de marquer encore sa différence. La chaîne qatarie est dans le plus beau rôle. A force de ne pas voir loin, les ministres arabes ont oublié l'essentiel: ils ne peuvent fermer le ciel... Et encore moins le faire tomber sur nos têtes.

   
www.algeria-watch.org