La Sonatrach : 50 ans après

par Hocine Malti, 22 décembre 2013

Je ne sais comment entamer mon propos quelques jours avant de souffler les bougies des cinq décennies écoulées depuis la création de la Sonatrach. Devrais-je dire que le 31 décembre prochain nous célèbrerons, nous fêterons ou tout simplement nous enregistrerons le cinquantième anniversaire de la compagnie nationale des pétroles ?

Car célébrer un tel événement suppose un cérémonial empli de sérieux et de solennité et le fêter se fait dans une atmosphère de joie, de liesse. Y a-t-il une telle ambiance aujourd’hui à la Sonatrach ou même en Algérie ? Évidemment, non. Et comment célébrer cet anniversaire alors que la Sonatrach a été transformée en une immense caverne dans laquelle opèrent Ali Baba et beaucoup plus que 40 voleurs ? Tiens, quel hasard ! Ali Baba a les mêmes initiales qu’un certain Abdelaziz qui a déjà fait ses preuves d’ailleurs.

Précurseur en la matière, il a été condamné par la Cour des comptes, déjà dans le courant des années 1980, pour des détournements de fonds des ambassades dont il avait la tutelle. Viendra cependant le jour où l’on retrouvera sérieux et solennité, le jour où comparaîtront à la barre d’un tribunal, tous ces mafieux dont les noms, les sommes qu’ils ont détournées, les rendez-vous qu’ils ont organisés, la manière dont ils ont agi et autres détails ont été cités par les justices italienne, canadienne, ou américaine, mais curieusement pas par celle du pays qu’ils ont escroqué, le pays de leurs parents, l’Algérie. Vous m’avez compris ; il s’agit bien entendu de ce gang composé notamment de Chakib Khelil, de Farid Bedjaoui et d’autres encore, dont les noms nous sont devenus malheureusement familiers, qui seront alors obligés de dévoiler les dessous de leurs méfaits avec Saipem et SNC Lavalin, mais aussi d’autres affaires que l’on ne soupçonne même pas aujourd’hui ainsi que le nom de leur parrain. Je ne voudrais pas me trouver dans la peau de Saïd Bouteflika ce jour-là.

Les suites de Tiguentourine : la réorganisation du DRS imposée par les puissances occidentales

Comment célébrer cet anniversaire alors que la Sonatrach et par-delà elle, l’armée algérienne et les services de sécurité se trouvent soumis aux pressions et au chantage des compagnies pétrolières anglo-saxonnes ? Vous vous souvenez de Tiguentourine ? Vous vous souvenez qu’un commando d’une quarantaine d’hommes armés avait parcouru sans encombre plus d’un millier de kilomètres à travers le Sahara malgré les check-points de l’armée, malgré les images satellites fournies par les Américains et malgré les drones qui couvrent le territoire ? Vous vous souvenez bien sûr que ce commando avait pénétré jusqu’au cœur des installations industrielles et de la base de vie et y avait pris des otages. Vous savez également que l’opération s’était terminée dans un bain de sang, qu’elle avait coûté la vie à au moins 70 personnes – tuées par les missiles tirés par les hélicoptères du DRS – et avait causé des dégâts considérables au centre de production de gaz.

Ce que l’on savait moins par contre, mais que l’on commence à entrevoir, ce sont les conséquences de cette opération sur la Sonatrach et sur le pays dans son ensemble. Parce qu’évidemment les compagnies directement concernées, BP et Statoil, mais aussi les autres, les américaines notamment, ne sont pas restées les bras croisés durant les mois écoulés depuis l’attaque terroriste. Elles ont enquêté, examiné le déroulement des faits avant et pendant l’opération et ont tiré des enseignements pour l’avenir. Il en est de même des services de renseignements américain et britannique qui ont eux aussi étudié l’affaire et abouti à certaines conclusions. Puis, de concert, services de renseignements et compagnies ont porté à la connaissance des Algériens les résultats de leurs cogitations et exigé des actions de leur part. La conclusion la plus évidente à laquelle sont parvenus Américains et Britanniques est que si une telle opération avait pu avoir lieu et avait causé autant de pertes en vies humaines et autant de dégâts matériels, c’est parce qu’elle a bénéficié de complicités au sein du personnel en place sur le champ — peut-être même au sein des services de sécurité — mais aussi en raison de l’incompétence de certains chefs militaires. Ils ont alors exigé des Algériens que des sanctions exemplaires soient prises à l’encontre de certains hauts responsables militaires et une amélioration de l’interconnexion entre certaines structures de l’ANP.

En somme, un remodelage du DRS et de l’état-major, comme eux le voient. Il fallut attendre la fin du long séjour d’Abdelaziz Bouteflika en France pour lui faire signer les décrets (que lui seul est constitutionnellement en droit de signer) mettant à la retraite un certain nombre de généraux ou généraux-majors, ou mettant fin aux fonctions d’autres cadres supérieurs de l’armée. Le tout suivi des modifications de structures de l’armée exigées.

C’est alors qu’on eut droit à une énorme mise en scène qui montre toute la capacité de manipulation du régime algérien et jusqu’à quel point sont pernicieux ces barons qui nous gouvernent. Souvenez-vous comment la presse algérienne dans son ensemble a rapporté l’événement. Elle nous a dit qu’Abdelaziz Bouteflika, cloué sur un fauteuil roulant, dont certaines facultés vitales ont été sévèrement atteintes par l’AVC qu’il a subi, qui arrive péniblement à soulever une tasse de café ou à prononcer quelques mots, s’est transformé, à peine arrivé à Alger, en une sorte de Superman, qui s’en est pris violemment à ce « pauvre » Tewfik le débarrassant de quasiment toutes ses prérogatives, limogeant à tout va ses collaborateurs et prenant ainsi le contrôle total de l’armée. Lui qui n’était qu’un trois-quarts de président autrefois, nettement moins encore depuis sa maladie, a été transformé par la magie de l’information made in DRS, en monarque absolu !

La réalité est hélas nettement moins glorieuse : ces décisions ont été « suggérées » par Londres et Washington qui ont, toutes deux, dit stop à ces magouilles à l’algérienne, à ces compositions, décompositions et recompositions d’alliances claniques, bâties sur des compromis boiteux. Les deux capitales ont visiblement fait comprendre aux Algériens que leur politique d’infiltration de l’AQMI était foireuse – preuve en est, Mokhtar Belmokhtar n’était pas un simple trafiquant d’armes, de cigarettes ou de drogue comme on le leur avait fait croire – et que le pétrole et le gaz étaient des matières stratégiques avec lesquelles il ne fallait pas jouer.

Américains et Britanniques ont probablement demandé que soit donné un coup de balai encore plus important que celui auquel on a assisté, tout comme il est fort probable que Tewfik lui-même n’a sauvé sa tête que grâce à une alliance des généraux janviéristes qui se sont retrouvés tous unis derrière lui, quitte à « sacrifier » les Athmane Tartag, Abdelmalek Guenaïzia, Rachid Lallali, Ahmed Bousteila, Fewzi et M’Henna Djebbar. Car il fallait « sauver le soldat Tewfik », le dernier rempart de protection du clan. Faut-il se réjouir pour autant d’une telle situation et se dire : « Ouf ! On s’en est enfin débarrassé » ? Bien sûr que non.

Le grand bradage de l’économie nationale

D’abord parce que ce remue-ménage n’a pris place que parce que la CIA, le MI 5, le FBI et Scotland Yard, l’ont voulu et agissant séparément ou ensemble ont dicté aux hauts responsables de l’armée algérienne la conduite à suivre. Ensuite parce que certains parmi ces généraux, mais aussi d’autres à l’état-major, dans les régions militaires ou à l’intérieur du DRS, qu’ils soient encore en fonction ou déjà à la retraite, méritent des sanctions autrement plus importantes qu’une simple mise à la retraite ; et pas uniquement pour les événements de Tiguentourine, mais pour leur conduite durant la guerre civile qu’a connue le pays et pour les massacres, assassinats et autres exactions qu’ils ont ordonnés ou couverts. Et c’est là que l’on constate une autre forfaiture de la part du fameux « cabinet noir ». Le clan des généraux vient de permettre à des services de sécurité étrangers de dicter leur conduite à des organes de souveraineté nationaux, à des puissances étrangères de s’ingérer dans les affaires intérieures de l’Algérie. Or, ces puissances, ne l’oublions pas, n’agissent qu’en fonction de leurs seuls intérêts. Pour preuve, où étaient les CIA, FBI, MI 5 ou Scotland Yard lors des grands massacres des années 1996 et 1997 ? Pourquoi n’ont-ils pas fait en sorte alors que comparaissent devant la justice internationale les généraux qui ont permis les massacres de Raïs, de Bentalha et de bien d’autres lieux encore ? Mais cela ne les concernait pas : ce n’étaient après tout « que quelques milliers d’Algériens qui étaient tués ! » Tandis qu’aujourd’hui, quand leurs intérêts et leurs ressortissants sont touchés – ce qu’il faut absolument déplorer – ces puissances exigent un droit de regard sur nos affaires intérieures et le droit d’agir sur le terrain en lieu et place des unités de l’ANP.
C’est à partir du moment où elles se sont arrogées de tels droits que l’Irak, la Libye ou la Syrie sont devenus ce qu’ils sont : des champs de ruines, même si Saddam Hussein a été exécuté, que Mouammar Kadhafi a été assassiné et que Bachar El Assad partira peut-être un jour. C’est bien vers une situation identique à celle-là que nous mènent nos responsables politiques et militaires. Par leur incompétence, par leurs calculs d’apothicaires qui ne tiennent compte que de leurs seuls intérêts personnels, par leurs compromis entre clans, par leurs compromissions avec l’étranger dans le seul but de renforcer leur propre pouvoir et garnir leurs comptes en banque, ils sont en train de permettre que non seulement les richesses pétrolières algériennes soient placées sous le contrôle des compagnies étrangères et la Sonatrach sous leur tutelle, mais que l’État algérien lui-même soit dépouillé de ce qui lui reste de souveraineté. Qu’entend-on dire, en effet, ces jours-ci ?

1°/ BP et Statoil déclarent qu’elles ne reviendront pas à Tiguentourine tant que n’auront pas été mises en place les conditions de sécurité telles qu’elles les ont fixées. Statoil dit : « Nous ne pouvons pas nous prononcer actuellement sur la date du retour à In Amenas, car les dispositifs sécuritaires dans la région ne sont pas encore suffisants » et que « les recommandations de notre rapport formeront la base du renforcement de l’organisation de la sécurité. » C’est clair, c’est net.

2°/ BP envisage de confier la protection des installations de Tiguentourine et d’In Salah à des compagnies privées de sécurité. Dans sa livraison du 29 octobre dernier, Le Soir d’Algérie nous informait que « Stirling, l’agence britannique de sécurité de BP, vient de conclure un partenariat stratégique avec Olive, une autre société britannique basée aux Emirats, réputée pour le recours à des armées de mercenaires pour assurer la sécurité des sites et des personnes qui lui sont confiées. » Si BP réussit à imposer cette option – et tout porte à croire qu’elle réussira, sinon elle n’aurait pas conclu ce partenariat – les autres compagnies pétrolières présentes en Algérie en feront autant. Que lui répond-on du côté de la Sonatrach, après avoir poussé des cris d’orfraie comme quoi la sécurité relevait de la souveraineté de l’État ? Qu’elle pouvait faire appel à des consultants ; donc à des spécialistes de la sécurité, étrangers bien entendu, qui dicteront aux forces de sécurité algériennes la manière de faire. Elle est où la souveraineté de l’État dans ce schéma ?

3°/ BP et Statoil jouent certes les premiers rôles, mais ne sont pas les seules à exiger des changements. Ce sont maintenant toutes les compagnies pétrolières qui demandent une nouvelle révision de la loi sur les hydrocarbures, car disent-elles, les coûts liés à la sécurité auraient augmenté de 15 %. En d’autres termes, ce qu’elles veulent c’est une baisse des impôts qu’elles paient en Algérie.

Au total, les compagnies étrangères veulent fixer elles-mêmes les normes de sécurité à mettre en place sur les installations pétrolières algériennes, privatiser la lutte contre le terrorisme en faisant appel à des mercenaires pour protéger ces mêmes installations et imposer leurs propres conditions financières pour leurs opérations en Algérie.
C’est pour garantir l’indépendance du pays chèrement acquise après plus de sept ans de guerre que nous avions créé la Sonatrach, une année et demie à peine après le 5 juillet 1962 ; c’est pour assurer la souveraineté de l’État algérien sur les richesses pétrolières du pays que nous avions lancé dès 1963 la construction du premier oléoduc 100 % algérien, alors même que les caisses du Trésor public étaient vides et que les spécialistes algériens en la matière se comptaient sur les doigts de la main ; c’est parce que nous avions su acquérir le soutien et le respect d’un grand nombre de nations que nous avions, en juin 1967, osé mettre sous contrôle de l’État algérien les compagnies pétrolières américaines ; c’est pour clamer à la face du monde entier que l’Algérie voulait arracher son indépendance économique également que nous avions nationalisé l’industrie des hydrocarbures un certain 24 février 1971. Mais cela, c’était avant.

C’était avant qu’Abdelaziz Bouteflika, Tewfik Mediène, Khaled Nezzar, Larbi Belkheir et compagnie ne s’emparent du pouvoir. C’était notamment à une date où le président de la République actuel n’était qu’un pin’s sur le burnous d’un autre. N’est-ce pas, Mr. Nezzar ?

Que nous reste-t-il à célébrer cinquante ans après ? La mise de l’État algérien sous contrôle des compagnies américaines ? La mise sous contrôle de la CIA des forces armées algériennes, grâce aux mallettes de commandement achetées par BRC aux États-Unis ? Le retour au système de concessions dans lequel les compagnies pétrolières fixaient elles-mêmes les conditions dans lesquelles elles exploiteraient les ressources en hydrocarbures des pays du tiers monde ? Un système contre lequel tous les pays de l’OPEP se sont battus ? À moins que nous ne célébrions les milliards de dollars, détournés par une faune de prédateurs, algériens et étrangers, grâce aux « efforts » des Chakib Khelil, Farid Bedjaoui et grâce à la bienveillante protection et/ou à la complicité, d’Abdelaziz Bouteflika, de Saïd Bouteflika, de Tewfik Médiène et du plus grand parrain de tous les temps, Larbi Belkheir ? Nous ne pouvons hélas que constater que cinquante ans plus tard, le bel outil que nous avions créé le 31 décembre 1963 est passé entre les mains d’un gang qui le presse à la manière d’un citron pour en extirper le maximum de jus. Quelle différence y a-t-il, dites-moi, entre cette mafia et la Cosa Nostra napolitaine ou le cartel de Medellin ? À l’inverse de la nôtre, ces deux autres pieuvres donnent à manger au petit peuple.

 
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