Le malentendu méditerranéen

par Ali Bensaad* et Jean Robert Henry**, Le Quotidien d'Oran, 7 juin 2007

Après avoir été un sujet discrètement présent dans la campagne présidentielle, la question méditerranéenne a été mise en avant par le nouveau président dès le soir de sa victoire. Résumant les thèmes d'un discours prononcé à Toulon le 7 février, il a donné sa vision d'une Union méditerranéenne à construire «sur le modèle de l'Union européenne». Cet ensemble - où la Turquie, qu'il ne souhaite pas voir entrer dans l'Europe, aurait une place centrale - aurait quatre priorités: la première est la gestion des flux migratoires.

Dans ses finalités, ses modalités et ses ambiguïtés, le projet d'Union méditerranéenne n'est pas très éloigné de celui de «communauté méditerranéenne» que Jean-Louis Guigou entend depuis deux ans promouvoir à gauche: il s'agit d'installer sur les marches méridionales de l'Europe un sous-régionalisme bienveillant et pacifique, relayant le projet européen sans avoir l'étendue de ses compétences et sans entrer en concurrence avec lui; il est bien sûr exclu que les pays européens du Sud qui se retrouveraient à l'intersection de ces deux espaces puissent déléguer à la nouvelle Union des compétences déjà déléguées à l'Union européenne en matière économique ou sécuritaire.

Malgré leurs limites, ces projets ont pour intérêt de souligner l'importance de l'enjeu méditerranéen. A l'échelle continentale, le rapport à l'espace méditerranéen est devenu un des facteurs organisateurs du projet européen et un révélateur de ses crises: le débat sur l'entrée de la Turquie, l'affaire des caricatures ou la polémique sur le discours du pape à Ratisbonne montrent notamment combien le risque est grand aujourd'hui de construire ou de laisser se construire une altérité musulmane de l'Europe, à l'extérieur comme à l'intérieur. Ceci est vrai pour la France tout particulièrement, dont le rapport à la Méditerranée passe d'abord par le Maghreb.

Le rapport au Maghreb n'est pas seulement un enjeu majeur de politique étrangère, c'est aussi un enjeu qui touche profondément à l'histoire et à la composition de la société française. La relation franco-algérienne a été aussi constitutive de la France moderne que la relation franco-allemande. Des millions de Français sont marqués par cette histoire qui se traduit notamment par l'existence d'une société franco-maghrébine où les doubles nationaux abondent. Or, l'espace franco-maghrébin, dont la densité d'échanges économiques, culturels et surtout humains est plus forte qu'entre beaucoup de sociétés européennes (ainsi pour les mariages entre Français et étrangers), est aujourd'hui traversé et mis à l'épreuve par l'instauration d'une frontière méditerranéenne de l'Europe, une frontière largement artificielle, sauf pour ceux qui veulent y voir une dimension religieuse.

Les formules imaginées par l'Europe (partenariat, voisinage) pour contrer les effets déstabilisants de la construction d'une telle frontière sur les sociétés du Sud se sont révélées décevantes, car ces visions euro-centrées de la Méditerranée dissocient espace économique et espace humain et traitent les voisins de l'Europe en satellites économiques et en auxiliaires de politique anti-migratoire. On ne veut pas voir que le défi que pose à l'Europe son rapport à l'outre-Méditerranée n'est pas seulement économique, énergétique ou stratégique. C'est d'abord un défi humain: comment gérer la Méditerranée comme un espace humain commun, sur le modèle de ce qui a été fait en Europe. Les tragédies récurrentes, spectaculaires et irrépressibles des migrations irrégulières nous rappellent, par le désordre utile qu'elles introduisent dans les stratégies européennes et nationales visant à renforcer la forteresse Europe, que la dimension humaine est absolument centrale dans la vision d'un monde et d'une région à construire pacifiquement. Ce retour des hommes, imposé tragiquement «par le bas», sur la scène méditerranéenne démontre l'impasse du processus de Barcelone qui comptait sur le «dialogue culturel» pour construire un espace humain virtuel où les hommes ne se mélangeraient pas, et surtout ne circuleraient pas du sud vers le nord. Face à cette imposture culturaliste, même une instance aussi modérée que le Forum civil euro-méditerranéen a rappelé en novembre dernier à Marrakech que la circulation des personnes est un droit de l'homme essentiel. Pour gérer le rapport de l'Europe à la Méditerranée et oser parler d'un «destin commun» avec les sociétés d'outre-Méditerranée, il faut s'inspirer pleinement des recettes qui ont réussi en Europe. Celle-ci n'est devenue un espace de paix et de vouloir-vivre ensemble qu'en articulant la force d'une utopie ambitieuse avec le réalisme du possible. C'est ce qui manque dans toutes les formules inventées pour gérer le rapport euro-méditerranéen: elles ne proposent en fait de destin commun qu'une sorte d'apartheid tempéré. Pour relever le défi d'un espace humain méditerranéen, il est nécessaire que l'Europe redéfinisse avec ses partenaires de véritables utopies refondatrices capables de donner sens à des politiques du possible. La plus évidente de ces utopies serait l'élargissement de l'espace européen vers le Sud, par une conversion progressive de l'Union européenne en Union euro-méditerranéenne. Cette perspective fait sans doute peur. Le seul présidentiable à l'avoir endossée, D. Strauss-Kahn, préfère aujourd'hui parler de reconstitution de l'Empire romain. Ce serait pourtant la meilleure façon de conserver au projet européen la force et l'attrait de son caractère universaliste et de lui faire rencontrer un besoin de gouvernance de la «planète des hommes», qui s'impose de plus en plus à l'échelle mondiale. Propre à re-méditerraniser l'Europe sans céder aux tentations impériales, cette perspective répondrait sur le plan régional aux attentes exprimées depuis longtemps par un pays comme le Maroc et pourrait donner au conflit israélo-palestinien un horizon pacificateur.

Elle donnerait sens à des mesures du possible qui, en retour, lui donneraient corps. Le développement de coopérations renforcées avec le Maghreb, pourvu qu'elles soient conçues comme des étapes et pas des fins en soi, serait un jalon d'une progressivité de ce projet. La fermeture des frontières ayant eu au total plus d'effets pervers que positifs, un retour à une large mobilité des personnes dans l'espace méditerranéen, comme avant 1986, est une nécessité au désamorçage des tensions en Méditerranée avant d'être une autre étape de ce projet. En particulier, l'élargissement du système ERASMUS consoliderait ce processus d'ouverture avec un faible coût politique et financier. Et puis, en dehors des injonctions politiques mais avec leur encouragement, un manuel d'histoire franco-algérien ne serait-il pas l'opération simple qui, au-delà du symbole, révèlerait tous les atouts de la proximité et les ressorts possibles de dialogue plutôt que d'être «le sujet poudrière» que voudraient en faire les chefs de guerre de mémoire des deux rives ?

*Maître de conférences, Université de Provence
Enseignant chercheur, CNRS-IREMAM

**Directeur de recherches, CNRS-IREMAM
IREMAM: Institut de recherche et d'étude sur le Monde arabe et musulman à Aix-en-Provence

 
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