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Démocratie: le Maghreb des peuples en émergenceKamal Guerroua, le 22 avril 2011 Dans les grandes nations, les crises politique, économique ou sociale sont par essence les moments propices pour les régimes politiques afin qu'ils se remettent en cause en se mettant au diapason des attentes populaires, analysant de la sorte leurs stratégies de développement, leurs politiques générales, leurs lois, leurs règlements et leurs plans économiques à moyen et à long terme. Or il semble que cette méthode est battue complètement en brèche par les officiels algériens, prise avec timidité et retenue par les autorités marocaines, et refusée catégoriquement par le despote libyen. Preuve en est que le premier ministre algérien venait d'affirmer que l'Algérie ne connaît pas de crise politique et qu'elle souffre seulement de tensions sociales au moment où tout l'ensemble arabo-islamique est au gouffre du volcan des insurrections populaires. Le despote libyen adopte un autre profile, agressant sans vergogne aucune son peuple, et le royaume chérifien se contente de réformes politiques et sociales qui ne pourraient pas dans le moment actuel aboutir à une véritable mue démocratique au Maroc. C'est dire combien les discours démagogique et mystificateur l'emportent sur l'analyse critique et objective de la réalité socio-politique du Maghreb d'aujourd'hui. En plus, alors que les peuples maghrébins sont entièrement unis par une solidarité fraternelle agissante, leurs États sont par contre malheureusement mus par un féodalisme autoritaire avilissant. Mais entre le Maghreb des États qu'a préfiguré le président Bourguiba sans y croire vraiment et Maghreb des peuples dont rêvait presque faussement feu président Boumèdiène, le destin de cette partie sensible du monde reste incertain en l'absence d'une volonté politique réelle d'en haut pour l'union des peuples. 1- L'Algérie et l'utopie démocratique Au lendemain des événements tragiques d'Octobre 88 et au sortir d'une ère totalitaire où la légitimité révolutionnaire a été le socle de l'existence étatique, l'Algérie a fait son entrée triomphale dans le club d'initiation démocratique avec une soixantaine de partis nés du jour au lendemain, une presse indépendante et balbutiante, constituée à la périphérie d'un médias lourds qui est resté l'apanage des apparatchiks de l'ex-parti unique reconvertis en démocrates de circonstance, et une économie rentière qui sert d'ultime arbitre dans la consolidation de l'État distributif au détriment de 2- Le Maroc réformiste et la Libye révolutionnaireC'est devenu une certitude, les pays arabes hésitants à enfourcher le cheval de Troie de la révolte devraient se réformer de l'intérieur en remettant en cause le fonctionnement de leur appareils d'État ainsi que leur gestion politique et sociale. C'est le cas notamment du Royaume chérifien du Maroc. La révolution du Jasmin et celle subséquente du Nil en passant par les troubles politiques ayant eu pour théâtre le Royaume jordanien ont remis au goût du jour le désir du changement et suscité un brin d'espoir dans la rue marocaine pour la réforme radicale de la monarchie royale et sa transformation en une monarchie constitutionnelle ou parlementaire où le vrai principe de représentativité citoyenne pèserait d'un poids lourd sur la prise de décision. Ainsi contrairement à l'Algérie où le premier ministre aurait enfoncé le clou dans les blessures en réfutant l'idée de la constituante et en se rangeant du côté d'un régime présidentiel qui ferait table rase de la volonté populaire par la consécration de l'absolutisme et le régime personnel, le Roi Mohamed VI a pris acte et fait des remous sociaux au Maroc en annonçant des réformes dans la justice, la reddition des comptes, et la mise sur place d'un conseil national des droits de l'homme. Le politologue «Mohamed Tozzy» dans un entretien accordée au mensuel français La Revue le 4 avril dernier les réformes du Roi ne sont pas un simple toilettage constitutionnel mais bien au contraire une refondation du pacte politique qui relie les gouvernants et les gouvernés. Dans la foulée, il a mis en exergue la capacité d'anticipation et d'analyse de la nomenclature marocaine des pulsions de sa rue. En fait, bien qu'ils soient d'accord sur le principe de la monarchie, les marocains revendiquent plus de justice sociale et un cadre de vie plus décent. A voir de plus près, cette tendance au pacifisme affichée par la dynastie marocaine rencontre son versant contradictoire en Libye(5), Kadhafi a mobilisé tout un arsenal de guerre contre son peuple en déclarant vouloir le «dératiser». A l'évidence, le travail de sape des comités révolutionnaires n'a malheureusement pas été atrophié par les sanctions internationales imposées contre la Libye entre (1992-2003) concomitantes des pertes successives de batailles contre le Tchad, Ouganda, et leur échec humiliant de parer au bombardement américain en 1986 et de défendre le territoire national. En effet, la dynastie de «Kadhafi» voile ses forfaitures au moyen de l'arme de la rente en subventionnant des écoles et en garantissant des soins gratuits aux populations pour gagner leur confiance. Chose curieuse, alors qu'il est dans impossibilité de défendre son pays contre l'agression étrangère, l'habile psychopathe a voulu exterminer son peuple par un bombardement aérien intensif des civils, une première dans les annales politiques internationales. En comparant les deux modèles despotiques, libyen et marocain, il en ressort à première vue une dichotomie radicale, la monarchie marocaine installée juste au lendemain de l'indépendance en 1956 s'est porté garante des équilibres partisans de la nation, le parti de l'Istiqlal et d'autres partis islamistes y ont une marge de manoeuvre suffisante. En plus, les intérêts géostratégique du Maroc aux yeux des pays occidentaux en tant que zone franche et transnationale ou pour résumer clairement les choses un nouveau paradis fiscal pour la capital financier européen en raison de la présence massive des entreprises et multinationales américaine et française mettent la monarchie à l'abri des pressions de la rue aussi fortes et violentes soient-elles, la manifestation d'Agadir réprimée le 26 février dernier en témoigne amplement. Plus symbolique encore est cette reconnaissance de l'Amazighité dans le discours du Roi du 9 mars, jugé par nombre d'analyste d'historique, comme dimension de l'identité nationale marocaine, et sa promesse de d'octroyer plus de prérogatives au premier ministre qui serait désormais désigné parmi la majorité parlementaire élue au suffrage universel et non plus comme il était de coutume auparavant, c'est-à dire nommé par le Roi lui-même. Cela va conférer au Maroc un statut enviable de monarchie constitutionnelle proche de celle de l'Espagne et de l'Angleterre. Si certains partis comme celui de la justice et de développement (parti islamiste d'opposition) estiment que les réformes annoncées sont insuffisantes, le parti de l'Istiqlal s'en félicite tandis que les organisations des droits de l'homme suspectent par là un replâtrage institutionnel surtout que le discours du Roi reste évasif sur le dossier brûlant de la lutte contre la corruption sachant qu'en ce domaine le Maroc est très en retard, la création du centre de la lutte contre la corruption en 2001 et en 2005 n'a pas réellement suffi à endiguer un phénomène devenu aussi global qu'envahissant. En outre, l'Islamisme politique commence lui aussi à se structurer et à se tailler la part du lion dans le corps social en investissant sérieusement dans les quartiers pauvres et déshérités, le cas de l'association de la justice et de la bienfaisance ( Adl wal Ihsan) proche de la cellule des frères musulmans égyptiens et chapeautée par son leader charismatique «Abdessalam Yacine» participe de ce mouvement vers la renaissance islamique et la propagande tacite mais efficace contre le régime royal. Quant à la Libye, les communes dénommées «Chaabiyat» par Kadhadfi ne sont que des cantons accessoires dans un État artificiel, la corruption se situe au niveau des chefs de grandes tribus comme «Warfala» et «Kadhafa», à titre d'exemple, le caractère bédouin de la population empêche l'enracinement d'une culture citoyenne réelle dans le pays même si la Libye s'est engagé dans un mouvement d'urbanisation sans précédent à partir de 2003, et dans un processus d'ouverture sur l'Occident suite à la levée de l'embargo économique. Comble d'ironie, le dernier avatar kadhafien a transformé la Libye en «Disneyland du monde arabe»(6) pour emprunter à François Soudan sa plus belle expression. En général l'on pourrait en déduire que la problématique centrale qui domine les sociétés maghrébines tourne autour de l'absence d'une culture d'État au sens classique du terme en faveur d'une culture de pouvoir, de caste et de tribu ainsi que sa dilution dans des pratiques de pouvoir archaïsantes telles que le népotisme, le clientélisme, le tribalisme et le régionalisme. Félix Émile Gautier eut écrit à ce propos ce qui suit « Dans nos histoires nationales européennes, l'idée centrale est toujours la même: par quelles étapes successives s'est constituée l'État, la nation. Au Maghreb, inversement, l'idée centrale est celle-ci: par quels enchaînements de fiascos particuliers s'est affirmé le fiasco total»(7). Cette réalité décrite il y a belle lurette par un vrai connaisseur du Maghreb demeure toujours d'actualité car la faillite des rêves d'unité maghrébine que les élites indépendantistes avaient entretenus ait engendré une démotivation générale des peuples. 3- Le Maghreb à la loupe du monde arabe:Ce qui est indéniablement irréversible est que les insurrections du monde arabe sont spontanées, venues de l'intérieur, et de surcroît dépoussiérées de toute coloration idéologique. Pendant très longtemps, le monde arabe vit replié sur lui-même, en contrepoint de l'Occident jugé source de menace et inattentif aux convulsions du monde car le remarquait Gilles Kepel «il semblait resté à l'écart. Coincé de l'extérieur par le conflit avec Israël et par l'ubiquité de la rente pétrolière, il paraissait pris à l'intérieur entre l'enclume autoritaire et le marteau islamiste écrasant les aspirations démocratiques»(8). En effet, tous les pays arabes se sont mis à réprimer les dérives islamisantes de leurs sociétés. Ainsi le régime du Nasser sous l'impulsion du baasisme envahissant des années 50 et 60 aurait étouffé le mouvement des frères musulmans dès 1954, la Syrie laïque sur un fond foncièrement religieux aurait, quant à elle, maté la révolte des islamistes en 1982, Saddam également en Sunnite acharné n'était pas du tout tendre avec les Chiites qui forment la majorité religieuse dans son pays. Au Maghreb, la situation de l'Orient y a déteint ses répercussions, la Tunisie avait refusé de reconnaître le M.T. I. ( le mouvement de tendance islamique) comme parti de la renaissance ( Ennahda), ce qui avait empêché ce dernier de participer aux élections d'avril 1989, l'Algérie de Chadli beaucoup plus tolérante que celle de son prédécesseur Boumédiène qui eut maté les révoltes étudiantes des islamistes à la faculté centrale en 1976 au moment de l'ébauche d'un simulacre de débat sur la charte nationale, aurait opté pour l'inverse en légalisant le F.I.S en 1989 et en donnant dans le même sillage des agréments pour les associations parasitaires de l'Islamisme politique. Ironie du sort, l'interruption du processus électoral en 1992 avait divisé la scène politique algérienne en deux camps irréconciliables: les éradicateurs zélés, se posant en défenseurs de modernité politique et contre l'Islamisme politique et les réconciliateurs réformistes, pour qui, l'islamisme est gérable politiquement est bien présent sociologiquement. Quant au Royaume chérifien, la gestion de la question de l'Islamisme dépend largement de contingences sociales que de considérations politiques vu que le régime royal lui même se revendique de la descendance prophétique. La Libye en ce chapitre est un cas particulier surtout avec l'implantation du réseau d'El Qaida du Maghreb Islamique. Kadhafi aurait joué conjointement avec le pouvoir algérien expert dans la lutte anti-terroriste le rôle d'interlocuteur privilégié de l'Occident après les attentats du 11 septembre 2001 aux États Unis. En effet le volte-face des pays occidentaux s'est fait manifestement ressentir après cette date fatidique dans le soutien inconditionnel qu'ils ont porté aux dictatures totalitaires fortes du monde arabe en général et du Maghreb en particulier, construites dans l'illégalité constitutionnelle et l'illégitimité populaire. En somme, la carte géopolitique du monde arabe et de l'ensemble maghrébin semble être irrémédiablement remodelée à la faveur d'une reconsidération des équilibres de forces entre les peuples opprimés, les oligarchies répressives, et les puissances occidentales néo-colonialistes et impérialistes, le tout sur fond d'insurrection générale et totale de cette fameuse «rue arabe». Le destin des peuples arabes et maghrébins s'arroge ses droits supplémentaires dans un monde de plus en plus globalisé où cette équation handicapante à trois variables (Islamisme- Occident- Dictature) joue en faveur du rejaillissement de sa souveraineté populaire en dehors d'allégeance religieuse, partisane ou régional. Actuellement, la suspicion de l'Occident vis-à-vis de la tournure invraisemblable qu'emprunterait probablement ce raz de marée révolutionnaire en faveur de l'Islamisme politique le faisait hésiter sur un possible soutien indéfectible aux rebelles en Libye, à noter que l'intervention de l'O. N. U dans ce pays n'est pas vraiment dénué de visée géostratégique d'hégémonie. A cet égard, la position du régime algérien en faveur du kadhafi démontre deux choses. D'une part, il a peur de la contagion des germes de la révolte, ce qui le déstabiliserait surtout que la base citoyenne est sur l'expectative. D'autre part, il craint un remodelage politique de son voisin qui mettraient à ses frontières les puissances occidentales. 4- Le rêve ressuscité de l'unité maghrébine: Depuis la conférence du Bandung en 1955, le monde des colonisés avait voulu se structurer en ensembles régionaux capables de peser politiquement plus à l'échelle mondiale qu'en restant des États séparés et isolés les uns des autres. En effet, le rêve de l'unité maghrébine remonte loin dans le temps avant même cette date, le parti de l'Étoile nord-africaine formé en 1926 de contingents d'immigrés travailleurs et cultivés s'est inscrit dans cette optique, il avait rassemblé dans ses structures des tunisiens, algériens, et des marocains. En ce sens, c'est un Maghreb solidaire qui avait pris d'énormes défis pour le processus de décolonisation. Ainsi, la révolution algérienne de 1954, de par son envergure mondiale s'était-elle basée principalement sur la perspective de l'unité maghrébine. Au lendemain des indépendances nationales chèrement arrachées, les rêves d'unité sont étouffés et les espoirs déçus en raison des problèmes de frontières hérités de la période coloniale et détournés politiquement en faveur d'enjeux stratégiques pour la consolidation des autoritarismes à l'intérieur des États. Aussi serait-il judicieux de rappeler que le conflit frontalier algéro-marocain s'en inspire amplement, et la question du Sahara Occidental constitue le levain du discorde des deux
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