L’« ennemi algérien » de la France : le GSPC ou les services secrets des généraux ?

Omar Benderra, François Gèze, Salima Mellah, publié par Algeria-Watch, 23 juillet 2005

« Le GSPC algérien menacerait la France dans le cadre du “djihad” international » : tel est le titre d’un article particulièrement alarmiste publié dans les colonnes du Monde le 26 juin dernier. Loin de nous l’idée de sous-estimer le danger que représente aujourd’hui le terrorisme se réclamant de l’islamisme radical. Mais, pour l’affronter efficacement, encore faut-il en avoir une vision lucide, qui tienne compte de toutes les informations disponibles pour évaluer correctement les origines de la menace. Or, dans le cas de l’islamisme algérien, dont nous suivons de longue date les développements, la prudence doit être particulièrement de mise, du fait de l’implication directe et avérée des services secrets de l’armée algérienne, le Département de renseignement et de sécurité (DRS), dans la manipulation de la violence islamiste.

Cette nouvelle « affaire » rappelle ainsi fortement les campagnes médiatiques des années 1990 sur la menace des GIA algériens, dont les liens avec l’internationale islamiste étaient présentés comme établis. Pourtant, les services de renseignements français et d’autres cercles bien informés savaient que de nombreux communiqués des GIA provenaient des bureaux du DRS, qui de surcroît quadrillait l’Hexagone de ses agents « islamistes ». Aujourd’hui, Le Monde cite un « haut responsable français de l’antiterrorisme » qui souligne « l’importance des réseaux algériens dans les attentats perpétrés en France en 1995-1996 ». Ce qui est exact si l’on n’oublie pas de préciser que ces « réseaux » étaient principalement ceux du DRS : plusieurs enquêtes sérieuses, peu médiatisées mais jamais démenties, ont en effet établi que ces attentats ont été commandités par le DRS et perpétrés par des islamistes manipulés, pour pousser la France à soutenir le régime algérien.
On n’a pas la même certitude sur l’origine de la nouvelle menace que représenterait aujourd’hui le GSPC, mais plusieurs faits conduisent à questionner la véracité des informations des services français rapportées comme certaines par Le Monde. Ainsi de la lettre que le « chef du GSPC », Abdelmalek Droukdal, aurait envoyée le 14 octobre 2004 à Al-Zarkaoui et qui aurait été « interceptée par les services américains » : l’émir algérien y inviterait le chef d’Al-Qaida en Irak à « inclure les Français parmi les cibles des enlèvements en Irak et à les garder en otage » et « affiche [l’] intention [du GSPC] d’exercer des pressions de tous ordres sur la France », du fait de son « implication dans la libération des 32 touristes européens enlevés dans le Sahara en 2003 » par Amar Saïfi, dit « Abderrezak le Para ». L’objet de ces « pressions » serait d’ailleurs, selon la missive interceptée, « d’obtenir la libération » de ce dernier ainsi que d’autres cadres du GSPC détenus en Algérie.

Or, fait étrange non rapporté par Le Monde, ce fameux Abdelmalek Droukdal aurait été tué, selon un communiqué du ministère de la Défense algérien du 20 juin 2004 repris par l’ensemble de la presse algérienne et une partie des médias français (dont RFI, le 21 juin 2004), dans la même embuscade qui aurait coûté la vie à l’émir d’alors du GSPC, Nabil Sahraoui. Plus étrange encore, comme si de rien n’était, la presse algérienne annonçait en septembre 2004 que le nouveau chef du GSPC serait… Droukdal (Le Quotidien d’Oran, 7 septembre 2004). Et, le 14 octobre 2004, le GSPC rendait public sur son site Internet (www.jihad-algerie.com), un communiqué affirmant que les services de renseignements français ont joué un rôle dans l’arrestation en mars 2004 de Abderrezak le Para par le mouvement rebelle tchadien MDJT, sommé par le GSPC de le libérer. Comment expliquer la coïncidence de date entre ce communiqué et la « missive interceptée par les services américains » ? Pourquoi, dans cette lettre du 14 octobre que cite Le Monde, le GSPC se donnerait-il comme objectif la libération des geôles algériennes du « Para », alors que celui-ci n’a été livré aux autorités algériennes que… le 27 octobre ?

Toutes ces incohérences semblent bien signer les techniques habituelles de désinformation du DRS, qui, depuis le début de la guerre civile algérienne en 1992, a multiplié de la même façon les informations contradictoires sur les GIA (dont les « émirs » successifs ont été « tués » et « ressuscités » à plusieurs reprises), afin d’entretenir un épais nuage de confusion autour de ces GIA et d’occulter la réalité de leur manipulation par le DRS.
La trajectoire même du « Para » nourrit aujourd’hui des soupçons du même ordre quant aux liens possibles entre GSPC et DRS. Présenté comme un ancien parachutiste, membre de la garde du général Nezzar, l’un des responsables du putsch de janvier 1992, il aurait déserté l’armée en 1991 ou 1992, pour rejoindre les maquis islamistes. Selon le site www.recherches-sur-le-terrorisme.com, il se serait rendu en 1994 et aurait été vu alors à plusieurs reprises aux côtés du colonel Athmane Tartag, chef d’un des principaux centres de torture du DRS. Envoyé en stage pendant trois ans à Fort Bragg (États-Unis), le centre d’entraînement des Bérets verts américains, le « Para » aurait ensuite, selon la presse algérienne, « déserté » à nouveau en 1997 (ce qui ressemble beaucoup aux « légendes » construites par le DRS pour infiltrer ses agents prétendument déserteurs au sein des GIA). Ce n’est qu’en 2003 qu’il commence à faire parler de lui à l’extérieur de l’Algérie, quand il enlève avec ses acolytes 32 touristes européens au nom du GSPC.

Alors que plusieurs pays occidentaux ont lancé un mandat d’arrêt contre lui, aucun n’a tenté de le récupérer quand il était entre les mains du MDJT. Les Américains, qui justifient leurs activités militaires dans la région du Sahel par la présence du GSPC, ne sont habituellement pas très pointilleux quant à la légalité des opérations d’exfiltration de présumés terroristes. Dans le cas du « Para », ils ont toutefois décrété qu’il devait être remis aux autorités algériennes. Mais voilà qu’une fois livré aux services algériens et censé être derrière les verrous, il est jugé par contumace huit mois plus tard, le tribunal criminel d’Alger le considérant comme étant « en fuite » ! Celui qu’on appelle le « Ben Laden du désert » a tout simplement disparu… On peine à trouver une autre explication à ce mystère que le souci du DRS de « mettre à l’abri » celui qui aurait été un de ses agents au sein du GSPC.

Évoquant le ralliement présumé du GSPC à Al-Qaida, Le Monde fait état de la mort au cours d’une opération militaire, en septembre 2003, d’un « émissaire yéménite d’Al-Qaida venu en Algérie afin de lier directement contact avec la direction du GSPC ». Mais la presse algérienne, elle, date cet événement de septembre 2002, ce qui a d’ailleurs permis à l’administration américaine d’inscrire alors le GSPC sur la liste des « organisations terroristes ». L’importance de ce Yéménite résulte du fait qu’il aurait, avant sa mort, enregistré une cassette vidéo accordant la caution d’Al-Qaida au GSPC. Or depuis, trois ex-membres du GSPC auraient affirmé que cette cassette serait tout bonnement un faux, confectionné par la cellule audiovisuelle du groupe (Le Quotidien d’Oran, 23 octobre 2004).

Quoi qu’il en soit, il ressort de tout cela que les « preuves » avancées, selon Le Monde, par les services français pour expliquer les origines de la nouvelle « menace » qui pèserait sur la France sont à tout le moins très fragiles. Elle justifierait pourtant la préoccupation majeure de la DST et des RG de « neutraliser » la « dizaine d’individus » « sympathisants du GSPC ou [du] GIA, qui sont récemment sortis de prison ou vont bientôt être libérés, après avoir été condamnés dans les années 1990 par la justice française ». Certes, on ne doit pas négliger le danger que pourraient représenter ces « fantassins du djihad ». Mais il n’y a guère de doute que les services français ont largement les moyens de surveiller au plus près leurs faits et gestes. Ce qui semble beaucoup plus préoccupant, en revanche, c’est que, si on en croit Le Monde, ces mêmes services continueraient à relayer sans aucun recul la propagande distillée par les services de renseignements algériens – alors que, de l’aveu même des dirigeants algériens, le terrorisme ne représenterait aucun danger, car il serait « résiduel ».

Il y a dix ans, cela avait permis d’étouffer toute critique du régime algérien et justifié le soutien de la France, au prix de 10 morts et 250 blessés, victimes des bombes des islamistes manipulés par le DRS. Aujourd’hui, la répétition de ce scénario est plus qu’improbable, tant les liens sont devenus étroits entre Paris et les généraux qui détiennent tout le pouvoir à Alger depuis quinze ans, à la tête d’un régime liberticide soutenu au nom de la « coopération antiterroriste ». Le vrai danger est ailleurs : dans le fait que la menace terroriste serve de prétexte aux autorités françaises pour durcir encore la politique sécuritaire dans les banlieues, rendre toujours plus restrictive la politique d’asile et justifier les pires entorses au droit des gens dans la lutte contre l’immigration clandestine.

 

 
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Antiterrorisme : La méthode française  
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