Listes noires et encre rouge

Par Abed Charef, Le Quotidien d'Oran, 28 juillet 2005

On sanctionne à tout va. Cadres, entreprises, mais surtout les citoyens

Après la liste noire, l’Algérie vient d’inventer l’encre rouge. En visite à Oran, où il a constaté d’importants retards dans la réalisation d’infrastructures destinées à l’université, le ministre de l’Habitat, Mohamed Nadir Hamimid, a piqué une colère et menacé les entreprises coupables de les inscrire à «l’encre rouge». Autrement dit, elles seront bannies des projets que compte lancer le ministère de l’Habitat.

Yahia Guidoum, lui, se contente de bannir les individus. Les visites du ministre des Sports dans différentes wilayas du pays sont désormais ponctuées par un rituel très attendu: relever un responsable local de ses fonctions. Dès l’annonce de sa visite, on commence à se demander qui sera la victime cette fois-ci. Mais le ministre n’en démord pas. «Je continuerai à le faire», a-t-il dit, malgré les inquiétudes suscitées par son penchant à jouer au justicier en prenant des sanctions qui apparaissent souvent comme de simples mouvements d’humeur. D’autres membres du gouvernement ont appris à utiliser cette méthode pour sanctionner des responsables qui sont, à leurs yeux, inefficaces.

Mais rarement les ministres se sont posés de questions sur leur propre inefficacité. Ils ne font pas de bilan, car ils n’ont pas de comptes à rendre, si ce n’est à ceux qui les ont choisis. Ils ne prennent pas la peine de revoir leur propre parcours, de faire le point sur ce qu’ils ont fait, c’est-à-dire sur leurs échecs répétés. Ils ne se posent pas de questions sur la légitimité de leur action, ni sur l’opportunité de leurs décisions. Ils ne soumettent jamais leurs choix à un débat contradictoire. D’où ces choix absurdes qui sont faits dans de nombreux domaines, comme l’habitat. Ils ne se posent pas non plus de questions sur les implications de leurs décisions, encore moins sur la cohérence de leur action et la mobilisation des moyens nécessaires à la réalisation d’un projet.

Le million de logements promis par le président Abdelaziz Bouteflika, devenu le programme officiel du ministère de l’Habitat, en offre un exemple frappant. Peut-être emporté par le climat d’une campagne électorale, ou sincèrement convaincu qu’il faut lancer une sorte de plan Marshall du logement, Abdelaziz Bouteflika a promis un million de logements en cinq ans. Mohamed Nadir Hamimid s’est approprié le projet. Sans se poser de questions. Il parcourt le pays en distribuant l’argent et les quotas, par wilaya. Qui va réaliser ces logements, comment, avec quels moyens, sur quels terrains ? Personne ne le sait. Les entreprises publiques du bâtiment ont pourtant connu une régression terrible durant la dernière décennie. Les entreprises privées n’ont pas encore pris le relai au niveau souhaité. L’expérience des entreprises chinoises, sollicitées à grand renfort publicitaire, a montré les limites de cette option pour les entreprises étrangères. En outre, la production de matériaux de construction, toutes filières confondues, ne pourra jamais satisfaire la moitié du projet annoncé.

L’importation, aussi massive soit-elle, ne pourra jamais compenser le déficit. Tous les indicateurs poussent donc au scepticisme.

L’expérience du pays dans le domaine du bâtiment n’incite pas non plus à l’optimisme. Selon un cadre de l’habitat, le pays a construit trois millions de logements depuis l’indépendance. Par quel miracle pourra-t-il en construire un million en cinq ans ?

Et encore: une année s’est déjà écoulée depuis la promesse du chef de l’Etat, et les projets ne sont pas encore lancés.

Plus récemment, l’ADL a montré qu’une mobilisation générale du secteur, avec une implication personnelle du président de la République dans le dossier, n’a pas fait avancer les choses. L’ADL a réussi à réaliser moins de la moitié de ses projets, qui se limitent à 50.000 logements.

Toutes ces données sont sur le bureau du ministre de l’Habitat. Il doit forcément les connaître dans le détail. Il sait tout aussi forcément que son projet n’est pas réalisable avec les structures et les mécanismes actuels. L’injection massive d’argent ne changera rien. Et pourtant, le ministre persiste et signe. Il continue de vendre son projet. Pourquoi refuse-t-il de regarder la réalité en face ? Pourquoi nier des faits d’une telle évidence ? Est-ce pour éviter d’avoir à dire au chef de l’Etat qu’il fait fausse route sur ce dossier ? Ou est-ce un simple jeu qui consiste à annoncer des projets pour le simple effet d’annonce ?

Le résultat est terrible. Car dans sa démarche, le ministre entraîne tout le monde dans l’abîme. En voici une illustration. Depuis l’annonce de ce projet, les prix de l’immobilier et des matériaux de construction ont flambé, et l’attente au sein de la population a été démultipliée. Ceux qui souffrent de ce problème ont commencé à nourrir un espoir, qui ne pourra jamais être satisfait. On en connaît déjà un résultat: chaque distribution de logements donne lieu à une émeute. Et ceux qui pouvaient acheter sur le marché libre ou construire ne peuvent plus y accéder en raison de la hausse vertigineuse des prix, notamment à Alger.

Plus grave encore, d’autres secteurs subissent les contrecoups de cette politique de l’autruche. A Oran, où Mohamed Nadir Hamimid s’est rendu en visite en compagnie de Rachid Harraoubia, ce sont les étudiants qui risquent d’en faire les frais. La réalisation d’infrastructures universitaires a pris tellement de retard que la rentrée est d’ores et déjà hypothéquée.

Mais Oran peut se consoler. C’est une grande ville, et les problèmes finissent par être médiatisés. Ce qui n’est pas le cas de Khemis-Miliana, dans la wilaya de Aïn-Defla. Là, les deux ministres ont effectué récemment une visite et se sont déclarés satisfaits du rythme des travaux. Pourtant, aussitôt après leur passage, une quinzaine d’entreprises ont abandonné les chantiers, car elles n’ont pas reçu un sous depuis plus d’un semestre, certaines depuis un an. Les travaux sont pratiquement à l’arrêt.

Ce ne sont donc pas uniquement les étudiants qui vont payer la facture, mais également les entreprises engagées ainsi que tout leur environnement. Ayant consommé leurs fonds propres et tous les crédits et emprunts possibles, ces entreprises ne sont plus en mesure de fonctionner. Les étudiants, qui souffrent déjà de la terrible faiblesse de l’enseignement, seront doublement pénalisés. Quant aux entreprises, elles peuvent mourir. Les deux ministres ne sont pas près de revenir pour suivre l’avancement des travaux et s’enquérir de leur état de santé.

Et s’ils reviennent, le ministre de l’Habitat pourra toujours inscrire à l’encore rouge des entreprises qui sont, de toutes façons, au bord de l’agonie. Mais sa décision n’offrira ni logements aux citoyens, ni universités aux étudiants. Elle aura pour seul effet de pousser à la colère une nouvelle frange d’Algériens.

Et de confirmer qui mérite en premier d’être inscrit sur une liste rouge: les responsables qui lancent des projets sans se donner les moyens de les réaliser, ou le système de gestion dans lequel ils fonctionnent et se complaisent ?

   
www.algeria-watch.org