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Les indigènes de la République, l’Etat et le cahier des chargesSalima Ghezali, La Nation, 29 Août 2012 « C’était atroce mais nécessaire… » « … les prévisions faisaient état de 60.000 morts. C'est-à-dire qu’au moment où les auteurs de ce redressement s’apprêtaient à agir ils savaient qu’un grand nombre d’algériens allaient mourir». « … le problème, c’est à mon avis, (que) le prétexte de défense des droits de l’homme est déjà en soi une immixtion dans la politique intérieure de l’Algérie. » « En fin de compte que peut dire un peuple occupé à un peuple occupant ? Sortez de moi ! » La crise algérienne donne des signes potentiels de dérapages incontrôlables. Est-ce l’effet cumulé de l’usure, des émeutes, de la non-gouvernance et du silence officiel ? Pourtant, rien de ce que nous avons vécu cet été n’est inédit. Au chapitre des saisons en enfer, il y en eût de plus atroces. L’été 1997 (1) fût autrement plus scandaleux que l’été 2012, avec les massacres de population, le silence du Président Zeroual, la légèreté de la gestion officielle (par un Ouyahia qui s’obstinait à déclarer le terrorisme « résiduel » alors même que la faucheuse emportait des villages entiers) et l’intervention publique de l’ambassadeur américain (2), en matière de politique intérieure algérienne. La réponse du système à tant d’horreurs s’était alors cristallisée autour de la démission de Zeroual et la candidature de Bouteflika à la succession. Une réponse qui portait en creux, le deal avec l’AIS, le Printemps noir de Kabylie, et, avec l’intronisation de nouvelles mœurs présidentielles, l’accélération du processus de délitement de l’organisation administrative et politique du pays. Les fuites (3) sur les intentions stratégiques du pouvoir organisées occasionnellement, n’ont pas obligatoirement valeur documentaire sur les faits, mais leur lecture jette un certain éclairage sur la manière avec laquelle le pouvoir fait du pays un perpétuel champ de manœuvres dépourvu de volonté propre. Depuis toujours, la société est soumise à des réaménagements, qui n’ont que peu à voir avec l’apport de solutions véritables aux problèmes qui se posent à elle. Syndrome Tab JnanouQuinze ans après l’horrible été 97, c’est un autre été pourri qui prend les algériens à la gorge. Avec la réédition de pénuries d’un autre âge, les incendies sur lesquels pèsent parfois de lourdes présomptions, la canicule et son cortège de coupures d’électricité, la « gestion courante » de l’impuissance publique, et le silence officiel. Les rebondissements de l’affaire Nezzar s’accompagnant de la montée au créneau d’un courant déterminé à faire supporter à l’Etat les turpitudes du régime (4), donnent ainsi à voir dans sa nudité un système fondé sur des hommes, prompts à se prendre pour l’Etat quand ils sont aux affaires et déterminés à nier toute responsabilité personnelle au moment de rendre des comptes (5). Un état d’esprit fait d’irresponsabilité chronique dans les hautes sphères qui tient lieu de morale publique et fait de l’incivisme, de la prédation à tous crins, de la violence routière et des gangs de quartier un simple reflet de l’esprit d’époque. La morale publique, au même titre que la famille, l’école et les médias, et peut-être même davantage, est un transmetteur majeur des valeurs dominantes. Tout ce qui précède, sur fond de montée en cadence de la violence criminelle, donne au pays l’allure d’une terre barbare où l’on tue, détruit, viole et vole sans conséquences. Impasse systémique ? Faillite de cinquante ans d’indépendance? Syndrome « Tab Jnanou » pour qualifier les turpitudes d’une génération de dirigeants qui a fait de la ruse, de la brutalité, de l’impunité et de l’irresponsabilité individuelle, la porte ouverte à tous les dérapages dans un pays rendu ingouvernable ? L’esquive bi-polaire : Boumedienne, Camus et bi-nationalitéOn assiste à la réédition régulière, à l’occasion d’une polémique ou d’une autre, d’une scène qui met un courant révisionniste, caricatural, arrogant et surdimensionné, face à un courant « nationaliste-populiste » qui n’a rien à lui envier en termes de « décors Potemkine ». Dans des journaux, privés et francophones, on donne (par exemple) la parole à des détracteurs virulents de l’ancien président Boumedienne et dans des télés, tout aussi privées mais arabophones, on passe des discours du leader charismatique, dont l’effet explosif est assuré sur un public qui vit la décadence actuelle comme une humiliation intime, une blessure douloureuse. En temps voulu, il suffira de désigner des cibles à la colère. Peut-être en un remake du discours de Sétif qui se posait lui-même un pastiche de l’appel de Novembre… Les polémiques autour de l’Histoire, dans un cadre aussi cyniquement chaotique, où les étiquettes sont distribuées à la criée, n’ont d’autre finalité prévisible que d’entretenir des antagonismes, d’autant plus irréductibles qu’il n’existe aucun espace public, pacifié et codifié, dans lequel ce qui n’est, pour l’essentiel, que parti-pris sommaires et marginaux, pourrait évoluer en courants d’opinion autrement plus nuancés. Dans tous les pays il existe des courants révisionnistes minoritaires, mais en Algérie, ce courant a de tout temps été soupçonné d’avoir la mainmise sur la haute administration du pays (6). Un récent article de A. Belhimer attire l’attention sur l’exil des hauts responsables : « «Que deviennent les ministres et les hauts responsables de l’Etat algérien une fois écartés des responsabilités officielles ?», s’interrogeait récemment le journal en ligne TSA. «Quand ils ne sont plus aux commandes, les hauts cadres de l’Etat algérien préfèrent majoritairement s’exiler et vivre à l’étranger, en Europe et dans les pays arabes. Selon les données d’un rapport officiel réalisé en Algérie et dont TSA a eu connaissance, sur près de 700 anciens ministres et Premiers ministres qui se sont succédé aux différents gouvernements depuis l’indépendance, au moins 500 vivent à l’étranger (…) Le même phénomène touche les hauts cadres de l’Etat : anciens gouverneurs de la Banque d’Algérie, anciens P-dg et vice-présidents de Sonatrach, des généraux à la retraite… A l’étranger, ces anciens hauts responsables algériens exercent comme consultants, enseignants, cadres dans des entreprises, etc. Mais on les retrouve également dans des métiers plus surprenants comme le commerce, l’hôtellerie, la restauration et même la boucherie hallal», commente la même source. Cette tendance à l’exil pose un sérieux problème. Comment en effet un ministre dont le projet après son départ du gouvernement est de partir vivre ailleurs peut-il se consacrer sérieusement au développement d’un pays dans lequel ni lui ni ses enfants ne vivront ? Bien plus grave : quelles conséquences attacher au fait que le cadre chargé d’enquêter sur votre patriotisme, votre intégrité ou votre moralité termine ses jours et se fait enterrer à l’étranger sous, éventuellement, une autre nationalité ? L’économie de comptoir a pour pilier des ministres et des hauts fonctionnaires coopérants techniques. » (7) Le même auteur poursuit la réflexion dans un deuxième article en posant la question de la bi-nationalité dans un contexte où la détention du passeport français devient « un indice de réussite sociale ». Or, cette manière de s’assurer un avenir individuel repose sur une remise en cause fondamentale de choix collectifs. «Ce choix convoquerait la « réactivation de l’ancien statut de « Français-Musulmans » et éclairerait « l’ancienne revendication des élites algériennes d’un élargissement, dans l’Algérie coloniale, des droits politiques et civiques aux indigènes musulmans.» De son côté, Ahmed Tessa prend prétexte d’un débat sur Camus pour abonder dans le même sens : « D’abord sur la lutte armée pour l’indépendance. Que Camus ne se soit pas affiché avec enthousiasme pour la lutte armée contre le colonisateur est une réalité. Peut-on exiger à un écrivain humaniste ayant «une vision puérile des réalités historiques de l’Algérie» (Pr Djidjelli) d’afficher un engagement militant à la hauteur d’un Didouche Mourad ou d’un Mohamed Belouizdad ? Camus rejetait la violence d’où qu’elle vienne, c’est peut-être une erreur ; encore que ! Il rêvait d’une Algérie plurielle avec un statut particulier à l’instar des assimilationnistes de souche musulmane mais que l’on ne saurait accuser d’antipatriotisme. Une idée que les Algériens rejetaient à l’époque. Mais cinquante après l’indépendance, cette idée d’Algérie plurielle prend forme puisque de nos jours des centaines de milliers d’Algériens (et la saignée continue de plus belle, jusqu’à quand ?) traversent la Méditerranée pour adopter la bi-nationalité et faire allégeance au drapeau français. La majorité appartiennent à l’élite du pays – universitaires, médecins, ingénieurs et autres cadres de talent. Certains d’entre-eux sont d’authentiques anciens moudjahidine ou fils et filles de chahid. » (8) Janus au PouvoirLes clivages-soigneusement entretenus et pervertis- qui traversent en profondeur la société algérienne méritent depuis longtemps un traitement autre que les habituelles manipulations passionnelles. Or, jusqu’ici, cette situation offre surtout, de manière cyclique, au système de pouvoir l’opportunité de remodeler à sa guise la carte des allégeances. Sans rien changer à ses impasses structurelles. Véritable Janus, le pouvoir montre tantôt l’une et tantôt l’autre de ses deux faces, et ceci, inlassablement au fil des décennies : Progressistes vs réactionnaires, modernistes vs islamistes, éradicateurs vs réconciliateurs, nationalistes vs révisionnistes. Une bi- polarisation permanente qui assure la pérennité du système. Et obère les possibilités de structuration politique de la société autour d’un état de droit. Les « caricatures » laïques Qui peut aujourd’hui dire à quel besoin correspond un débat sur Boumédienne ou sur Camus ? A l’organisation rationnelle de la vie publique ? A l’élaboration d’un contrat social ? A la défense des libertés ? A la sortie de crise ? Au changement de régime ? A la crise de l’électricité ? Au quatrième mandat ? A la construction d’un état de droit ? Il semble bien que la tendance à se laisser dicter l’agenda de ses emballements médiatiques, que l’on avait, jusqu’ici, observée surtout chez les islamistes, s’exprime avec la même candeur dans tous les secteurs d’opinion. Quelqu’un commet un article sur notre histoire et voici les rangs divisés en « pro » et « anti ». Etrange caricature de débat dont il ne reste que l’approfondissement d’une fracture. Est-ce l’horreur de vivre dans un pays dont le régime considère le chiffre de 60.000 morts comme un « dommage collatéral » acceptable qui fait se taire ceux d’ordinaire bien prompts à avoir une opinion ? Ou faut-il en déduire que ceux qui ont fait ces choix terribles-en connaissance de cause- bénéficient de l’approbation implicite d’intellectuels qui n’hésitent pourtant pas à se prononcer par ailleurs sur des sujets aussi sérieux que la démocratie, l’algérianité, la réconciliation (franco-algérienne plus certainement que l’algéro-algérienne) le patriotisme et l’engagement humaniste des uns et des autres ? Le fait est que le clivage ne doit plus rester, au bout de 50 ans de jeu de rôles, entre privilégiés du système « nationalistes » ou « hizb frança » mais entre Etat de droit et Etat de servitude. Notes 1- Quand l'innommable est érigé en tabou ( Nous ne pouvons énumérer tous les massacres qui ont endeuillé la population algérienne durant cette période. Citons seulement quelques-uns de ceux qui se sont succédé de façon infernale entre la mi-août et la mi-septembre 1997 , pour nous en remémorer l'ampleur et l'horreur : 60 personnes à Souhane près de Tablat (Médéa) le 20 août ; 64 personnes à Béni-Ali près de Chréa (Blida) le 26 août ; entre 300 et 500 personnes à Raïs (Sidi-Moussa) dans la banlieue d'Alger le 28 août ; plus de 70 personnes à Sidi-Youcef à Béni-Messous (Alger) le 5 septembre ; plus de 50 personnes à Béni-Slimane, près de Tablat (Médéa) le 20 septembre ; plus de 400 personnes à Bentalha dans la banlieue d'Alger le 22 septembre. 5- Declaration de Khaled Nezzar au quotidien El Fejr « Moi, à titre personnel, je n’ai rien à me reprocher, donc, je suis serein.» |
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www.algeria-watch.org
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