Bourached, c'est si loin !

par Abed Charef, Le Quotidien d'Oran, 27 décembre 2007

Une manifestation qui tourne mal.
Des arrestations. Et puis le silence.
C'est le quotidien de l'autre Algérie.

Bourached ne figure pas sur la carte. Située en retrait de la route nationale reliant Alger à Oran, à la sortie ouest de Aïn Defla, cette petite commune présente peu d'attraits. La nature hostile de la région, aux piémonts de l'Ouarsenis, ne prête guère au rêve. Son marché hebdomadaire a longtemps constitué la principale attraction des lieux. Mais le marché lui-même est passé de mode. On y trouve désormais les mêmes produits fabriqués en Chine et les mêmes gadgets proposés dans toutes les grandes villes du pays.

Depuis quelques semaines, pourtant, une nouvelle attraction est apparue à Bourached. Il s'agit d'une vieille dame dont quatre enfants sont détenus depuis bientôt un mois. Ils ne sont ni terroristes ni même islamistes, encore moins des disciples d'Al-Qaïda. Ils n'ont dévalisé aucune banque. A ceux qui lui rendaient visite le jour l'Aïd, la vieille dame répondait simplement: «Mes fils n'ont pas volé des vaches ni de veaux. Ils ont défendu leur honneur», dit-elle fièrement. Des phrases simples qui indiquent à la fois l'origine rurale de ce monde peu médiatique, et la conception de l'honneur encore en vigueur dans ces contrées.

Les quatre détenus se trouvent en prison, en compagnie de dix-neuf autres personnes, depuis les élections locales du 29 novembre. Ils sont accusés d'avoir participé à des actes de protestation, suivis de destruction de biens publics, qui ont lieu dans cette commune à la suite de la publication des résultats des élections communales, officiellement remportées par le candidat du FLN.

Au total, ce sont donc 23 personnes qui se trouvent en détention, parmi lesquelles Mustapha Mahour, tête de liste RND, un homme qui a dépassé la cinquantaine, lui aussi accusé d'avoir participé ou d'être l'instigateur des actes de destruction. Cet homme, qui va sur les cinquante-cinq ans, diabétique, est détenu avec le responsable de la kasma FLN, également poursuivi pour sa participation présumée à la contestation, alors que son parti a gagné les élections !

Tout ceci est une banale affaire d'émeute de l'Algérie de 2007, serait-on tenté de dire. Des citoyens, criant à la fraude, à tort ou à raison, ou confrontés à des difficultés de la vie quotidienne, ne trouvent pas d'interlocuteur. Frustrés d'une victoire qu'ils estiment acquise à leur candidat, ils s'attaquent à ce qui, pour eux, symbolise l'Etat, le siège de l'APC en l'occurrence. Destruction, répression, colère, affrontements, arrestations, le mode d'emploi est connu. Quelle commune, quelle daïra d'Algérie n'a pas connu de pareils évènements ?

Ahmed Ouyahia, le chef du RND, a été interpellé, dimanche soir, au cours d'une émission de télévision, sur cette affaire, d'autant plus qu'un cadre local de son parti y était mêlé. Ouyahia a affirmé que les témoignages de gendarmes chargés de rétablir l'ordre attestent que le responsable du RND est innocent, et qu'il a tout fait pour calmer la foule et l'empêcher de s'en prendre à la mairie. La Ligue algérienne de défense des Droits de l'Homme a été saisie de l'affaire. Les avocats des détenus envisagent de déposer une demande de mise en liberté provisoire, en attendant le procès. Et puis, le voile est retombé. Bourached n'existe plus.

Al-Djazira ne s'y intéressera pas. La presse occidentale non plus. Il n'y a donc pas d'ennemi extérieur à dénoncer, ni de leçons d'éthique à donner. Il y a de simples Algériens, d'un douar inconnu, au nom peu médiatique, qui vivent leur enfer. Ils sont face au pouvoir local, qui a ses règles non écrites, ses usages, ses méthodes et sa force. Il n'y a pas d'avocat en mesure d'ameuter la presse, ni de parti capable de mobiliser la société civile. De simples gens, laborieux, subissant leurs institutions, essayant d'atténuer les douleurs de la vie quotidienne, des gens simples qui ont eu le tort de penser, un jour, que leur bulletin dans l'urne avait un sens. Ils se sont estimés lésés, et ont pensé défendre leur choix par la seule méthode qu'ils connaissent, la jacquerie. Ceux qui étaient supposés les écouter, les accompagner, leur éviter de commettre l'irréparable sont occupés ailleurs. Ils ont tellement mieux à faire, comme de dénoncer Al-Djazira, un acte tellement plus noble. Ou de discuter de l'amendement de la Constitution, c'est tellement plus gratifiant.

Un mois après les élections, Bourached tente de panser ses blessures. Mais d'ores et déjà, la vie n'y sera plus jamais comme avant. Des vies y ont été brisées. De jeunes gens sans expérience, des hommes adultes qui ont traversé des épreuves sont marqués à jamais par une histoire qui devait consacrer leurs libertés démocratiques, et qui se termine en prison. Et la mère, chez elle, se montre fière de ses fils détenus. Ils n'ont pas volé, répète-t-elle.

C'est ainsi qu'une société se crée des symboles, et c'est également ainsi qu'un pays crée la révolte.

   
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