Kif, pouvoir et trabendo!

Par Djamaledine Benchenouf, Algeria-Watch, 27 mai 2006

Les Maghrébins, et pas seulement le Maroc comme on a tendance à le croire, pratiquent aujourd'hui une spécialité incontournable en Europe, une activité consacrée et profondément ancrée dans les habitudes européennes de consommation. Celle du kif. Sa production dans l'arrière pays marocain, si elle est essentielle, n'est possible que parce que la capacité des trafiquants marocains mais aussi algériens et dans une moindre mesure tunisiens, à la faire passer en Europe et à l'y commercialiser a atteint des niveaux d'organisation et de corruption des cercles dits sécuritaires qui montrent sous leur vrai jour les dirigeants de ces pays. L'avènement d'un grand ensemble maghrébin que les peuples appellent de leurs vœux reste encore un vœu pieux. Un rêve de grands visionnaires. En revanche et d'une certaine manière, le Grand Maghreb du kif est une réalité. C’est même la seule initiative totalement maghrébine qui ait vraiment atteint ses objectifs : Etre le premier producteur mondial de cannabis, déjouer tous les obstacles dressés sur sa route, inonder le marché européen et nord-africain, engranger, répartir et recycler des milliards de dollars de dividendes.

Services de sécurité: La cheville ouvrière!
Il existe, bien sûr, de très nombreuses filières au sein de cette gigantesque pieuvre. L’organisation n’est pas pyramidale mais polycentrique. Sans direction unique. Les réseaux, autonomes, fonctionnent d’amont en aval, comme autant de rouages bien huilés qui s’entraînent les uns les autres en une dynamique bien réglée, la fonction créant l’organe. Il faut imaginer cette immense trame comme un ensemble de bandes, plus ou moins importantes, organisées autour des multiples activités de ce trafic, depuis la production jusqu’à la livraison. Ces “familles” du Maroc, de l'Algérie et dans une moindre mesure en Tunisie et en Libye, doivent toutes réunir trois conditions “sine qua non” : avoir des fonds relativement importants, disposer de fournisseurs établis et de clients solvables et enfin et surtout jouir d’une protection ou, mieux encore, d’un concours actif de membres des services de sécurité, souvent à des niveaux de commandement très haut placés parmi les douaniers, les policiers, les gendarmes, les gardes-frontières et les officiers de l’armée. Ces derniers sont la cheville ouvrière du trafic et y jouent un rôle capital, depuis la sécurisation des sites de production jusqu'à la couverture du transport de la marchandise d’un endroit à un autre. Au Maroc, Ils veillent à l'acheminement d'une partie importante de la marchandise, depuis les lieux de production jusqu’à son embarquement, dans les ports de ce pays, vers les pays européens. Une autre partie du kif destinée à la consommation des marchés maghrébins et à ceux des marchés européens mais qui emprunte de plus en plus les filières algériennes est prise en charge par leurs homologues de ce pays.
Bien qu’il arrive aussi que des membres de services de sécurité, des fusibles subalternes, soient pris la main dans le sac et traduits en justice, dans une débauche médiatique, les véritables responsables ne sont jamais inquiétés, alors qu'ils sont notoirement identifiés.

Une concession royale
Le pays clé de ce vaste trafic, comme le sait tout un chacun, est bien sûr le Maroc. La culture du cannabis, principale activité agricole du pays était d'ailleurs régie de façon officielle, par les autorités coloniales. Une forme de concession légale avait été octroyée par le roi Mohamed V aux Chleuhs du nord du Rif pour leur soutien au trône. Elle est devenue, au fil des ans, une manne incontournable pour le royaume et lui rapporte bon an mal an, plus de 6 milliards de dollars (Dix milliars de dollars selon des sources concordantes, dont le quotidien français Le Monde) .

Cette première source de devises pour le royaume Chérifien, permet de faire vivre directement plus de 200 000 familles. Les autorités marocaines reconnaissent qu’environ 65 000 hectares de terres sur les versants nord et sud du Rif dans la région de Ketama, sont consacrés à la culture du cannabis. Cet aveu n’est pas sans arrière-pensée puisque tout en minimisant l’ampleur du phénomène, il est destiné à être brandi un peu comme une menace. Cela permet d’obtenir de la Communauté européenne des fonds afin d’encourager les populations à une substitution des cultures. Elles affirment, en outre, que “cette activité est en voie de disparition…” (sic !). De quoi laisser perplexe, lorsqu’on sait qu’un hectare de haschisch rapporte, en moyenne, trente à quarante fois plus qu’un hectare de blé. Selon l’Observatoire géopolitique des drogues (OGD), les terres consacrées à cette culture pourraient avoir dépassé les 100 000 ha. D’autres sources espagnoles, jugées sérieuses, avancent le chiffre de 180 000 ha pour l’an 2002. L’OGD estime les quantités de kif produites entre 1 000 et 1 500 tonnes. Mais des sources américaines autorisées (département d’État) affirment que la production du kif dépasserait les 3 000 tonnes. Le Maroc est le premier producteur mondial de kif. Il exporte cette drogue vers plusieurs régions du monde, mais surtout dans le reste du Maghreb et plus encore vers l’Europe, de façon moins importante jusqu’à celle de l’Est et en Scandinavie.

Des opposants farouches à l'islamisme politique
Il y a trois décennies seulement, la production du kif était concentrée dans la province d’Al-Hoceima, le pays natal du kif maghrébin, en plein Rif central. Puis, des suites conjuguées de la sécheresse et de la grande rentabilité du kif, d’autres régions se sont progressivement converties à cette culture. La culture du cannabis dans ce pays, plus que tolérée par le pouvoir marocain, est appelée à prendre encore plus d’ampleur. Elle s’est imposée au royaume comme un facteur stabilisant, en ce sens qu’elle permet de juguler l’exode rural, de lutter contre le chômage et de fixer la population. Elle est devenue aussi, au cours de ces dernières années, et sur un plan purement politique, un vivier considérable d’opposants farouches à l’islamisme politique. L’Europe se montre également moins déterminée à lutter contre cette culture du fait de la dépénalisation progressive des drogues dites douces, mais aussi parce qu’il est maintenant acquis qu’il est quasiment impossible d’inciter les populations à opter pour d’autres cultures. De son vivant, le roi Hassan II pratiquait une politique ambivalente de tolérance et de spectaculaire, mais toute relative, répression, destinée à la consommation européenne. Le discours, très subtil, minimisait l’ampleur du phénomène tout en laissant transparaître l’impossibilité de l’éradiquer sans un soutien franc et massif des pays européens. Aujourd’hui, le ton royal est encore plus tempéré et il semble même qu’une politique de “régulation” de la culture ait été mise en place, notamment par une forme indirecte de taxation qui permet de capter une part importante des ressources et de la réinjecter dans le développement local. Une banalisation très positive en somme.

Cette culture est pratiquée par des dizaines de milliers de petits exploitants. Ils doivent presque tous payer, en plus de certaines taxes, des dîmes à "qui de droit". La pratique des quêtes et autres collectes pour faire des cadeaux à certains responsables est patente dans le Rif. Ensuite viennent des filières bien plus importantes et dotées de capitaux plus ou moins considérables. Ce sont celles de la collecte du cannabis, de son traitement, de son stockage, de sa vente ou de son exportation. De nombreuses grandes familles, installées dans le Rif, comme dans les villes de Tanger, Tétouan, Ceuta, Melilla et d’ailleurs, qui ont pignon sur rue, se partagent le monopole de cette juteuse activité, mais elles doivent accepter de payer des sommes importantes à de nombreuses personnalités et autres grands serviteurs du royaume.

Rubis sur l'ongle
Mais ces filières, pour la plupart d’entre elles, restent très dépendantes de leurs réseaux clients européens, qui prennent en fait la part du lion et qui imposent un système contraignant de vente à crédit, les risques retombant généralement sur les seuls fournisseurs. Ce n’est pas le cas pour le marché algérien où la marchandise est réglée rubis sur l’ongle. Le kif, toujours traité, destiné à ce pays , et payé à l’avance, en devises et en territoire marocain, n’est pas destiné à la seule consommation algérienne locale, mais surtout aux autres pays maghrébins et surtout aux pays européens, via les ports algériens tout particulièrement.

Des trafiquants aux dents longues
Ce nouveau débouché vers l’Algérie s’est imposé de lui-même vers le milieu des années 80 et s'est véritablement développé à la faveur de la violence en Algérie, à partir de 1993. Avec l’augmentation de la production marocaine et la surveillance accrue des frontières espagnoles, l’ouverture des frontières algéro-marocaines était devenue nécessaire pour décongestionner le flux et ouvrir de nouveaux horizons. Avant la fermeture terrestre des frontières entre le Maroc et l'Algérie, des trafiquants algériens aux dents longues, protégés par des officiers supérieurs de l'Armée, allaient s’engouffrer dans le créneau. Ils allaient utiliser tous les moyens, y compris les autobus trans-maghrébins dont les porte-bagages étaient bourrés de kif pour inonder les marchés d’Algérie et de Libye. Ils allaient surtout initier de nouvelles "routes" vers l’Europe. Ces malfrats de bas étage qui ont commencé par un petit trafic allaient devenir immensément riches et des notables recherchés. À Oran, toutes les portes leur seront ouvertes et ils auront leurs entrées dans des milieux politiques et sécuritaires huppés. Ils restent jusqu’à aujourd’hui des maillons très importants des réseaux.

Il n’existe pas de chiffres sérieux sur les quantités qui sont vendues en Algérie ou qui y transitent ; mais des recoupements et des cadrages approximatifs permettent de situer ces quantités entre au moins 200 et 300 tonnes par an, dont moins du quart est consommé localement. L’Algérie est en passe de s'imposer comme plaque tournante incontournable, non seulement pour les autres pays du Maghreb, mais surtout pour l’Europe. Tous les ports algériens, tout particulièrement les ports de pêche, sont mis à contribution ainsi que d’autres méthodes d’exportation telles que le transbordement en haute mer par des bateaux de pêche surtout à l’ouest du pays où cette technique est de plus en plus utilisée, particulièrement entre pêcheurs algériens et espagnols.

Donc, dès qu’elle est introduite en Algérie, cette marchandise va connaître deux destinations, celle de la consommation locale et celle plus organisée et bien plus importante de son exportation vers les pays européens, la Tunisie, la Libye. Le même scénario va se répéter dans ces deux derniers pays. Des “agents de l’ordre” vont à leur tour mettre en œuvre toute leur compétence pour permettre à la marchandise de passer la frontière. Fait notable, en Tunisie, toute la marchandise qui emprunte ces filières est vouée à l’exportation, vers la Libye par voie terrestre ou vers l’Europe, par les ports tunisiens. Les services de sécurité tunisiens qui participent à ce trafic se font un point d’honneur à ne pas desservir le marché local et à veiller à ce que toute la marchandise quitte le territoire national. Curieuse disposition de patriotisme et de salubrité publique ! Le marché tunisien où la moyenne de consommation de kif traité est la moins importante dans le Maghreb est alimenté par des passeurs “indépendants”, petits dealers tunisiens et algériens qui sont traqués implacablement, souvent arrêtés et dont un grand nombre croupit dans les geôles tunisiennes. En Libye, où l’introduction du kif a obéi aux mêmes règles et nécessité la collaboration active de personnes de même profil, la marchandise va être écoulée en grande partie sur le marché local, très demandeur. Une petite partie passera en Égypte où le kif marocain de choix supérieur a éclipsé le haschisch et le kif égyptien et moyen-oriental. Le marché maltais est également approvisionné, par voie maritime à partie de la Libye.

Nous voyons donc que cette "Société Trans-Maghrébine" a découvert en l'Algérie une véritable plaque tournante. Les quantités à destination du marché européen sont en constante augmentation. Les réseaux qui vivent de ce trafic particulièrement rentable se sont étoffés au fil des ans. Les responsables de services de sécurité qui ont souvent servi d'auxiliaires conjoncturels s'y imposent dorénavant comme des opérateurs incontournables. Eux, qui étaient interchangeables et utilisés au coup par coup, en échange de pots de vin, en fonction des commandes et des opérations, en sont devenus tout naturellement les véritables parrains. Mais il est survenu, au cours des dernières années, dans la dynamique de ce vaste trafic, ce que les économistes appellent un effet pervers et qui est, pour le moins, insolite dans une logique purement mafieuse…

C’est l’intrusion dans cette prospère activité des groupes islamistes armés. Ceux-ci, dont plusieurs membres avaient déjà touché à la question en Afghanistan et au Pakistan et qui en connaissaient toute la rentabilité en sont venus tout naturellement à s’engouffrer dans ce créneau, non seulement pour renflouer leur caisse, mais aussi pour se servir des routes du kif dans un tout autre but : acquérir et faire acheminer les armes de guerre par les mêmes filières européennes et maghrébines. Comme c’est le cas dans les frontières algéro-marocaines ou celles du Sahara par les réseaux qui activent sous la protection ou sous les ordres de Belaouar (Mokhtar Ben Mokhtar). Le trafic triangulaire du kif, des armes et de la cigarette de contrebande y est pratiqué à grande échelle. Les contrebandiers touaregs d’Algérie et des autres pays sahariens limitrophes ne sont pas en reste et sont devenus des maillons très importants dans les échanges. La situation a bien évolué dans ces contrées depuis l’abandon des soutiens de prix des produits dits de première nécessité et le trafic intense vers les pays limitrophes qui en découlait au temps béni des Bettou et autres Kounta (1).

Voilà donc étrangement liés, mais dans des buts diamétralement opposés, de richissimes hommes d’affaires maghrébins, des organisations mafieuses européennes, des agents de l’ordre maghrébins censés défendre l’État et des islamistes qui rêvent de le détruire. En Algérie, la dynamique monstrueuse du gain à tout prix a fait de ces responsables des services de sécurité des monstres schizophrènes qui font la prospérité de ce trafic de drogue alors qu’ils sont censés le combattre et de ces islamistes armés, de vulgaires trafiquants en tout genre, eux qui ont décrété le djihad pour instaurer une prétendue "chariaa" et qui vendent pourtant du kif à leurs coreligionnaires pour acheter des armes et finir de les exterminer. Et comme pour confirmer que tout cet imbroglio n’en est pas un, il faut aussi savoir que, comme par hasard, d’anciens agents recruteurs pour l’Afghanistan à l’est de l’Algérie, notamment à Tébessa et El-Oued, sont des trafiquants patentés. Ils évoluent en toute transparence, fiers de leur statut de “parrains locaux” et ne craignent pas de s’afficher avec des responsables de services de sécurité et des commis de l’État. Certains d'entre eux se réclament de relations privilégiées avec une certaine mouvance islamiste qui a pignon sur rue. Dans cette région de l’Algérie, où se pratique avec la Tunisie une gigantesque contrebande et où se côtoient et prospèrent pêle-mêle des membres des services de sécurité des deux pays, des hommes d’affaires, des hommes politiques, des prête-noms et des émirs du GSPC, une très grosse affaire d’évasion de capitaux vers des comptes douteux en Europe et ailleurs a été éventée puis... “oubliée” malgré son extrême gravité (2).

Un général major, chef de réseau
Cette affaire dont une partie des capitaux a alimenté les caisses de la grande contrebande est intimement liée au trafic du kif par une sorte de vases communicants qui permettent d'utiliser les mêmes réseaux financiers et sécuritaires. En Algérie, tous les gros trafics sont connectés entre eux. Ce sont les mêmes réseaux d'"hommes d'affaires" et de responsables sécuritaires qui dirigent ces activités criminelles. L'affaire Zendjabil, un gros trafiquant de kif mais aussi de Cocaïne, est significative à cet égard. Des révélations sur les activités de ce "parrain" qui a été grillé par des réseaux concurrents, ont été livrées à la presse et un mandat international a été lancé contre lui. Après son arrestation, il a réussi à s'évader dans des conditions rocambolesques. La presse algérienne rapporta que Zendjabil dirigeait une organisation qui s'adonnait aux trafic de la drogue, du vol international de voitures de luxe, des armes, des faux papiers, des cigarettes américaine de contrebande et de l'importation frauduleuse de biens de consommation. Ce qui ne fut pas dit, c'est que ce jeune Capo multiservices n'était qu'un second couteau et une courroie de transmission entre les vrais patrons de la pieuvre. Une organisation qui ferait rêver la mafia italienne, russe ou américaine, en ce sens qu'elle tient sous ses ordres, aussi exagéré cela puisse-t-il paraître, l'armée, les services de sécurité et la justice.

Le fait que le GSPC soit impliqué dans le trafic du kif, dans la contrebande en tout genre ainsi que dans l’évasion de devises étrangères vers des comptes à l'étranger, montre bien qu'il existe des passerelles et des connivences d'intérêt entre les islamistes armés et de nombreux barons du régime qui n'ont pas eu accès au partage des gros butins liés à la rente pétrolière et qui se servent où ils peuvent. Partout où il y a beaucoup d'argent. Leurs acolytes mieux nantis, placés aux plus hauts sommets de la décision politique et qui ont mis le pays en coupe réglée, ferment les yeux, malgré eux, sur ces pratiques par trop compromettantes pour un régime obnubilé par le syndrome de la patte blanche. Ainsi donc, pour des raisons évidentes d'équilibres des forces et de sauvegarde du pouvoir entre les mains de la junte, ceux qui prélèvent leur "part" dans les grosses commissions ou dans le partage non dit des monopoles d'importations de biens et d'équipements n'ont pas d'autres choix que de permettre aux responsables sécuritaires de tous les cercles concentriques du pouvoir de s'enrichir dans des activités mafieuses.

Un Wali en prison
Il faut bien permettre aux responsables de toute l'armada sécuritaire qui est le socle sur lequel repose tout le système, de profiter de la manne générale; d'une façon ou d'une autre. Sans état d'âme mais à condition de ne pas passer une ligne rouge consensuelle que tous connaissent. Le Wali(Préfet) d'Oran, FRIK Bachir, condamné récemment à une lourde peine de prison en sait quelque chose aujourd'hui. Les faits qui lui ont été reprochés, même s'ils sont avérés, prêtent à sourire. Il a été accusé d'avoir détourné à son profit et à celui de ses proches des biens immobiliers et fonciers d'une valeur toute relative. Une dizaine de locaux et de logements. Les Algériens ont été abasourdis d'apprendre qu'un wali avait été mis en prison pour s'être servi, en toute simplicité et sans s'en cacher. Tout le monde sait qu'en Algérie, le premier rôle d'un wali consiste à "gérer" le patrimoine foncier. En clair, il doit veiller au partage d'une partie du domaine public et privé de l'Etat entre tous ceux qui ont un rôle à jouer au sein du régime. C'est une mission éminemment délicate puisque le Wali doit contenter tout le monde, depuis l'attribution de lots de terrains et de résidences somptueuses aux différents décideurs locaux ou centraux, jusqu'à la gestion du logement social par une répartition judicieuse et "harmonieuse". Le meilleur Wali est celui qui parvient à contenter toute la nomenklatura sans provoquer la colère de la population, particulièrement éprouvée par une crise de logement qui est la bête noire du régime. S'il parvient à créer cet équilibre, le Wali peut alors se servir et faire profiter ses proches. C'est d'ailleurs là, avec les pots de vin sur les marchés publics, la principale rente, patente et notoire, du Wali. Celui d'Oran, particulièrement doué dans ses "attributions" et qui a géré sans heurt le "patrimoine" au profit de milliers de responsables dans les trois wilayas où il est passé, et qui a réussi à faire bâtir et distribuer des dizaines de milliers de cages à poules à la population, sans provoquer d'émeutes, a été mis en prison, non pas parce qu'il a "pris son dû" mais parce que l'un de ses collaborateurs et notable local avait accusé un Général très haut placé, le Général Kamel Abderrahmane, d'être à la tête d'un réseau de trafic de kif et d'héroïne.

« Tout mon problème a commencé avec la lettre de l’ancien directeur de l’action sociale (DAS) d’Oran, Kada Hziel, adressée au président de la République en 2001, et qui faisait état de l’implication dans un vaste réseau de trafic de drogue de l’ancien chef de la 2e Région militaire, le général major Kamel Abderrahmane, de l’ancien chef de la sûreté de wilaya, le commissaire Mokrane, de l’ancien wali, Kouadri, de hauts responsables de la douane, de directeurs de journaux.." a déclaré ce wali en pleine audience publique, devant une juge médusée et un procureur de la République qui suffoquait littéralement, mais qui s'est bien gardé de déclencher l'action publique qui s'imposait en la circonstance. Le général major n'a jamais été inquiété et le Wali a été condamné à une lourde peine de prison ferme.

La Tunisie contrôle son territoire
Comparé à cette jungle qu'est l'Algérie où tout est permis à qui sait y faire, le pouvoir tunisien a réussi à imposer des interdits très stricts. Comme le trafic d'armes sur son territoire. Il a réussi aussi à contrôler très efficacement toutes les activités informelles avec l’Algérie et à en tirer de très substantiels profits. Sa mainmise sur la friperie et sur la grosse contrebande à destination de l’Algérie est significative à cet égard. Le régime tunisien contrôle sérieusement tous les trafics qui se pratiquent dans le pays, y compris celui du kif. Est-ce par crainte de la subversion ou par opportunisme ? Peut-être les deux à la fois.
C’est cela le Grand Maghreb du kif.

Il faut savoir qu’il y a entre 20 et 30 millions de consommateurs européens qui s’adonnent régulièrement à cette drogue et qui lui consacrent un budget important. La demande est en augmentation et un nouveau genre de kif, génétiquement modifié, dont le THC (principe actif du cannabis) a atteint des niveaux effarants laisse supputer que le concept de "drogue douce" a vécu. La consommation de ce cannabis ne tardera pas à inquiéter. Autant par ses conséquences sur la santé publique que sur celles des immenses capitaux qu'elle ne manquera pas de générer.

 

1- Deux décennies durant l'Etat Algérien avait pratiqué une politique systématique dite de soutien des prix des produits de première nécessité. Les objectifs réels de cette politique étaient d'acheter la paix sociale, au détriment des équilibres vitaux. En réalité, la plus grosse partie des produits soutenus, depuis la semoule, jusqu'au sucre, en passant par le lait, les légumes secs et jusqu'aux médicaments passaient en contrebande dans tous les pays frontaliers. Cette faramineuse ressource a donné le jour à des dizaines de contrebandiers de grande envergure, comme Hadj Bettou de Tamanrasset ou Hadj Kounta, du Niger. Les bénéfices générés par cette activité internationale iront en grande partie dans la poche de barons du régime et dans celle des gendarmes garde frontières, un Corps de l'Armée algérienne, faut il le rappeler. Lorsque l'Etat Algérien fut contraint par le FMI et une conjoncture économique désastreuse, à mettre fin aux soutiens des prix, le trésor de guerre des contrebandiers n'allait pas tarder à trouver d'autres créneaux. Notamment celui de la contrebande de fausses cigarettes américaines, du Kif et des armes. Aux frontières est et ouest du nord du pays, l'argent des richissimes "trabendistes", comme ceux de Maghnia, de Bir El Ater, El Eulma ou Tadjenanet, allait être investi en grande partie dans l'importation frauduleuse de biens de consommation, un créneau immense qui allait inonder le marché Algérien et celui des pays limitrophes. Le flux s'était inversé, mais il générait encore plus de profit, notamment pour les barons du régime, pour les GGF et les islamistes armés qui étaient devenus des passages obligés.

 

2- C'est celle dite des "fausses domiciliations" et qui a consisté à transférer via des banques algériennes des sommes astronomiques en devises vers des comptes douteux en Europe et ailleurs. Environ 500 millions de dollars par an. Cet argent était censé régler, documents à l'appui, des importations de biens. Sauf que ces dernières étaient factices. Ces opérations frauduleuses, dont les véritables dessous restent à élucider et qui ont profité autant à des barons du régime qu'à des personnalités liées au GSPC, ont duré pendant des années et ont été passées sous silence après que des dizaines d'"hommes d'affaires" aient été interpellés et placés en mandat de dépôt par le parquet de Sidi M'hamed à Alger.


Djamaledine Benchenouf
Blog: http://esperal2003.blogspot.com/


Un kif amélioré est produit au Maroc

Le shit nouveau est arrivé

Djamaledine Benchenouf, 27 mai 2006

Dans les grandes villes françaises et vraisemblablement un peu partout en Europe, une nouvelle variété de kif marocain a fait son apparition. Ses effets très puissants, non hallucinogènes mais proches de celui des drogues dures attirent de nombreux amateurs. Des jeunes surtout. Les dealers qui la proposent en font la promotion en lui donnant le nom de "semm"(poison, en arabe). Son apparence et sa présentation en barrettes ne la différencient pas du kif habituel, la résine de cannabis, mais son prix est deux à trois fois plus cher.

En fait, cette nouvelle génération de drogue existait déjà depuis plusieurs années, mais elle ne se cultivait que de façon artisanale par des amateurs ou de petits producteurs des Pays Bas qui la destinaient à l'usage restreint de quelques coffee shop et d'une clientèle touristique quasi intime. Ces adeptes de la manipulation génétique avaient réussi progressivement à sélectionner et greffer des variétés hybrides de plants de cannabis "Indica" et "Sativa" en provenance de plusieurs régions du monde. D'Afghanistan, d'Inde, du Pakistan, de la Thaïlande, du Mexique, de la Colombie, de la Jamaïque…etc.

Ces laborantins de la selection et de la greffe des plants avaient mis à profit la dépénalisation, dans leur pays, des drogues dites douces et d'une disposition de la convention unique de New York de 1961 sur les stupéfiants, qui légalise le commerce des graines du chanvre. Pour la simple raison que le THC (D9 Tétrahydrocannabinol), le principal principe actif du cannabis, est absent des graines et n'apparaît que pendant la croissance du plant. Ils avaient donc toute latitude pour importer les semences et les sélectionner. La manipulation consistait à obtenir une forte augmentation du taux du THC. Chaque année apportait son lot de nouvelles sélections. Les laboratoires et les banques de graines rivalisaient de manipulations. Des variétés au THC de plus en plus fort voyaient le jour. Les amateurs avaient le choix entre des dizaines de qualités. Des "AOC" naissaient: Des sortes de grands crus, répertoriés et littéralement côtés, dans une espèce de marché informel. La Skunk, la White Widow, la Jack Herrer, la Pink Widow, la De Luxe, la Durban Red, la Super Silver Haze, la Hash Khan, la Super Skunk et bien d'autres nouveaux plants.

Dans le reste de l'Europe, la résine du cannabis marocain, la plus répandue et la plus consommée des stupéfiants, avait acquis un label de « drogue douce ». Son taux moyen de THC oscillait entre 4% et 8% et atteignait très rarement 12% Encore que ce dernier taux n'existait que dans les meilleures variétés "T'bisla", très rare et réservée généralement à une clientèle privilégiée. Les autres choix du kif marocain sont au nombre de quatre et du double zéro de qualité supérieure. Une partie importante du kif marocain destiné au marché européen est de surcroît mélangée à de la terre, de la paraffine, de la graisse, du henné et même à du cirage. Ce qui atténue ses effets.

Le THC du cannabis obtenu après des greffes aux pays bas parvient à dépasser, quand à lui, le taux incroyable de 25%. La "T'bisla", ce nectar du kif pour lequel les amateurs européens se déplaçaient jusqu'au Maroc, pour espérer en obtenir une petite quantité, ne fait plus le poids devant cet ultra. Les effets sont néanmoins bien plus importants. Ils sont à celui du cannabis ordinaire ce qu'est une bouteille de Whisky à une cannette de bière. On comprend mieux, dès lors, l'emballement de la demande et l'intérêt croissant des trafiquants pour ces nouveaux produits.

Des Marocains parmi les nombreux immigrés de ce pays dans les Pays Bas, avaient découvert ce Kif amélioré et l'avaient fait connaître dans leur pays. Ils y avaient progressivement introduit de nouvelles sélections et de nouvelles techniques de culture. Des plants hybrides d'origine afghane et pakistanaise se sont installés, quoique timidement dans certaines cultures. Les producteurs marocains ont affiché pendant des années leur hostilité et leur méfiance pour ces nouveaux plants dont ils redoutaient la nocivité. D'où l'appellation de "Semm". D'autant que nombre de ces variétés exigeaient plus d'eau et beaucoup d'entretien. Mais la qualité stupéfiante et la rentabilité exceptionnelle de ce nouveau cannabis commencent à l'imposer. Les premières récoltes, relativement infimes, arrivent sur le marché européen depuis quelques mois déjà.

Il ne faut pas douter de la capacité des producteurs marocains à s'adapter à cette opportunité. Il y a moins de quarante ans, ils n'obtenaient pas le cinquantième de la production actuelle, de qualité relativement médiocre et livrée au marché local sous forme de hachisch brut (herbe). L'exportation était nulle. Il a suffi, dans les années soixante, que quelques jeunes Européens apprennent à un petit producteur du Rif comment extraire la résine du hachisch et obtenir ainsi du "kif traité". Ils avaient appris eux même le procédé, lors de leurs pérégrinations en Asie. En l'espace de quelques années, une révolution s'opérait dans le pays. Tous les producteurs adoptèrent la technique et le nouveau kif s'ouvrit, dès lors, le chemin de l'Europe. Cela se réalisa en très peu de temps et à très grande échelle, pour arriver progressivement jusqu'à produire plus de 3000 tonnes de résine par an. Avec des moyens très rudimentaires, ce pays est devenu le premier producteur mondial de cannabis. Cette activité est une manne pour le Maroc. C'est l'une des ressources principales de ce pays en devises étrangères, environ 10 milliards de dollars par an, et il n'y a pas de doute qu'elle contribue pour une part très importante à la stabilité politique du royaume. Cela explique l'impossibilité objective de la réduire. La dépénalisation ambiante de sa consommation en Europe a naturellement provoqué son développement. De nouveaux marchés ont été conquis et de nouvelles routes du kif ont été ouvertes. Aujourd'hui, le contexte est encore plus favorable que dans les années soixante, autant sur le plan de la demande que celui de l'organisation des producteurs et des réseaux de distribution. C’est dire que la transformation de la production, pour en obtenir, à destination de l’Europe et à des prix à peine plus élevés, des quantités très importantes de kif amélioré, se fera tout naturellement. Il ne faut pas douter que la rentabilité, très prometteuse, de cette drogue quasi révolutionnaire ne manquera pas, à moyen terme, de convaincre les plus hésitants à entrer dans la danse.

Le mythe des drogues douces n'a vraisemblablement plus longtemps à vivre. La demande en kif amélioré, encore diffuse, montre des signes d'augmentation. Elle sera d'autant plus constante que les effets de cette nouvelle drogue semblent provoquer une accoutumance plus forte que celle du bon vieux joint.

 
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L'affaire Zendjabil, BRC, etc  
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